{"id":2418,"date":"2020-11-10T12:59:17","date_gmt":"2020-11-10T15:59:17","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=2418"},"modified":"2021-04-02T12:30:37","modified_gmt":"2021-04-02T15:30:37","slug":"comment-aborder-les-questions-liees-aux-libertes-fondamentales-et-aux-fondements-de-la-republique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=2418","title":{"rendered":"Comment aborder les questions li\u00e9es aux libert\u00e9s fondamentales et aux fondements de la R\u00e9publique"},"content":{"rendered":"<p>Chers coll\u00e8gues,<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le minist\u00e8re vous a fait parvenir une s\u00e9rie de ressources pour la prochaine minute de silence et le traitement, en classe, des questions li\u00e9es aux libert\u00e9s fondamentales et aux fondements de la R\u00e9publique. Il s\u2019agit de 16 textes ou documents pr\u00e9sent\u00e9s et comment\u00e9s dont vous pourrez faire l\u2019usage qui vous conviendra. Vous trouverez aussi de plus amples ressources pour l\u2019enseignement moral et civique :<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/cache.media.eduscol.education.fr\/file\/021120\/86\/8\/2_novembre_2020_documents_commentes_college-lycee_1343868.pdf\">https:\/\/cache.media.eduscol.education.fr\/file\/021120\/86\/8\/2_novembre_2020_documents_commentes_college-lycee_1343868.pdf<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/eduscol.education.fr\/cid154946\/2-novembre-hommage-m-samuel-paty-unite-autour-des-valeurs-de-la-republique.html\">https:\/\/eduscol.education.fr\/cid154946\/2-novembre-hommage-m-samuel-paty-unite-autour-des-valeurs-de-la-republique.html<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Voici, en compl\u00e9ment, quelques indications et propositions en rapport plus sp\u00e9cifique avec le traitement de certaines notions de nos diff\u00e9rents programmes. Vous en ferez bien entendu ce qui vous semblera le plus opportun.<\/p>\n<p>Il m\u2019a paru int\u00e9ressant de commencer, pour pr\u00e9ciser le sens de ce qui nous est demand\u00e9, de partir de la r\u00e9ponse faite, la semaine pass\u00e9e, par notre coll\u00e8gue de l\u2019inspection g\u00e9n\u00e9rale, Mme Sou\u00e2d Ayada, qui pr\u00e9side dor\u00e9navant le Conseil sup\u00e9rieur des programmes.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 la question de deux journalistes \u00ab\u00a0<em>comment r\u00e9pondre d\u00e8s la rentr\u00e9e des vacances de la Toussaint au d\u00e9sarroi des enseignants\u00a0? Soutenez-vous l\u2019id\u00e9e d\u2019organiser un travail p\u00e9dagogique sous forme d\u2019un grand d\u00e9bat sur ces caricatures danoises\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb, elle a apport\u00e9 la r\u00e9ponse suivante\u00a0: \u00ab\u00a0la moins mauvaise des r\u00e9ponses serait de laisser les professeurs exercer leur m\u00e9tier \u00e0 la rentr\u00e9e en faisant que l\u2019espace scolaire redevienne, le plus rapidement et autant que cela sera possible, un espace d\u2019enseignement. Si l\u2019horreur que nous venons de vivre touche l\u2019\u00e9cole en son c\u0153ur, elle ne pourra \u00eatre d\u00e9pass\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire comprise dans sa signification, que par l\u2019effort que chacun d\u00e9ploiera pour renouer avec le cours ordinaire, apais\u00e9 et apaisant, des missions qu\u2019il remplit. Je con\u00e7ois le travail d\u2019\u00e9laboration des programmes scolaires dans une attention scrupuleuse \u00e0 ce qui en est le pendant, la libert\u00e9 p\u00e9dagogique des professeurs. Le programme dit ce qu\u2019il faut enseigner\u00a0; <strong>il revient \u00e0 chaque professeur de d\u00e9terminer les moyens les plus opportuns pour conduire son enseignement et l\u2019adapter \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019ils progressent et r\u00e9ussissent<\/strong>. Laissons-les faire ce qu\u2019ils savent faire dans leur discipline et de la mani\u00e8re qu\u2019ils jugent adapt\u00e9e\u00a0\u00bb<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019instauration d\u2019une minute de silence puis la proposition d\u2019une reprise ult\u00e9rieure ont pour but de rassembler et de raffermir certaines notions dans l\u2019esprit des \u00e9l\u00e8ves. On voit mal ce qu\u2019il pourrait s\u2019agir alors de mettre en d\u00e9bat et, pire, en controverse\u00a0; sans parler des tensions \u00e0 apaiser et de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 li\u00e9e \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 et aux \u00e9preuves que nous traversons. Conform\u00e9ment au principe de neutralit\u00e9 de l\u2019Etat et \u00e0 notre obligation de r\u00e9serve, il para\u00eet \u00e9galement important de se garder de toute posture militante, y compris m\u00eame, et peut-\u00eatre surtout, pour ce qui pourrait vous sembler \u00ab\u00a0la bonne cause\u00a0\u00bb. Car, en guise de \u00ab\u00a0cause\u00a0\u00bb, c\u2019est celle de l\u2019\u00e9cole qui est \u00e0 d\u00e9fendre, c\u2019est-\u00e0-dire de former et d\u2019instruire nos \u00e9l\u00e8ves sur des sujets souvent complexes en leur offrant le recul qui lib\u00e8re quand les croyances asservissent.<\/p>\n<p>Certes, il y aurait contradiction \u00e0 promouvoir la libert\u00e9 d\u2019expression d\u2019une pluralit\u00e9 de croyances et d\u2019opinions et \u00e0 l\u2019interdire \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves, d\u2019autant que ce peut \u00eatre l\u2019occasion pour eux de d\u00e9couvrir la richesse et la diversit\u00e9 des analyses et l\u2019extr\u00eame diff\u00e9rence des sensibilit\u00e9s. Cependant, l\u2019approfondissement de ces questions \u00e0 l\u2019occasion du traitement des th\u00e8mes de notre enseignement qui peuvent leur faire \u00e9cho peut sembler un moyen particuli\u00e8rement appropri\u00e9 pour les \u00e9clairer et leur permettre d\u2019acqu\u00e9rir une ma\u00eetrise intellectuelle et une compr\u00e9hension plus affermie de ces questions.<\/p>\n<p>Les indications qui suivent ne sont donc ni imp\u00e9ratives ni exhaustives. Elles pourront \u00eatre compl\u00e9t\u00e9es par d\u2019autres ressources, textes et autres indications bibliographiques qui seront mises \u00e0 votre disposition sur votre site acad\u00e9mique. J\u2019en remercie d\u2019avance les coll\u00e8gues sollicit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Religion et fanatisme.<\/strong><\/p>\n<p>La lecture de Voltaire est redevenue d\u2019actualit\u00e9 et notamment l\u2019article <em>\u00ab\u00a0fanatisme\u00a0\u00bb<\/em> du <em>Dictionnaire philosophique<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/actualites.ecoledeslettres.fr\/education\/fanatisme-article-du-dictionnaire-philosophique-portatif-de-voltaire-1764\/\">https:\/\/actualites.ecoledeslettres.fr\/education\/fanatisme-article-du-dictionnaire-philosophique-portatif-de-voltaire-1764\/<\/a><\/p>\n<p>Celui-ci se termine par ces mots et par une distinction tout \u00e0 fait bienvenue pour nos \u00e9l\u00e8ves : \u00ab\u00a0les sectes des philosophes \u00e9taient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en \u00e9taient le rem\u00e8de ; car l\u2019effet de la philosophie est de rendre l\u2019\u00e2me tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillit\u00e9. Si notre sainte religion a \u00e9t\u00e9 si souvent corrompue par cette fureur infernale, c\u2019est \u00e0 la folie des hommes qu\u2019il faut s\u2019en prendre. \u00bb<\/p>\n<p>Comme nous le voyons h\u00e9las, par de-l\u00e0 l\u2019ironie voltairienne, cette folie meurtri\u00e8re peut toucher toutes les religions et m\u00eame celles qui, en apparence, peuvent nous paraitre les plus inoffensives. Si \u00ab\u00a0<em>le fanatique est celui qui soutient sa folie par le meurtre\u00a0<\/em>\u00bb, la relation si frappante et parfaitement d\u2019actualit\u00e9 entre religion et violence demande \u00e0 \u00eatre approfondie et sera certainement questionn\u00e9e.<\/p>\n<p>Comme vous le savez, cette relation est au centre des travaux de Ren\u00e9 Girard et notamment de son livre si stimulant\u00a0: <em>La violence et le sacr\u00e9. <\/em>\u00ab\u00a0La moindre violence peut entra\u00eener une escalade cataclysmique. M\u00eame si cette v\u00e9rit\u00e9, sans \u00eatre aucunement p\u00e9rim\u00e9e, est devenue malais\u00e9ment visible, au moins dans notre vie quotidienne, nous savons tous que le spectacle de la violence a quelque chose de <em>contagieux.<\/em> Il est presque impossible, parfois, de se soustraire \u00e0 cette contagion. A l\u2019\u00e9gard de la violence, l\u2019intol\u00e9rance peut se r\u00e9v\u00e9ler aussi fatale, en fin de compte, que la tol\u00e9rance. Quand la violence devient manifeste, il y a des hommes qui se donnent \u00e0 elle, avec enthousiasme m\u00eame\u00a0: il y en a d\u2019autres qui s\u2019opposent \u00e0 ses progr\u00e8s\u00a0; mais ce sont eux, souvent, qui lui permettent de triompher. Aucune r\u00e8gle n\u2019est universellement valable, aucun principe ne finit par r\u00e9sister. [\u2026] Le sacr\u00e9, c\u2019est tout ce qui ma\u00eetrise l\u2019homme d\u2019autant plus s\u00fbrement que l\u2019homme se croit capable de le ma\u00eetriser \u00bb<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce rappel est un appel \u00e0 la prudence. Il est utile mais il touche une propri\u00e9t\u00e9 contenue dans l\u2019objet m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier.<\/p>\n<p>Pas plus que la r\u00e9publique, l\u2019\u00e9cole \u00ab\u00a0ne reconna\u00eet ni ne subventionne aucun culte\u00a0\u00bb. Suivant \u00ab\u00a0les lois et les coutumes de notre pays\u00a0\u00bb, la discr\u00e9tion doit \u00eatre ici de rigueur d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit d\u2019engagement, de confession religieuse ou d\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard. C\u2019est l\u00e0 une mani\u00e8re de prot\u00e9ger vos \u00e9l\u00e8ves et de leur faire respecter l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019\u00e9galit\u00e9 de traitement et d\u2019\u00e9gards r\u00e9ciproques pour l\u2019expression de leurs convictions. Et, en effet, nombre d\u2019intellectuels, \u00e0 commencer par Socrate, bien avant ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, ont eu maille \u00e0 partir avec les autorit\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 y perdre parfois la vie\u00a0: pensons ici \u00e0 Giordano Bruno, \u00e0 Antonio Gramsci ou \u00e0 Jan Patocka, sans oublier la mise \u00e0 l\u2019index, a posteriori tr\u00e8s saugrenue, de <em>l\u2019Evolution cr\u00e9atrice<\/em>. Les philosophes ont toujours eu, \u00e0 des degr\u00e9s divers, des soucis avec les autorit\u00e9s, que celles-ci pratiquent le style th\u00e9ologico-politique ou d\u2019autres formes de police et de surveillance de la pens\u00e9e tout aussi redoutables.<\/p>\n<p>Cependant la religion, les rapports de la foi, de la croyance, de la pratique religieuse, des rites et de l\u2019intelligence, le statut et le sens de textes tenus pour sacr\u00e9s ne peuvent absolument pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme ext\u00e9rieurs \u00e0 notre discipline, d\u2019autant que celle-ci a l\u2019interrogation m\u00e9taphysique pour vocation. Il suffit ici d\u2019\u00e9voquer les <em>Lois, <\/em>le <em>Trait\u00e9 Th\u00e9ologico-politique, <\/em>les <em>Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em>, la <em>Pesanteur et la Gr\u00e2ce<\/em>, les <em>Deux sources<\/em> ou <em>l\u2019Avenir d\u2019une illusion,<\/em> pour prendre les travaux d\u2019auteurs de notre programme. Il nous semble donc que le professeur de philosophie manquerait \u00e0 sa mission s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas capable ou se refusait, par peur ou par hostilit\u00e9, \u00e0 tenir un propos inform\u00e9 et r\u00e9fl\u00e9chi sur ces questions surtout, quand elles le touchent de pr\u00e8s ou mobilisent de puissants affects chez ses \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<p>Pour apporter \u00e0 ce traitement le recul et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que Voltaire consid\u00e9rait comme l\u2019effet bienfaisant de la r\u00e9flexion philosophique, c\u2019est-\u00e0-dire du savoir, le conseil serait de se garder de la tentation du dogmatisme et de la pr\u00e9somption de croire pouvoir d\u00e9tenir la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Les all\u00e9gations touchant la \u00ab\u00a0vraie religion\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0seul Dieu\u00a0\u00bb, les\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019islam, il n\u2019est pas compatible avec la R\u00e9publique\u00a0\u00bb ou les\u00a0: \u00ab\u00a0cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019islam\u00a0\u00bb ne peuvent \u00e9maner que des croyants ou de propagandistes. Ils sont \u00e0 cantonner au caf\u00e9 de commerce m\u00e9diatique. Ils ne concernent pas le savant, l\u2019historien, la philosophie et celui qui l\u2019enseigne. Ils sont certainement caract\u00e9ristiques du discours des \u00ab\u00a0id\u00e9ologues du religieux\u00a0\u00bb et autres propagandistes de tous bords dont l\u2019objectif est d\u2019abord de s\u2019assurer des positions de pouvoir et de d\u00e9signer un ennemi. Ils manquent le v\u00e9ritable sens de la religion qui est un effort int\u00e9rieur et une r\u00e9alit\u00e9 sociale, diverse comme les temps, les lieux et les soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Au regard de la complexit\u00e9 de l\u2019objet et par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une diff\u00e9rence d\u2019essence entre approche confessionnelle et approche analytique, le caract\u00e8re toujours approch\u00e9 et ext\u00e9rieur d\u2019un savoir condamn\u00e9 \u00e0 rester partiel, abstrait et relatif, doit \u00eatre fortement marqu\u00e9. Il n\u2019en est pas moins pr\u00e9cieux et m\u00eame indispensable. De m\u00eame, la pr\u00e9tention \u00ab\u00a0encyclop\u00e9dique\u00a0\u00bb ou la posture \u00ab\u00a0\u0153cum\u00e9nique\u00a0\u00bb peuvent sembler vaines. Les lignes de failles et les conflits qui travaillent toutes les religions n\u2019\u00e9pargnent pas la recherche scientifique ni la m\u00e9decine. La philosophie peut y apporter sa mod\u00e9ration et sa rigueur et aider \u00e0 cartographier les d\u00e9saccords et les apories. Bref, au rebours d\u2019une exhaustivit\u00e9 impossible et d\u2019une impartialit\u00e9 r\u00eav\u00e9e mais imaginaire, le conseil serait de privil\u00e9gier toujours la pr\u00e9cision et la clart\u00e9 et en privil\u00e9giant la voie de l\u2019interrogation et du questionnement socratique qui constitue le style de notre discipline et notre meilleur moyen d\u2019approche.<\/p>\n<p>S\u2019agissant de l\u2019islam, puisqu\u2019il faut bien le nommer, \u00e0 la fois civilisation, religion et dor\u00e9navant dans certains groupes, instrument de mort et de d\u00e9solation au service d\u2019une guerre civile plan\u00e9taire, Il est clair qu\u2019il est pris dans une tourmente alliant l\u2019id\u00e9ologie et la terreur et d\u2019authentiques pratiques religieuses \u2013 mais comment distinguer les unes des autres ? Cependant, le propos d\u2019un tr\u00e8s bon connaisseur peut servir de point de rep\u00e8re, m\u00eame s\u2019il demanderait un long commentaire. En en effet Jacques Berque \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019islam a souffert de trop de proximit\u00e9 et peut-\u00eatre de trop de complicit\u00e9 avec la civilisation m\u00e9diterran\u00e9enne. Ce fut pour lui un grand malheur. C\u2019est le cousin m\u00e9connu, c\u2019est le fr\u00e8re rejet\u00e9 et qui se sent tel, c\u2019est vraiment l\u2019\u00e9ternel d\u00e9ni\u00e9, l\u2019\u00e9ternel proscrit, l\u2019\u00e9ternel accus\u00e9, l\u2019\u00e9ternel suspect\u00a0\u00bb. Nous voyons bien comment les propagandistes instrumentalisent cette posture victimaire et comment la tourmente pr\u00e9sente renvoie notre pays \u00e0 son histoire, \u00e0 celle de son industrie, \u00e0 la r\u00e9partition des populations sur son territoire et \u00e0 un contexte g\u00e9opolitique qui d\u00e9passe largement l\u2019Hexagone. Ces questions concernent plut\u00f4t un enseignement de sciences politiques. En tant qu\u2019enseignants de philosophie, nous sommes plus directement interpell\u00e9s, dans notre responsabilit\u00e9 d\u2019\u00e9ducateurs, par la s\u00e9duction que le discours radical peut exercer sur certains de nos \u00e9l\u00e8ves et par l\u2019\u00e9pouvante et la peur que suscitent les assassinats. Se posent naturellement aussi des questions vivres ayant trait \u00e0 l\u2019identit\u00e9 collective et personnelle.<\/p>\n<p>Comment y faire face\u00a0? Chacun de vous inventera et trouvera sa voie en accord avec son style et ses pr\u00e9occupations propres et avec l\u2019orientation de son cours. A titre d\u2019exemple, je me permets de vous indiquer le travail de notre coll\u00e8ge Jacob Rogozinski intitul\u00e9 <em>Djihadisme, Le retour du sacrifice<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><strong>[3]<\/strong><\/a>. <\/em>Sans doute une des contributions philosophiques les plus stimulantes \u00e0 notre disposition et d\u2019autant plus utile qu\u2019elle contient une large bibliographie sur ces questions (radicalisation, rapport du religieux et du politique, dimension messianique et apocalyptique).<\/p>\n<p>Dans la ligne d\u2019une interrogation qui se revendique de Freud et de Foucault et en lien avec notre fil conducteur indiqu\u00e9 plus haut\u00a0: religion, violence et fanatisme, s\u2019inspirant fortement de Girard, l\u2019auteur soutient que \u00ab\u00a0le dispositif religieux <strong><em>contient<\/em><\/strong> la violence \u00e0 tous les sens du mot\u00a0: il tente de l\u2019endiguer, il l\u2019absorbe pour mieux lui r\u00e9sister mais en l\u2019absorbant, il la garde en lui, pr\u00eate \u00e0 ressurgir lorsque ses d\u00e9fenses d\u00e9faillent\u00a0\u00bb. Aussi \u00ab\u00a0les religions ne sont-elles pas<em>, comme telles<\/em>, violentes mais tentent au contraire de prot\u00e9ger les hommes contre leur violence meurtri\u00e8re en la sublimant dans des symboles, des rites qui les r\u00e9gulent et les apaisent\u00a0\u00bb. Rappeler que comme les deux autres monoth\u00e9ismes, le Coran est structur\u00e9 par le \u00ab\u00a0tu ne tueras point\u00a0\u00bb et par la rem\u00e9moration du sacrifice \u2013 interdit \u2013 d\u2019Abraham, n\u2019est sans doute pas inutile. Cela rend d\u2019autant plus paradoxal et inqui\u00e9tant le retour d\u2019une cruaut\u00e9 archa\u00efque, pr\u00e9cis\u00e9ment au nom d\u2019Allah.<\/p>\n<p>Vous trouverez des \u00e9l\u00e9ments de pr\u00e9sentation int\u00e9ressants en ligne mais \u00e9galement dans l\u2019\u0153uvre savante et pr\u00e9cieuse de notre coll\u00e8gue sociologue Camille Tarot <em>Actualit\u00e9 de la religion<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a> <\/em>qui est un v\u00e9ritable instrument de recherche et d\u2019\u00e9tude.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pileface.com\/sollers\/spip.php?page=imprime&amp;id_article=1911\">http:\/\/www.pileface.com\/sollers\/spip.php?page=imprime&amp;id_article=1911<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/151446978204\/videos\/10155860040013205\/?comment_id=10155861965478205\">https:\/\/www.facebook.com\/151446978204\/videos\/10155860040013205\/?comment_id=10155861965478205<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Libert\u00e9 de conscience, tol\u00e9rance et la\u00efcit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019effort pour se d\u00e9centrer et conqu\u00e9rir une forme de connaissance de ce qui nous semble le plus \u00e9tranger, le plus obscur et le plus difficile \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 comprendre, nous remet au c\u0153ur de la vocation des <em>Humanit\u00e9s.<\/em> \u00ab\u00a0Je suis homme, disait T\u00e9rence, et rien de ce qui est humain ne m\u2019est \u00e9tranger\u00a0\u00bb. Nous pourrions ajouter\u00a0: pour le meilleur et pour le pire.<\/p>\n<p>Comme vous le savez, le probl\u00e8me pos\u00e9 par <em>la pluralit\u00e9 des cultures<\/em> rapport\u00e9e \u00e0 <em>l\u2019unit\u00e9 du genre humain<\/em> est une des questions les plus ent\u00eatantes de la philosophie contemporaine. Ric\u0153ur, qui vient d\u2019\u00eatre introduit dans la liste de nos auteurs, a propos\u00e9 une r\u00e9flexion intitul\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Tol\u00e9rance, intol\u00e9rance, intol\u00e9rable\u00a0\u00bb<\/em> que je me permets de vous signaler<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Dans un autre article portant sur le couple <em>\u00ab\u00a0Ethique et morale\u00a0\u00bb,<\/em> Ric\u0153ur relie la situation critique que vivent nos soci\u00e9t\u00e9s industrielles avanc\u00e9es \u00e0 la rencontre de r\u00e9f\u00e9rences culturelles fondamentales mais discordantes. Des conflits entre des normes \u00e0 pr\u00e9tention absolue mais profond\u00e9ment divergentes peuvent donner lieu non seulement \u00e0 des engagements fanatiques mais, en un m\u00eame individu, comme nous le voyons aussi, \u00e0 une profonde et p\u00e9rilleuse d\u00e9sorientation. Il en r\u00e9sulte des d\u00e9chirements profonds et des violences tragiques au sein d\u2019une m\u00eame nation.<\/p>\n<p>La r\u00e9flexion autour de la port\u00e9e et du sens des \u00ab\u00a0droits de l\u2019homme\u00a0\u00bb et de sa compr\u00e9hension au sein des diff\u00e9rentes aires culturelles qui communiquent dor\u00e9navant sur la sc\u00e8ne du monde en est un bon exemple. Caricaturer le proph\u00e8te, rire des choses sacr\u00e9es, brocarder tel ou tel comportement constituent-t-il un droit inali\u00e9nable\u00a0? S\u2019agit-il et quand d\u2019une offense et d\u2019une forme intol\u00e9rable de discrimination\u00a0? Cela t\u00e9moigne-t-il d\u2019une absence de respect\u00a0? \u00ab\u00a0Appliqu\u00e9e \u00e0 la lettre la r\u00e8gle d\u2019universalisation cr\u00e9e des situations conflictuelles du fait que la pr\u00e9tention<em> universaliste<\/em>, interpr\u00e9t\u00e9e par une certaine tradition qui ne s\u2019avoue pas, se heurte au particularisme solidaire des contextes historiques et communautaires d\u2019effectuation de ces m\u00eames r\u00e8gles. Nous sommes les t\u00e9moins et souvent les acteurs, en Europe occidentale, de tels conflits o\u00f9 s\u2019affrontent la morale des droits de l\u2019homme et l\u2019apologie des diff\u00e9rences culturelles. Ce que nous ne voyons pas, c\u2019est que la pr\u00e9tention d\u2019universalisme attach\u00e9e \u00e0 notre profession des droits de l\u2019homme est elle-m\u00eame entach\u00e9e de particularisme en raison de la longue cohabitation entre ces droits et les cultures europ\u00e9ennes et occidentales o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 pour la premi\u00e8re fois formul\u00e9s. Cela ne veut pas dire que d\u2019authentiques universaux ne soient pas m\u00eal\u00e9s \u00e0 cette pr\u00e9tention\u00a0; mais c\u2019est seulement une longue discussion entre les cultures \u2013 discussion \u00e0 peine commenc\u00e9e \u2013 qui fera para\u00eetre ce qui m\u00e9rite vraiment d\u2019\u00eatre appel\u00e9 \u2018universel\u2019\u00a0\u00bb<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019occasion de pratiquer avec vos \u00e9l\u00e8ves ce que Claude L\u00e9vi-Strauss appelait le \u00ab\u00a0<em>regard \u00e9loign\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb et \u00e0 leur permettre de d\u00e9couvrir et d\u2019analyser la mani\u00e8re dont peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9s \u00e0 partir d\u2019autres cultures et d\u2019autres sch\u00e8mes de r\u00e9flexion des notions aussi fondamentales que le permis et le d\u00e9fendu, l\u2019honorable et le bl\u00e2mable, au rebours de nos intuitions premi\u00e8res et de voir si et comment de telles contrari\u00e9t\u00e9s peuvent \u00eatre d\u00e9pass\u00e9es. Mais ce peut \u00eatre aussi le moment de s\u2019approprier le gain de cette \u00ab\u00a0sagesse pratique\u00a0\u00bb que Ric\u0153ur propose comme voie de r\u00e9solution. Elle se d\u00e9finit par sa capacit\u00e9 \u00e0 rester \u00eatre attentive \u00e0 la particularit\u00e9 des situations qui la requi\u00e8rent et par sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la vis\u00e9e de l\u2019\u00e9thique qui est de bien agir. La vertu de tol\u00e9rance, vertu h\u00e9r\u00e9tique et paradoxale, ne va pas sans elle. La tol\u00e9rance est, en effet, toujours affaire de nuances. Elle s\u2019enracine dans la conscience de ce qui ne doit en aucun cas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9. En effet, comme nous le voyons bien, toute discussion sur ces questions d\u00e9bouche toujours sur des consid\u00e9rations sur \u00ab\u00a0la mani\u00e8re\u00a0\u00bb mais aussi sur le constat d\u2019une discordance entre les uns et les autres sur ce que l\u2019on peut tol\u00e9rer ou non.<\/p>\n<p>La question cruciale est alors celle de savoir s\u2019il y a ou non de l<strong>\u2019intol\u00e9rable <\/strong>et en quoi il consiste. Comment le distinguer de<strong> \u00ab\u00a0<\/strong>l\u2019objet de notre <strong>intol\u00e9rance<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire de la violence de notre conviction\u00a0\u00bb\u00a0? Pourquoi certaines choses ne doivent absolument pas et en aucun cas \u00eatre accept\u00e9es\u00a0? Ric\u0153ur propose cette r\u00e9ponse qui peut servir d\u2019utile point de rep\u00e8re\u00a0: ce qui ne doit absolument pas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9, c\u2019est l\u2019atteinte \u00e0 la personne d\u2019autrui et \u00e0 sa libert\u00e9 d\u2019expression. C\u2019est \u00ab\u00a0<strong>le refus de pr\u00e9sumer la libert\u00e9 d\u2019adh\u00e9sion dans la croyance adverse<\/strong>\u00a0\u00bb. Ceci peut permettre de mieux comprendre pourquoi ni l\u2019insolence, la provocation, ni l\u2019accusation de blasph\u00e8me ou de pr\u00e9tendue h\u00e9r\u00e9sie ne peuvent et en aucun cas justifier une quelconque violence et une atteinte \u00e0 la vie d\u2019une personne. Aussi conform\u00e9ment \u00e0 ce principe fondamental, pour nous, comme l\u2019\u00e9crit par exemple Claude Habib, \u00ab\u00a0m\u00e9pris des femmes, haine des juifs, refus de l\u2019apostasie forment, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, le triptyque de l\u2019intol\u00e9rable\u00a0: c\u2019est ce sur quoi il est toujours coupable de fl\u00e9chir, que le fl\u00e9chissement soit personnel ou qu\u2019il soit institutionnel\u00a0\u00bb<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce point s\u2019av\u00e8re, comme vous le savez crucial. Pour cerner le caract\u00e8re axial de la proclamation de la \u00ab\u00a0libert\u00e9 de conscience\u00a0\u00bb dans le dispositif juridique et constitutionnel qui fonde et encadre la la\u00efcit\u00e9, il est sans doute important d\u2019y insister. Et la connaissance de la lettre des textes juridiques est certainement d\u2019un grand secours pour tous et notamment pour nos \u00e9l\u00e8ves. La loi de 1905 de s\u00e9paration des Eglises et de l\u2019Etat pose en son article 1\u00a0: \u00ab\u00a0la R\u00e9publique <strong>assure<\/strong> la <strong>libert\u00e9 de conscience<\/strong>.\u00a0\u00bb De m\u00eame, pour expliciter le sens de la notion de la\u00efcit\u00e9, l\u2019article premier de la Constitution de 1958 pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0la France est une R\u00e9publique indivisible, la\u00efque, d\u00e9mocratique et sociale. Elle assure<strong> l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/strong> devant la loi de tous les citoyens <strong>sans distinction d\u2019origine, de race ou de religion<\/strong>. Elle respecte <strong>toutes<\/strong> les croyances \u00bb.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 de conscience pr\u00e9suppose le droit de n\u2019avoir aucune religion. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e pour pouvoir parler contre les religions, ou s\u2019opposer \u00e0 des paroles d\u2019autorit\u00e9 en leur sein.<\/p>\n<p>Dans son \u00e9tude tr\u00e8s compl\u00e8te et pr\u00e9cise sur cette notion<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, le sp\u00e9cialiste de l\u2019islam sunnite Dominique Avon montre comment la notion explicite et ferme de la libert\u00e9 <strong>de conscience <\/strong>n\u2019est apparue que tr\u00e8s progressivement en Europe \u00e0 la Renaissance en se d\u00e9tachant de la seule libert\u00e9 religieuse et \u00e0 partir de la promotion de l\u2019individu. \u00ab\u00a0Car la libert\u00e9 religieuse a n\u00e9cessairement une dimension collective \u2013\u00a0on ne fait pas religion tout seul\u00a0\u2013, alors que la libert\u00e9 de\u00a0conscience est personnelle\u00a0\u00bb. Sa premi\u00e8re formulation rigoureuse peut \u00eatre retrouv\u00e9e sous la plume du juriste fran\u00e7ais protestant, Jean de Barbeyrac <em>[1674-1744]<\/em>, lorsque celui-ci \u00e9crit en\u00a01713\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Aucun homme mortel peut-il \u00addominer sur la conscience d\u2019un autre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 de conscience d\u00e9fend la pleine autonomie de l\u2019individu\u00a0; elle le distingue et l\u2019affranchit de son int\u00e9gration \u00e0 un groupe ou de son all\u00e9geance \u00e0 une communaut\u00e9. Elle figure \u00e0 l\u2019article 18 de la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme adopt\u00e9e aux Nations Unies en 1948\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Toute personne a droit \u00e0 la libert\u00e9 de pens\u00e9e, de conscience et de religion.\u00a0\u00bb<\/em> Fort discut\u00e9e en particulier dans les pays musulmans mais pas seulement, elle constitue certainement le point d\u2019Archim\u00e8de de la libert\u00e9 individuelle. Elle est sans doute le talon d\u2019Achille de tous ceux, communautariens ou conservateurs, qui posent que l\u2019individu n\u2019est rien hors de son int\u00e9gration \u00e0 une communaut\u00e9, une famille, une religion, une nation.<\/p>\n<p><strong>Insolence, irr\u00e9v\u00e9rence, humour et courage de la v\u00e9rit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>La libert\u00e9 de conscience trouve sa premi\u00e8re manifestation, mais non sa formulation expresse, dans le proc\u00e8s de Socrate qui se d\u00e9fend au nom d\u2019une libert\u00e9 int\u00e9rieure lors d\u2019un proc\u00e8s intent\u00e9, d\u00e9j\u00e0, pour impi\u00e9t\u00e9. Une ressource utile et un \u00e9clairage opportun peut \u00eatre trouv\u00e9 dans le dernier Foucault et le \u00ab\u00a0courage de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0parrh\u00e8sia\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 traduite en latin par \u00ab\u00a0libertas\u00a0\u00bb. En effet, elle peut se manifester par l\u2019effronterie d\u2019un Diog\u00e8ne, la franchise d\u2019un Epict\u00e8te face au tyran, la r\u00e9sistance d\u2019un Cavaill\u00e8s, les dessins enfin de Charb et de Cabu. Notre coll\u00e8gue J\u00e9r\u00f4me Laurent le rappelle dans un bel article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<strong>Dire ce que l\u2019on pense\u00a0: la parrh\u00e8sia chez Michel Foucault<\/strong>\u00a0\u00bb. Il a bien voulu mettre \u00e0 votre disposition. Il vous est d\u2019abord destin\u00e9 plut\u00f4t naturellement qu\u2019\u00e0 vos \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<p>Il y a certainement beaucoup de ressources disciplinaires pour permettre \u00e0 ceux-ci de profiter du fruit de cette analyse. S\u2019agissant du rire lib\u00e9rateur et irr\u00e9v\u00e9rencieux, vous pouvez naturellement penser, parmi tant d\u2019autres ressources, au <em>Nom de la Rose<\/em> d\u2019Umberto Eco et \u00e0 la place que l\u2019auteur accord au trait\u00e9 perdu d\u2019Aristote sur la com\u00e9die ou bien au <em>Livre du rire et de l\u2019oubli<\/em> de Kundera. Et vous noterez que l\u2019un a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit pendant les \u00ab\u00a0ann\u00e9es de plomb\u00a0\u00bb et les attentats \u00e9pouvantables qui secouaient alors l\u2019Italie, et, l\u2019autre, au sein d\u2019un r\u00e9gime qui ne supportait pas le rire. Cependant, me souvenant que beaucoup de caricatures de Charlie insupportables aux mollahs, \u00e0 ce p\u00e8re de famille et \u00e0 ces autres gardiens des bonnes m\u0153urs concernaient fondamentalement le sexe, le corps d\u00e9couvert et la jubilation du plaisir &#8211; l\u2019esprit joyeux et libertaire de 68 &#8211; je pr\u00e9f\u00e8re, pour finir, en appeler \u00e0 un autre totem de ce temps-l\u00e0, dont on dit qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent la science l\u2019aurait d\u00e9finitivement r\u00e9fut\u00e9.<\/p>\n<p>Dans un court article de 1927, apostille \u00e0 son <em>Mot d\u2019esprit et les manifestations de l\u2019inconscient<\/em>, Freud, cet autre grand ma\u00eetre de l\u2019ironie et de l\u2019humour noir, d\u00e9veloppe ce trait d\u2019esprit autour duquel tourne tout l\u2019article\u00a0: \u00ab\u00a0un \u00ab\u00a0d\u00e9linquant, men\u00e9 \u00e0 la potence un lundi s&#8217;\u00e9crie : la semaine commence bien !\u00a0\u00bb. Mais pourquoi ne peut-on s\u2019emp\u00eacher de sourire\u00a0? Et en quoi, ici, l\u2019intelligence permet-elle de supporter le tragique d\u2019une situation, \u00e0 tous les sens du terme, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&#8217;humour a non seulement quelque chose de lib\u00e9rateur, analogue en cela \u00e0 l&#8217;esprit et au comique, mais encore quelque chose de sublime et d&#8217;\u00e9lev\u00e9, traits qui ne se retrouvent pas dans ces deux autres modes d&#8217;acquisition du plaisir par une activit\u00e9 intellectuelle. Le sublime tient \u00e9videmment au triomphe du narcissisme, \u00e0 l&#8217;invuln\u00e9rabilit\u00e9 du moi qui s&#8217;affirme victorieusement. Le moi se refuse \u00e0 se laisser entamer, \u00e0 se laisser imposer la souffrance par les r\u00e9alit\u00e9s ext\u00e9rieures, il se refuse \u00e0 admettre que les traumatismes du monde ext\u00e9rieur puissent le toucher ; bien plus, il fait voir qu&#8217;ils peuvent m\u00eame lui devenir occasions de plaisir. Ce dernier trait est la caract\u00e9ristique essentielle de l&#8217;humour. Supposons que le criminel men\u00e9 un lundi \u00e0 la potence ait dit: \u00ab\u00a0Cela m&#8217;est \u00e9gal, qu&#8217;est-ce que \u00e7a peut faire qu&#8217;un type comme moi soit pendu, le monde n&#8217;en continuera pas moins \u00e0 tourner\u00bb &#8211; il nous faudrait avouer que ce propos e\u00fbt manifest\u00e9 la m\u00eame domination grandiose de la situation r\u00e9elle, qu&#8217;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 sage et pertinent, mais nous n&#8217;y saurions trouver la moindre trace d&#8217;humour; bien plus, il repose sur une appr\u00e9ciation de la r\u00e9alit\u00e9 qui est en contradiction absolue avec celle qu&#8217;en aurait l&#8217;humour. L&#8217;humour ne se r\u00e9signe pas, il d\u00e9fi\u00e9, il implique non seulement le triomphe du moi, mais encore du principe du plaisir qui trouve ainsi moyen de s&#8217;affirmer en d\u00e9pit de r\u00e9alit\u00e9s ext\u00e9rieures d\u00e9favorables. [\u2026] Il est exact de dire que le plaisir humoristique n&#8217;atteint jamais au degr\u00e9 o\u00f9 parvient le plaisir du comique ou de l&#8217;esprit, qu&#8217;il ne se manifeste jamais par des \u00e9clats de rire\u00a0; il est \u00e9galement exact que le surmoi, lorsqu&#8217;il provoque l&#8217;attitude humoristique, \u00e9carte au fond la r\u00e9alit\u00e9 et sert une illusion. Cependant nous attribuons \u00e0 cet assez faible plaisir &#8211; sans trop savoir pourquoi &#8211; un caract\u00e8re de haute valeur, nous le ressentons comme particuli\u00e8rement apte \u00e0 nous lib\u00e9rer et \u00e0 nous exalter. La plaisanterie que fait l&#8217;humour n&#8217;en est d&#8217;ailleurs pas l&#8217;\u00e9l\u00e9ment essentiel, elle n&#8217;a que la valeur d&#8217;une \u00e9preuve\u00a0; le principal est l&#8217;intention que sert l&#8217;humour, qu&#8217;il s&#8217;exerce aux d\u00e9pens de soi-m\u00eame ou d&#8217;autrui. L&#8217;humour semble dire\u00a0: \u00ab\u00a0Regarde ! voil\u00e0 le monde qui te semble si dangereux ! Un jeu d&#8217;enfant ! le mieux est donc de plaisanter !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais Freud conclut\u00a0: \u00ab\u00a0tous les hommes ne sont pas \u00e9galement capables d&#8217;adopter l&#8217;attitude humoristique\u00a0; c&#8217;est l\u00e0 un don rare et pr\u00e9cieux, et \u00e0 beaucoup manque jusqu&#8217;\u00e0 la facult\u00e9 de jouir du plaisir humoristique qu&#8217;on leur offre.<a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0\u00bb Utile rappel sans doute des limites de l\u2019humour qui tiennent au caract\u00e8re obtus d\u2019une grande majorit\u00e9 d\u2019hommes. Ils sont insensibles ou peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019inverse tr\u00e8s conscients et inquiets de la libert\u00e9 supr\u00eame que procure le rire, celui de Rabelais, Swift ou Moli\u00e8re ou Aristophane, le fou du roi, les caricatures sur nos quotidiens ou le rire des Dieux dans Hom\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Quelques indications bibliographiques pour une premi\u00e8re approche et un approfondissement philosophique de l\u2019islam et de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se contemporaine.<\/p>\n<ol start=\"2007\">\n<li>A. AMIR-MOEZZI, <em>Le coran silencieux et le coran parlant<\/em>, CNRS Editions, Paris, 2011, sous la direction de\u00a0: <em>Dictionnaire du Coran<\/em>, Robert Laffont, Paris 2007.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Sou\u00e2d AYADA, <em>L\u2019islam des th\u00e9ophanies, Une religion \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019art<\/em>, CNRS Editions, Paris 2010.<\/p>\n<p>Jean BOLLACK, Christian JAMBET, Abdelwahab MEDDEB<em>, La conf\u00e9rence de Ratisbonne, Enjeux et controverses<\/em>, Bayard, Paris 2017. Controverse c\u00e9l\u00e8bre en son temps mais fort int\u00e9ressante.<\/p>\n<p>R\u00e9mi BRAGUE, <em>Sur la religion<\/em> et <em>La controverse, dialogue sur l\u2019islam<\/em> (avec Souleymane Bachir DIAGNE), Les essais, Stock, Paris, 2018 et 2019.<\/p>\n<p>Abdelwahab MEDDEB, <em>La maladie de l\u2019islam<\/em> et <em>Sortir de la mal\u00e9diction<\/em>, Paris, Le Seuil. Pour une premi\u00e8re approche mais tr\u00e8s pr\u00e9cieuse et incisive.<\/p>\n<p>Pour des \u00e9l\u00e9ments plus historiques par un auteur tr\u00e8s controvers\u00e9 mais tr\u00e8s inform\u00e9 et instructif\u00a0: Bernard LEWIS, <em>Islam<\/em>, Quarto, Gallimard, Paris, 2005, notamment\u00a0: <em>Islam et d\u00e9mocratie<\/em>, <em>Le retour de l\u2019islam<\/em>, <em>Que s\u2019est-il pass\u00e9\u00a0? L\u2019islam, l\u2019Occident et la modernit\u00e9<\/em> ou encore <em>Les Assassins, Terrorisme et politique dans l\u2019islam m\u00e9di\u00e9val<\/em>, Paris, 2019.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>L\u2019Express<\/em>, n\u00b03616, semaine du 22 au 28 octobre 2020, Paris, p. 30, 31.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ren\u00e9 GIRARD, <em>La violence et le sacr\u00e9<\/em>, dans <em>De la violence \u00e0 la divinit\u00e9<\/em> Paris, Grasset &amp; Fasquelle, 2007 p. 332.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Paris, Descl\u00e9e de Brouwer, 2017.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Camille TAROT, <em>Actualit\u00e9 de la religion, introduction critique aux sciences sociales de la religion<\/em>, Paris, Editions le bord de l\u2019eau, 2019.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Paul RICOEUR, <em>Lectures 1, Autour du politique<\/em>, Paris, Seuil, 1991, p. 293.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Id. p. 266.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Claude HABIB, <em>Comment peut-on \u00eatre tol\u00e9rant\u00a0?<\/em> Paris, Descl\u00e9e de Brouwer, 2019, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Dominique AVON, <em>La libert\u00e9 de conscience, histoire d\u2019une notion et d\u2019un droit<\/em>, Presses universitaires de Rennes, 2020.<\/p>\n<p><a href=\"\/\/284ADFBD-26CC-4B28-A9A2-8C57828F9E59#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> En annexe de\u00a0: <a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/freud_sigmund\/le_mot_d_esprit\/le_mot_d_esprit.html\">classiques.uqac.ca\/classiques\/freud_sigmund\/le_mot_d_esprit\/le_mot_d_esprit.html<\/a><\/p>\n<p>&#8212; Franck Leli\u00e8vre IA-IPR de Philosophie Acad\u00e9mie de Normandie, extension pour l&#8217;acad\u00e9mie de la Martinique. 06 86 81 13 06<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chers coll\u00e8gues, &nbsp; Le minist\u00e8re vous a fait parvenir une s\u00e9rie de ressources pour la prochaine minute de silence et le traitement, en classe, des questions li\u00e9es aux libert\u00e9s fondamentales et aux fondements de la R\u00e9publique. 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