JOSEPH ZOBEL

Qui est Joseph Zobel ?
A cette question posée à quelques élèves du lycée qui porte le nom de l’écrivain. Au mieux, la réponse a été : « C’est celui qui a écrit le film, La rue Cases-nègres, d’Euzhan Palcy ». Au pire, quelques mois avant la mort de Joseph Zobel, j’ai eu la surprise d’apprendre qu’il était mort, depuis de nombreuses années déjà.


La faute, peut-être, à l’insistance de Mme OUESSANGA, proviseur de l’époque, et Mr LUCRECE enseignant de l’époque, et de la communauté scolaire du lycée Thoraille, d’avoir voulu afficher le nom du fils de Petit-Bourg de Rivière-Salée au frontispice du lycée de Thoraille.
La mort de Joseph Zobel si elle est comme le titre, un hebdomadaire de la place, « une grande perte pour la littérature antillaise » doit être aussi, pour nous, le moment d’une large réflexion sur l’homme, sur son œuvre et plus largement sur la littérature antillaise. Le moment de nous réconcilier avec nous-mêmes et de regarder le monde dans le blanc de l’œil.

Connaître Joseph Zobel
Comment expliquer la méconnaissance de Joseph Zobel par le grand public et plus largement la jeunesse martiniquaise ?
Le premier reproche qui lui est fait est d’avoir déserté la terre martiniquaise pour la lointaine Afrique et d’avoir fini sa vie en terre française.
Arguties de ceux qui jugent les individus sur le futile et non sur l’essentiel de cet homme de talents (romancier, nouvelliste, poète, potier-céramiste et maître de l’art floral ikébana) et de passions et qui n’ont pas véritablement approfondi l’œuvre de Zobel.
L’une des raisons fondamentales est, sans doute, dans l’opposition systématique et artificielle faite entre Aimé CESAIRE et Joseph ZOBEL.
C’est ainsi oublier la grande amitié qui unissait les deux hommes. Et il faut féliciter Euzhan Palcy, l’une des seules à avoir compris la complémentarité entre les deux hommes et la seule à poursuivre un hommage qui dit la qualité de l’œuvre de ces deux hommes et son admiration pour les deux écrivains.


C’est aussi oublier que Césaire ne serait pas CESAIRE sans les Africains et les États-uniens qui se sont chargés de porter son œuvre vers la reconnaissance internationale.
Vouloir opposer Césaire à Zobel relève de l’hérésie.
A moins de vouloir faire de la poésie le summum de l’expression littéraire, répondons simplement que les deux hommes ont choisi le moyen qui leur semblait adéquat. Pour l’un le cri de la poésie, celle de l’expression de la conscience tragique, celle de l’effusion lyrique, entre disjonction et confrontation et celle de la conscience dialectique. Pour l’autre, le choix du roman protestataire. Mais comme le dit Roger Toumson, « l’élan enthousiaste de la revendication, la ferveur de la prophétie rédemptrice font irrésistiblement repenser au Cahier d’un retour au pays natal » . Deux voies, deux moyens pour le même objectif.
Alors autour de ces quelques certitudes mais beaucoup de questionnements, essayons de découvrir Joseph Zobel.
Découvrir Zobel, c’est d’abord jeter un regard, aussi rapide soit-il, sur l’évolution de la littérature antillaise elle-même.

Parce que selon Tzvetan Todorov :
C’est une illusion de croire que l’œuvre a une existence indépendante. Elle apparaît dans un univers littéraire peuplé par les œuvres déjà existantes et c’est là qu’elle s’intègre. Chaque œuvre d’art entre dans les rapports complexes avec les œuvres du passé qui forment suivant les époques, différentes hiérarchies.


Il ne faut pas oublier que les Antilles du XXe siècle naissent sous le signe de la violence. Éruption de la montagne Pelée, conflits ethniques en particulier lors des batailles électorales, affrontements politiques et syndicaux, meurtres d’hommes politiques. L’élite martiniquaise, en particulier blanche a disparu à Saint-Pierre et l’idéologie béké qui disait quotidiennement son hostilité aux gens de couleurs et aux Noirs s’épuise mais ne disparaît pas. Elle est encore vivace dans le roman de Max Jeanne, Cœurs martiniquais où l’auteur nostalgique de la période de Saint-Pierre d’avant 1902, se fait l’apologiste d’une société inégalitaire et raciste.
A l’image de la fin du XIXe siècle, le début du XXe siècle voit l’émergence d’une conscience politique et culturelle propre à la communauté noire.
De nombreux poètes Michel Achard, Daniel Fernand Thaly, très souvent influencés par le mouvement littéraire du Parnasse, choisissent un parti pris passéiste qui ne laisse aucune place à la présence humaine et à ses questionnements.
C’est dans ces conditions qu’apparaissent des écrivains importants pour Zobel : René Maran, Gilbert de Chambertand, Irmine Romanette, André Thomarel René Lacascade et Gilbert Gratiant.
René Maran dans Batouala (1921) s’attache à décrire l’état psychologique d’un individu victime du
préjugé de race. Thème qu’il reprendra dans Un homme pareil aux autres en 1962.
Gilbert de Chambertrand, lui, à travers ses « récits guadeloupéens » va dresser des tableaux de mœurs. Il dresse avec un respect exemplaire un tableau sans concessions de la psychologie, des caractères et de l’univers antillais. Jamais le préjugé de couleur ne vient entacher son regard sur les milieux socio-ethniques.
Thomarel, Romanette et Lacascade vont s’efforcer de faire réfracter la difficile réalité sociale antillaise et de dénoncer la stagnation sociale, conséquence d’un préjugé de race tenace. Jack Corzani dans son Encyclopédie Antillaise Littéraire dit de Gilbert Gratiant
Plus nettement et plus passionnément que ses confrères, il souligna les contradictions profonde des îles ; une nature accueillante et riche, un misère déplorable… Parallèlement Gratiant inaugurera en Martinique la revalorisation de l’apport africain. Avant tout autre il proclame sa fierté d’avoir du sang noir.
Entre-temps Aimé Césaire vient de publier Cahier d’un retour au pays natal et connaît une certaine reconnaissance de ses élèves au Lycée Schoelcher, parce que sa poésie vient exprimer le cri du nègre, celui de l’homme insulté, asservi qui se redresse, ramasse le mot nègre qu’on lui a jeté comme une pierre et se revendique comme Noir en face du Blanc, dans sa fierté .
Sur les conseils avisés de ce dernier, Joseph Zobel décide de relever le défi lancé par René Ménil de la revue Légitime Défense et écrit Diab’la, en 1942.


L’Antillais de couleur a toujours refusé de s’engager dans les deux directions essentielles de la littérature. Une de ces directions va vers le monde et les biens de ce monde, exprime les besoins fondamentaux, cherche à changer l’existence, s’adresse à ceux qui souffrent des mêmes passions (la faim, l’amour, la servitude, etc.).
Littérature utile. Or, l’écrivain antillais craint d’être suspecté de n’avoir pas les mêmes passions et les mêmes pensées que les Européens, et de cacher en lui les réserves troubles et dynamiques dues à son originalité propre. L’autre direction part du monde pour aller au plus pur de chaque être. Position du dormeur qui se moque des périls de ce monde. Or, le nègre antillais est enchaîné par la pensée logique et utile. Aux Antilles, la masse est vite prise dans les longs et pénibles travaux du rhum nécessaire à l’Europe.
.. L’Antillais de couleur exprime les sentiments d’un autre, puisque les puissances de passion et d’imagination sont méconnues. Il convient donc au noir antillais de reconnaître d’abord ses passions propres et de n’exprimer que lui-même, de prendre, en sens inverse de l’utile, le chemin du rêve et de la poésie .

C’est la tâche à laquelle va s’atteler Zobel. Dire ses propres passions, dire ses propres sentiments. Féconder son imagination.
Dès le début, ce roman qui raconte une histoire d’amour entre un homme et une femme mais plus particulièrement une histoire d’amour entre un homme et la terre martiniquaise pose problème puisqu’il va être censuré par le gouvernement de Vichy. . Enquête sur le milieu social antillais, posant le problème de l’identité antillaise en l’associant à l’identité noire, ce roman va inaugurer l’ère du roman protestataire qui dénonce l’inégalité raciale et sociale et celle du roman revendicatif qui réclame le plein exercice de la citoyenneté. Zobel, va poursuivre le difficile chemin de Tardon, Clarac, Richer et bien d’autres.

La portée socio-économique, politique, morale et linguistique
Il s’agit de démontrer qu’« il n’y a pas de peuple sans culture » selon le principe anthropologique de Lévi-Strauss. C’est l’occasion de faire une littérature où le projet ethnologique joue un rôle prépondérant. Il s’agit, surtout d’affirmer la dignité et l’honneur de l’homme et le combat qu’il mène pour le rappeler.
C’est toujours René Ménil qui ajoute
De même la littérature, de même le roman : ils peuvent, ils doivent tout dire, aux Antilles, la psychologie des hommes et des classes sociales, les relations et les contradictions des classes dans la société, l’histoire et l’héritage culturel…
Très souvent Diab’la a été lu comme le roman de la solidarité et de l’attachement à la terre antillaise. C’est une lecture possible mais nous devons considérer que cette fable est, sans conteste, de portée socio-économique, politique et morale à la fois.
C’était aller mettre un peu de joie en terre !
Et le jour convenu, ils étaient vingt-cinq, trente, avec des houes; des coutelas, des fourches, pioches et bêches sur l’épaule qui, Diab’-là en tête, montaient au Morne-Blanc éventrer la terre rebelle.
Diab’-là s’était abondamment pourvu de rhum, de légumes, de porc salé. Et il y avait là le tambour installé à l’ombre du manguier, avec un vieux tam-tamiste à califourchon dessus.
[…] La terre elle-même n’était pas coriace. Diab’-là l’avait remarqué déjà. Il y avait beaucoup de pierrailles, mais il y avait aussi une bonne «fifine» meuble, brunâtre, généreuse, qui laissait une graisse lisse quand on la pressait entre les doigts. Les cailloux étaient assemblés en petits tas épars entre lesquels on piquait le sol pour le rendre plus spongieux. Ainsi, la crème ne pourrait pas glisser sur la pente par sécheresse ou par pluie, et le fond conserverait plus d’humidité.
Quand ils eurent bien bu et bien mangé, ils enfouirent les premières semences et les premières boutures dans les portions qu’ils venaient de préparer, afin que la récolte fût prompte et prospère comme étaient vigoureuses leurs mains et pleins leurs ventres, à ce moment-là.
Le soir, ils s’en retournèrent au village avec la trolée des gosses chantant derrière.
Et quand on se sépara après le dernier coup aux « Sept Péchés », Asto, soufflant de fatigue et de satisfaction, s’exclama :
-Messiés ! Si un beau jour tous les nègres du monde voulaient se donner un coup de main comme ça, les uns aux autres, quelle sacrée victoire, hein !
Laissons encore la parole au texte
-Tu as de la famille ici?
-Non.
-De quel côté tu viens ?
-Gens Morne Vent. » (page 23)

-Vous allez travailler ici ? entama Ti-Do, un peu maladroitement.
-Je pense, répondit-il.
-A l’habitation, sans doute ?
L’homme parut violemment vexé :
-Encore ? s’écria-t-il. Mais j’ai échoué ici pour fuir ça!… Messieurs, on dit y a pas de sot métier mais de métier de sots ; eh bé, je vous assure que ça, dans les conditions les békés vous flanquent dedans, cé plus raide que la mort, cé plus raide que si on vous taillait le dos à coup de cravache de lundi à samedi soir! » (pages 32 et 33)

Pourquoi le personnage s’appelle t-il Diab’la ? Nous connaissons l’importance des sobriquets et la facilité avec laquelle ils s’octroient à la Martinique mais nul ne sait pourquoi ? et pour qui ? On peut tout juste supposer que le refus d’accepter l’inacceptable qui est le lot quotidien des autres et à l’origine de ce surnom, donné à l’évidence par ceux à qui il empêche d’exploiter la terre sans que ceux-ci daignent jeter un regard à la condition des hommes.
D’où vient-il ? De Morne-Vent ? Mais lequel : de Rivière-Pilote, de Saint-Esprit, du François ? Nul ne sait. Il devient l’archétype de l’homme conscient qui refuse l’inégalité sociale et raciale
De plus Zobel écrit une langue qui va influencer le Chamoiseau de Chronique des sept misères et le Xavier Orville de L’Homme au sept noms et des poussières en faisant entendre la langue créole dans le français.
En ce sens, Zobel fait figure de précurseur (au moins pour la Martinique) dans la question de la création littéraire aux Antilles et le positionnement linguistique de l’écrivain plongé dans les difficultés de la diglossie entre une langue dominante et une langue dominée, vecteur de l’identité culturelle des peuples qui l’utilisent. Zobel rappelle que la pratique littéraire est essentiellement pratique de la langue et la pratique de la langue, pratique de sens.
Comme chez Jacques Roumain dans Gouverneurs de la Rosée écrit en 1944, la question de l’autosuffisance vivrière est posée. De même que Zobel affirme l’urgence de la réconciliation de nos espaces : la mer et la terre.

Le conflit de la rupture
La Rue Cases-Nègres est un roman qui est une réflexion sur l’acte d’écrire et sur la réflexion lucide sur la rupture.
Tout un chacun lit ce texte comme un voyage sur le chemin des origines alors qu’il est, dans les faits, le récit d’un exode qui va de la campagne (Petit-Morne) à la ville (Fort-de-France), au continent européen (ce texte est écrit à Fontainebleau) en passant par le bourg (Petit-Bourg ou Saint-Esprit).
Cet exode rural ne l’engage pas dans un retour à la terre et aux valeurs ancestrales mais dans une rupture fondamentale. En fait la rue Cases Nègres devient un paradoxe, celui qui semble louer les valeurs de la terre, les valeurs de la ruralité quand il est, en fait, un hymne à l’urbanité naissante de la Martinique.
Quand Monsieur Médouze (l’homme qui le rattache à l’Afrique, le conteur, l’homme du mythe) meurt, c’est déjà l’annonce de la mort de l’enfance de José et sa mort à la rue Cases-Nègres.
Quand il réussit au Concours des Bourses, c’est la rupture avec Man-Tine et le terroir (au sens de territoire) pour un départ vers la ville.
Devenu une duplication de M. Roc, l’instituteur, c’est en se distinguant, en se séparant d’eux et de Petit-Morne qu’il se réalise. Il choisit de devenir un autre, c’est-à-dire qu’il choisit de rompre avec l’originel.
Je deviendrais un enfant du bourg. (p 107).
Renonciation avec le territoire originel aussi. C’est un regard nouveau, critique et plein de remords, qu’il jette sur la case de Man-Tine qu’il avait fréquenté avec bonheur.
Sa chambre était sale. Or, elle avait beau laver souvent les haillons de son grabat, rincer le moindre ustensile aussitôt après usage, balayer le parquet chaque matin avant de partir, la chambre n’en paraissait pas moins noire, crasseuse, humide, sentant aussi bien la vase, le bois pourri que, de temps en temps, un crapaud mort sous la plancher. Enfin, tous les miasmes qui s’identifient aux nègres ou de la misère (p 182).
Impression confirmée par sa vision de la page 195.
La Route Didier, tel qu’on prononçait ces trois mots, n’était-ce pas ce qu’il y avait de plus merveilleux, de plus désirable et de plus respectable ! (p 195).
Ce vocabulaire entaché par le champ lexical de la réussite, de la jouissance ou de la respectabilité est souligné par nous.
Renonciation à la main nourricière maternelle (relire la fin théâtralisée du texte : Ses mains) et aussi de la langue maternelle. Quand il revient à la rue Cases-Nègres, il note les murmures respectueux de ses anciens compagnons et la langue qu’ils utilisent. « Le patois » dit-il. Et il construit un lieu à son image.
Bientôt la chambre de Man-Tine fut peuplée de livres ; sur les soliveaux, sur des étagères que j’avais fixées partout. Encore un trait qui la distinguait des autres chambres de la cour Fusil (p 180).
Roman initiatique, la rupture se fait aussi au niveau politique :
– refus de la relation domestique imposée par Mme Léonce
– refus d’être redevable d’un camarade plus aisé (177)
– refus de l’image raciste et pitoyable que lui renvoie le cinéma
– construction d’un projet émancipateur collectif
Toute entreprise dans un tel pays ne devrait-elle pas viser à promouvoir le peuple ? (p 222).

La plus grande rupture est celle du passage du narrateur José Hassam au scripteur Joseph Zobel. Le récit est le lieu de la mythologie. José est en relation avec la Guinée mythique de M. Médouze, avec
Vireil dont la marraine-gagée a promis son âme au Diable. José sait bien qu’il lui est interdit de dire les contes et « titims » en plein jour (p 47). Joseph Zobel, en entamant l’écriture de cette histoire, choisit de faire perdre aux mots leur caractère magique. Il les débarrasse de leur magie et de leur fonction mythologique pour les inscrire dans l’ordre des hommes et du monde. La parole est lue, elle est entendue mais elle n’est plus vécue. Le roman est né, rompant définitivement avec la tradition orale (dicton, proverbe et mythe), mais continue à isoler José Hassam de Joseph Zobel.
Rupture consommée avec le départ à Paris et la publication en 1953 de La fête à Paris.
Ce sont, peut-être, ces éléments qu’il faut prendre en considération et qui peuvent donner un début d’explication sur ce long séjour en Afrique et sur la rupture avec un pays qui l’a marqué dans sa chair, avec un pays dont l’organisation sociale refuse toute perturbation susceptible de la modifier dans ses fondements socio-économiques.

Alfred Largange dit que l’œuvre de Zobel englobe, dès 1942, « les principaux enjeux que la littérature martiniquaise aurait à embrasser pendant les décennies suivantes ». A la relecture de l’œuvre, Zobel semble revisiter, de manière personnelle, deux thèmes qui hantent la littérature antillaise. Il s’agit du questionnement sur le père et sur le nom.

La question du Père
Examinons la généalogie de José à la page 35.
Elle commence avec le vieux béké, maître de l’Habitation qui a imposé une saillie (les amateurs de chevaux de course et d’étalons comprendront l’importance de ce mot !) à toutes les femmes. La mère de Man-Tine fait partie de sa descendance. Le père de Man-Tine semble s’appeler Tonton Gilbert. Délia est fille de Man-Tine et de M. Valbrun, le commandeur, qui attiré par les rondeurs de la jeune femme lui soulève les jupons. José est né des amours de Délia et d’Eugène, le cocher de l’Administrateur. Tous les pères brillent par leur absence.
Qui va occuper cette place de père auprès de José ? M. Roc instituteur de José et directeur de l’école de Petit-Bourg qui se singularise par son ascendance, fils de mulâtre et par son habit qui dit son statut social.
Il portait un pantalon de toile blanche, pincé par devant de deux plis rigoureusement verticaux, et une veste, de même tissu, garnie à sa petite poche supérieure d’une grosse chaîne de montre en or (p 139).
Notre sentiment envers M. Roc fut une admiration aussi respectueuse qu’affectueuse. Nous… étions fiers d’avoir un tel maître, il nous était en même temps très agréable de le craindre. Et tout ce qu’il
nous enseignait se présentait à nous sous un aspect passionnant et séduisant même dans les difficultés (p 139).
Cet homme est accepté par José pour son autorité mais surtout pour le Savoir. Doit-on ajouter que les femmes tiennent le domaine de l’affectif, alors que les hommes tiennent le champ du politique et de l’économique (géreur, commandeur, etc.) Il faut noter que la seule femme qui appartienne au champ du Savoir se voit écarté de l’affectif de José par la nomination. Si le maître est nommé, la maîtresse ne l’est jamais. La question du Père pose inexorablement la question du Nom.
La même problématique est reposée par Zobel, sous une autre forme, dans la nouvelle Le Laghia de la mort quand il oppose un fils non reconnu à son géniteur. Dans Le Laghia de la mort, la violence est essentiellement de trois sortes :
– une violence de type ancestral
C’est René Girard qui affirme que « l’individu appartenant à une société est obligatoirement le relais d’une violence enfouie et ancienne, une violence archaïque qui remonte aux premiers temps » .
– une violence expiatoire
Il s’agit, ici, d’une violence qui veut expulser le mal. C’est une violence de substitution, l’expiation d’un acte commis. Pour le fils, c’est donc une manière de rachat, une violence de ré-identification qui conjugue destruction et reconstruction. Détruire est pour lui la seule façon de reconstruire son monde, de réparer l’affront subi, d’établir un monde nouveau. En définitive, de se reconstruire.
– une violence sociale
Il faut avant même de parler d’irresponsabilité de l’homme martiniquais, s’attacher à décortiquer toute une stratégie et de dérive du pouvoir.
Se débarrasser de leurs rivaux potentiels, en leur coupant la reconnaissance sociale (le Nom !) s’explique par la crainte fantasmatique (et donc en grande partie inconsciente) d’être déchu.

La question du Nom
La question du Nom hante la littérature antillaise et Zobel ne déroge pas à la règle.
Nommer, c’est faire exister
Nommer, c’est prendre possession.
En entrant à l’école, pour selon sa volonté de sa grand-mère échapper aux champs de canne et aux « tites bandes », José change de monde. De José, il devient José Hassam, à la page 84. Patronyme, sur lequel il faut s’interroger parce qu’il fait intervenir une couleur moyen-orientale dans le texte. Autre immigration, double déracinement de José ? Patronyme qui acquiert une autre puissance, le jour de la proclamation des résultats du Certificat d’Études, à la page 159.
Je …. n’entendais que la seule voix de l’homme qui lisait les résultats… Hassam José !
Ce nom échappé de la bouche de l’homme, me frappa en pleine poitrine, avec une violence à me faire voler en éclats ;
Jamais je ne m’étais entendu appeler de ce ton solennel. Jamais je n’avais senti avec autant d’acuité tout ce qui liait mon être à ces quatre syllabes
Reconnaissance du nom, intronisation du patronyme, d’autant qu’il l’est par un homme. Il est symptomatique que ce baptême se fat le même jour que son entrée dans le cercle du Savoir. Donc de la possibilité de se construire Autre.
Il est intéressant de rapprocher cet épisode de l’anecdote de la page 198 quand le père de Carmen protège son fils d’une mort à laquelle il semble voué (les autres garçons étant mort-nés) en l’affublant d’un nom de fille. Prénom de fille, inversion des sexes mais donné par un homme qui veut tromper le destin et permettre au nouveau-né de jouir de la vie.

Zobel régionaliste ?
Placoly dit dans un article à propos de Zobel que Garcia Marquez a fondé son univers romanesque sur l’existence d’un petit village de la Colombie, appelé Macondo dans ses livres et qui ne dépasse pas la taille du quartier de Terres-Sainville.
Jean Giono, taxé de régionalisme, n’a-t-il pas fait de la Provence, un haut lieu de la littérature européenne ?
Aucune honte à avoir d’être régionaliste quand, pour parler comme René Ménil, Joseph Zobel réussit à aller « vers le monde et les biens de ce monde », à en exprimer « les besoins fondamentaux » quand il montre, dans chacun de ses ouvrages, sa volonté de « changer l’existence » en s’adressant à ceux qui souffrent les mêmes passions (la faim, l’amour, la servitude, etc.). La mission de l’écrivain est réussie quand il « part du monde pour aller au plus pur de chaque être ». Et quand le personnage de Captain’la, dans Diab’la, vient jeter sur le monde un regard façonné par l’expérience et l’érudition, c’est aux Nègres d’autres lieux, d’autres continents qu’il pense fortement. Panafricanisme, panaméricanisme, en somme c’est l’humaine condition qui est sa préoccupation.

EN GUISE DE CONCLUSION
Je pense avoir montré que Zobel est un écrivain martiniquais qui mérite le respect. En aucun cas Joseph Zobel ne saurait être considéré comme un écrivain mineur de la littérature antillaise mais nous devons reconnaître en lui un fondateur.
A nous de continuer le voyage à la rencontre de nous-mêmes en rendant le plus bel hommage qui soit à l’auteur, c’est-à-dire en revisitant une œuvre dans laquelle « l’énergie intérieure de l’écrivain, sa vision de l’éternité littéraire de l’habitation et de la ville coloniale le place au même niveau que les écrivains les plus marquants de la littérature américaine, c’est-à-dire celle qui procède de la gestation de nos sociétés, filles de l’esclavage, de la domination étrangère, et de la longue marche des nègres pour s’imposer au monde des êtres humains » .

Daniel SEGUIN-CADICHE