{"id":3260,"date":"2023-01-31T09:43:10","date_gmt":"2023-01-31T12:43:10","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3260"},"modified":"2023-01-31T09:44:50","modified_gmt":"2023-01-31T12:44:50","slug":"conference-de-daniel-pujol-la-philosophie-de-hume-une-science-sceptique-de-la-nature-humaine","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3260","title":{"rendered":"<a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2020\/09\/conf\u00e9rence-Hume-Daniel-Pujol.pdf\">Conf\u00e9rence de Daniel Pujol : la philosophie de Hume, une science sceptique de la nature humaine<\/a>"},"content":{"rendered":"\n<p>N\u00e9 le 26 avril 1711, \u00e0 Edimbourg en Ecosse, et mort en 1776, David Hume, dans la tradition de l\u2019empirisme anglais, port\u00e9e depuis le d\u00e9but du XVIIs par Francis Bacon, George Berkeley et John Locke, entrera dans l\u2019histoire de la philosophie comme l\u2019un des plus grands philosophes des Lumi\u00e8res. On rattache habituellement Hume au milieu des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises. Sa th\u00e9orie des id\u00e9es fut influenc\u00e9e par Francis Hutchinson (1694-1746), auteur de Recherches sur l\u2019origine de nos id\u00e9es de beaut\u00e9 et de vertu (1725), et Essai sur la nature de la conduite de nos passions et affects (1728) et lui-m\u00eame eut une influence d\u00e9cisive sur la pens\u00e9e d\u2019Adam Smith (1723-1790), consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re fondateur du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique, auteur de Th\u00e9orie des sentiments moraux (1759) et Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Tous deux, d\u2019illustres \u00e9cossais.<br \/>Pourtant, pour Alasdair MacIntyre (n\u00e9 en 1929), dans Quelle justice ? Quelle rationalit\u00e9 ? (1988) au chapitre XV (L\u2019anglicisation subversive de Hume) : \u00ab Son \u0153uvre publi\u00e9e pr\u00e9sente un ensemble de d\u00e9fis et de ruptures tr\u00e8s profonds par rapport aux convictions fondamentales qui avaient \u00e9t\u00e9 incarn\u00e9es dans la tradition \u00e9cossaise dominante. \u00bb. MacIntyre poursuit : \u00ab <i>Hume avait rompu tr\u00e8s t\u00f4t avec la tradition morale et intellectuelle \u00e9cossaise dominante, dans la mesure o\u00f9 c\u2019\u00e9tait une tradition th\u00e9ologique. De m\u00eame, les relations personnelles de Hume avec les personnalit\u00e9s du droit \u00e9cossais ne doivent pas dissimuler la rupture, intervenue tr\u00e8s t\u00f4t elle aussi avec une autre tendance essentielle de cette tradition : l\u2019inf\u00e9odation au droit romain. <\/i>\u00bb. MacIntyre cite Hume : \u00ab <i>Mes dispositions studieuses, ma sobri\u00e9t\u00e9 et mon industrie donn\u00e8rent \u00e0 ma famille la conviction que le droit \u00e9tait une profession qui me conviendrait parfaitement : mais je me sentais une aversion insurmontable pour tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas la philosophie et l\u2019\u00e9tude g\u00e9n\u00e9rale (&#8230;)<\/i> \u00bb. Et MacIntyre de conclure : \u00ab En 1729, il finit par cesser de faire semblant d\u2019\u00e9tudier le droit : \u00ab Le droit (&#8230;) me donnait la naus\u00e9e. \u00bb et entreprit de devenir \u00ab un savant et un philosophe \u00bb. \u00bb<br \/>Ces d\u00e9tails ne sont pas anodins, ils r\u00e9v\u00e8lent les r\u00e9ticences du philosophe \u00e0 s\u2019ancrer dans un particularisme, aussi prestigieux soit-il, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019universalit\u00e9 du savoir.<br \/>Dix ans plus tard, en 1739, David Hume, \u00e2g\u00e9 de 28 ans, publie le premier volume de son \u0153uvre majeure, Trait\u00e9 de la nature humaine. Essai pour introduire la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale dans les sujets moraux. Celle qui aurait \u00e9veill\u00e9 Kant de son \u00ab sommeil dogmatique \u00bb. En 1740 para\u00eet le deuxi\u00e8me volume. Selon les propos m\u00eames de l\u2019auteur l\u2019\u00e9chec est patent : \u00ab le Trait\u00e9 est sorti mort-n\u00e9 de la presse, sans m\u00eame avoir l\u2019honneur de d\u00e9clencher un murmure chez les fanatiques. \u00bb. L\u2019un des ouvrages les plus influents de l\u2019histoire de la philosophie a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9tement ignor\u00e9 lors de sa parution. Hume, habile, ambitieux et avide de reconnaissance, dot\u00e9 d\u2019un sens aigu de l\u2019adaptation, changera de forme et abandonnera le style savant du trait\u00e9 pour adopter celui, plus mondain, de l\u2019essai. Il se justifiera dans un de ses brefs \u00e9crits les plus c\u00e9l\u00e8bres : Pourquoi \u00e9crire des essais ?<br \/>\u00ab <i>D\u2019autre part, le savoir a \u00e9t\u00e9 tout autant le grand perdant \u00e0 rester confin\u00e9 dans de petits groupes et dans les universit\u00e9s, et \u00e0 \u00eatre s\u00e9par\u00e9 du monde et de la bonne compagnie. De cette mani\u00e8re, toute parcelle de ce que nous appelons les Belles-Lettres est devenue enti\u00e8rement barbare, en n\u2019\u00e9tant cultiv\u00e9e que par des hommes d\u00e9pourvus de toute \u00e9l\u00e9gance et de go\u00fbt dans leurs vies et leurs mani\u00e8res, et sans cette libert\u00e9 et cette facilit\u00e9 de pens\u00e9e et d\u2019expression que\u00a0seule peut donner la conversation. La philosophie elle-m\u00eame alla \u00e0 sa ruine avec cette sinistre m\u00e9thode d\u2019anachor\u00e8te employ\u00e9e pour l\u2019\u00e9tudier. Elle devint aussi chim\u00e9rique dans ses conclusions qu\u2019elle \u00e9tait inintelligible dans son style et dans sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre expos\u00e9e. Et, en v\u00e9rit\u00e9, que pouvait-on attendre d\u2019hommes qui ne s\u2019appuy\u00e8rent jamais sur l\u2019exp\u00e9rience dans aucun de leurs raisonnements, ou qui ne cherch\u00e8rent jamais cette exp\u00e9rience l\u00e0 o\u00f9 elle se trouve seulement, c\u2019est-\u00e0-dire dans la vie de tous les jours et dans la conversation. <\/i>\u00bb<br \/>A partir de ses Essais moraux et politiques (1742) jusqu\u2019en 1748 lorsqu\u2019il publie, Essais philosophiques sur l\u2019entendement humain, devenu Enqu\u00eate sur l\u2019entendement humain en 1758, et Enqu\u00eate sur les principes de la morale, sa notori\u00e9t\u00e9 ne cessera de grandir jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit consid\u00e9r\u00e9 comme un philosophe majeur de son temps. Il se consacrera par la suite \u00e0 son plus grand succ\u00e8s, Histoire de l\u2019Angleterre, depuis l\u2019invasion de Jules C\u00e9sar \u00e0 la r\u00e9volution de 1688 (six volumes, 1754-1762), et l\u2019un de ses ouvrages les plus influents, Dialogues sur la religion naturelles sera publi\u00e9 post-mortem et anonymement en 1779.<br \/>Tous les \u00e9crits de Hume sont innerv\u00e9s par les probl\u00e8mes pos\u00e9s dans le Trait\u00e9, o\u00f9 s\u2019esquisse et s\u2019affermit le projet, en apparence paradoxal, d\u2019une science sceptique de la nature humaine.<br \/>Faudrait-il y deviner les pr\u00e9misses de la possibilit\u00e9 m\u00eame de \u00ab sciences humaines \u00bb ?<br \/>L\u2019ambition de Hume dans son Trait\u00e9 est de d\u00e9finir les limites et le formes de notre facult\u00e9 de conna\u00eetre. En cela, son livre I s\u2019applique \u00e0 l\u2019\u00e9tude de notre entendement, afin d\u2019en d\u00e9gager les possibilit\u00e9s, les performances, th\u00e9oriques et pratiques. Que puis-je savoir et que puis-je faire dans les limites de ma nature ? L\u2019enqu\u00eate men\u00e9e \u00e0 partir de cette question suppose une m\u00e9thode et un objet. La m\u00e9thode prend pour mod\u00e8le celle de Newton, telle que d\u00e9finie dans ses Philosophea naturalis Principia Mathematica (1689) : \u00ab <i>La philosophie naturelle consiste dans la d\u00e9couverte de la structure et des op\u00e9rations de la nature, dans leur r\u00e9duction autant qu\u2019il se peut, \u00e0 des r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales ou \u00e0 des lois, dans l\u2019\u00e9tablissement de ces r\u00e8gles par des observations et des exp\u00e9rimentations, et de l\u00e0 dans la d\u00e9duction des causes et des effets des choses. <\/i>\u00bb<br \/>Pour Hume, le mod\u00e8le de la philosophie naturelle, c\u2019est-\u00e0-dire de la physique newtonienne, s\u2019\u00e9tend l\u00e9gitimement \u00e0 l\u2019inspection de l\u2019entendement. Il en va l\u00e0 du salut m\u00eame de la philosophie. Pour se sauver, il lui faut devenir science, mais de son objet propre, celui, justement, qu\u2019en se constituant comme discipline ind\u00e9pendante de toute m\u00e9taphysique, la physique lui conc\u00e8de. C\u2019est ainsi que Hume l\u2019entend. Et ce qui vaut pour la nature, vaut pour l\u2019homme, c\u2019est dans l\u2019exp\u00e9rience et non dans la sp\u00e9culation que toute connaissance trouve son origine et sa limite. Pas plus que Newton il ne pr\u00e9tend avoir recours aux hypoth\u00e8ses. Cependant, le projet humien ne tombe pas du ciel tel une m\u00e9t\u00e9orite. Son radicalisme a des racines : le scepticisme et l\u2019empirisme.<br \/>Pour l\u2019historien de la philosophie am\u00e9ricain Richard Popkin, auteur d\u2019une monumentale Histoire du scepticisme (2003), l\u2019ensemble des domaines du savoir de l\u2019Occident, &#8211; de la R\u00e9forme au XIXs &#8211; se confronte au d\u00e9fi du scepticisme antique, sous sa forme pyrrhonienne. Elle est expos\u00e9e dans les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus, m\u00e9decin et philosophe de la p\u00e9riode hell\u00e9nistique. Sans entrer dans les d\u00e9tails des th\u00e8ses de Popkin, on en retiendra que pour lui : \u00ab <i>(&#8230;) vers la fin du XVIIs, le grand sceptique Pierre Bayle peut voir r\u00e9trospectivement la r\u00e9apparition des arguments de Sextus comme le commencement de la philosophie moderne. <\/i>\u00bb.<\/p>\n<p>Bayle dont le Dictionnaire historique et critique (1697) inspirera Hume.<br \/>Mais voici en quoi consiste le parti-pris sceptique, selon Sextus (livre I, 4) : \u00ab <i>(&#8230;) la facult\u00e9 de mettre face \u00e0 face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pens\u00e9es, de quelque mani\u00e8re que ce soit, capacit\u00e9 par laquelle, du fait de la force \u00e9gale qu\u2019il y a dans les objets et les raisonnements oppos\u00e9s, nous arrivons d\u2019abord \u00e0 la suspension de l\u2019assentiment, et apr\u00e8s cela \u00e0 la tranquillit\u00e9.<\/i> \u00bb. Rappel d\u2019une vocation prioritairement critique et th\u00e9rapeutique de toute philosophie. Elle ne cessera de r\u00e9sonner dans l\u2019\u0153uvre de Hume, comme dans cet extrait d\u2019Enqu\u00eate sur les principes de la morale : \u00ab <i>Les hommes sont \u00e0 pr\u00e9sent gu\u00e9ris de leur passion des hypoth\u00e8ses et des syst\u00e8mes en philosophie naturelle, et ils ne pr\u00eateront attention \u00e0 aucun argument s\u2019il n\u2019est tir\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience. Il est grand temps qu\u2019ils tentent une r\u00e9forme semblable dans toutes les recherches morales, et qu\u2019ils rejettent tout syst\u00e8me d\u2019\u00e9thique, aussi subtil et ing\u00e9nieux qu\u2019il soit, qui ne serait pas fond\u00e9 sur l\u2019observation et les faits.<\/i> \u00bb. Il ne suffit peut-\u00eatre pas, mais il faut, pour conna\u00eetre la nature, en soi-m\u00eame plus qu\u2019en elle-m\u00eame, s\u2019\u00e9manciper des illusions de toute sp\u00e9culation m\u00e9taphysique qui se prendrait pour une connaissance. La cible est ici, autant l\u2019aristot\u00e9lisme tel qu\u2019il impr\u00e8gnerait encore un discours \u00e0 la fois cosmologique et th\u00e9ologique, que le rationalisme dont Descartes est la figure \u00e9minente, mais aussi l\u2019empirisme de Locke qui aurait laiss\u00e9 subsister, par-del\u00e0 ses intentions r\u00e9formatrices, des traces de dogmatisme dans son analyse des id\u00e9es et de la notion d\u2019identit\u00e9.<br \/>Dans l\u2019Introduction du Trait\u00e9, Hume envisage sa philosophie comme une campagne militaire vers une \u00ab victoire facile \u00bb. En \u00e9vitant de s\u2019orienter vers des objets secondaires, \u00ab un ch\u00e2teau ou un village \u00e0 la fronti\u00e8re \u00bb, dit-il, il faut viser \u00ab la capitale \u00bb, le \u00ab centre de ces sciences \u00bb, \u00abla nature humaine elle-m\u00eame\u00bb. Mais auparavant: \u00abIl est impossible de dire quels changements et quelles am\u00e9liorations nous pourrions apporter dans ces sciences si nous avions une connaissance compl\u00e8te de l\u2019\u00e9tendue et de la force de l\u2019entendement humain, et si nous pouvions expliquer la nature des id\u00e9es que nous employons et celle des op\u00e9rations que nous accomplissons dans nos raisonnements. \u00bb. L\u2019entendement est le verrou de la place \u00e0 prendre, de ce champ de bataille (Kampfplatz) qu\u2019est, selon le mot de Kant, la philosophie.<br \/>Pourtant, le scepticisme de Hume ne co\u00efncide pas en tous points avec celui de son pr\u00e9d\u00e9cesseur pyrrhonien. Il ne fait pas de l\u2019ataraxie (la tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e2me), un enjeu premier, sans pour autant en \u00e9vacuer la probl\u00e9matique. Sa priorit\u00e9 n\u2019est pas le sage renoncement \u00e0 toute sagesse, mais la positivit\u00e9 d\u2019une connaissance probable et non certaine, aux principes \u00e9tablis comme des limites toujours mouvantes et non comme commencements. Bien entendu, la Raison n\u2019est en rien la facult\u00e9 surplombant hors-champ et harmonisant l\u2019ensemble des d\u00e9marches cognitives de l\u2019homme. \u00ab Esclave des passions \u00bb, voire passion calme elle-m\u00eame, elle pourra justifier les partis-pris les plus contradictoires. L\u2019horizon de nos connaissances demeure celui des ph\u00e9nom\u00e8nes, de l\u2019exp\u00e9rience et des multiples possibilit\u00e9s d\u2019exp\u00e9rimentations au sein de cette exp\u00e9rience. Le scepticisme humien d\u00e9friche le chemin d\u2019une connaissance qui solde les effets de la distinction d\u00e9finitive entre physique et philosophie.<br \/>En r\u00e9v\u00e9lant sa scientificit\u00e9, par la r\u00e9forme de ses m\u00e9thodes, la philosophie affirme son pouvoir dans un surprenant renversement de perspective : \u00ab Il est \u00e9vident que toutes les sciences sont plus ou moins reli\u00e9es \u00e0 la nature humaine et qui si loin que certaines d\u2019entre elles puissent para\u00eetre s\u2019en \u00e9carter, elles y reviennent toujours par une voie ou une autre. M\u00eame les math\u00e9matiques, la philosophie naturelle et la religion naturelle d\u00e9pendent dans une certaine\u00a0mesure, de la science de l\u2019HOMME, puisqu\u2019elles rel\u00e8vent de la comp\u00e9tence des hommes et que ce sont leurs forces et leurs facult\u00e9s qui en jugent. \u00bb<br \/>Puisqu\u2019il y a HOMME, \u00e9crit en majuscules par Hume, et non seulement des hommes, celui-ci peut se constituer en objet de science, et dans leurs limites empiriques, les connaissances \u00e0 son sujet peuvent en \u00e9lucider les institutions et les pratiques.<br \/>\u00ab Or, il est \u00e9vident que la nature a conserv\u00e9 une grande ressemblance entre toutes les cr\u00e9atures humaines et qu\u2019on ne remarque jamais aucune passion ni aucun principe chez les autres qui ne puisse trouver, \u00e0 un degr\u00e9 ou \u00e0 un autre, leur parall\u00e8le en nous-m\u00eames. L\u2019appareil de l\u2019esprit se trouve dans la m\u00eame situation que celui du corps. \u00bb (Trait\u00e9 II, Les passions)<br \/>La science de la nature humaine est le commentaire des exp\u00e9riences de l\u2019agencement, toujours mouvant, \u00e0 la pr\u00e9visibilit\u00e9 temp\u00e9r\u00e9e par le calcul des probabilit\u00e9s, entre les passions humaines et ses productions : soci\u00e9t\u00e9, \u00e9conomie, morale, justice, politique, histoire.<br \/>On peut n\u00e9anmoins s\u2019\u00e9tonner de la nature d\u2019un scepticisme qui suppose une unit\u00e9 du genre humain, notion dont le caract\u00e8re empirique pose un probl\u00e8me, d\u2019autant plus qu\u2019il est \u00e9nonc\u00e9 comme \u00e9vidence ? L\u2019empirisme ne devrait-il pas se passer de tout pr\u00e9alable ? Un authentique scepticisme ne devrait-il pas en dissoudre les possibilit\u00e9s ?<br \/>Mais, nous l\u2019avons vu, pour Hume il n\u2019y a de science que sceptique. Et il n\u2019est pas l\u2019inventeur de cette conception \u00e9pist\u00e9mologique. Elle fait partie de l\u2019histoire de l\u2019empirisme anglais et il ne nous semble pas inutile de tenter une remont\u00e9e g\u00e9n\u00e9alogique, par-del\u00e0 Locke et Berkeley, vers l\u2019\u0153uvre fondatrice de Francis Bacon, Novum Organum (1620), o\u00f9 se forme la question d\u2019une articulation du scepticisme et de l\u2019empirisme, pour une refondation des exigences et des possibilit\u00e9s d\u2019une science de la nature.<br \/>En proposant un nouvel organum \u00e0 l\u2019esprit, Bacon s\u2019oppose \u00e0 la conception syllogistique de la science telle qu\u2019Aristote la pense dans son Organon. Il cartographie le territoire, dont Hume, bien plus d\u2019un si\u00e8cle plus tard, se fera l\u2019explorateur. L\u2019entendement humain en est d\u00e9j\u00e0 l\u2019enjeu. Nous sommes relativement familiers des aphorismes inauguraux de ce livre de r\u00e9f\u00e9rence : \u00ab <i>1. L\u2019homme, ministre et interpr\u00e8te de la nature, n\u2019\u00e9tend ses actions et ses connaissances qu\u2019\u00e0 mesure de ses observations, par les choses ou par l\u2019esprit, sur l\u2019ordre de la nature ; il ne sait ni ne peut rien de plus. 2. Ni la main nue, ni l\u2019entendement laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame n\u2019ont beaucoup de force ; l\u2019ex\u00e9cution demande des instruments et des aides dont l\u2019entendement n\u2019a pas moins besoin que la main. 3. Science et puissance humaine aboutissent au m\u00eame, car l\u2019ignorance de la cause prive de l\u2019effet. On ne triomphe de la nature qu\u2019en lui ob\u00e9issant ; et ce qui dans la sp\u00e9culation vaut comme cause vaut comme r\u00e8gle dans l\u2019op\u00e9ration.<\/i>\u00a0\u00bb<br \/>Certes, Bacon n\u2019est pas explicitement sceptique et il projette pour l\u2019entendement la possibilit\u00e9 d\u2019un acc\u00e8s au \u00ab mod\u00e8le vrai \u00bb du monde. Pour en faire bon usage, il faut que l\u2019entendement se connaisse lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire se d\u00e9fasse de ses illusions, s\u2019\u00e9pure des superstitions qui l\u2019accablent, les quatre idoles, dont la premi\u00e8re, \u00ab idole de la race \u00bb est la plus redoutable.\u00a0La voie est empirique et inductive, incontestablement, mais par la fermet\u00e9 qu\u2019il faut employer contre ses \u00e9garements \u2013 \u00ab En effet, l\u2019esprit br\u00fble de sauter au plus g\u00e9n\u00e9ral, pour s\u2019y reposer ; et au moindre d\u00e9lai, il se d\u00e9go\u00fbte de l\u2019exp\u00e9rience. \u00bb &#8211; n\u2019est-elle pas aussi, implicitement, sceptique ?<\/p>\n<p>Pour permettre \u00e0 l\u2019entendement de jouer sa partition, il faut le lib\u00e9rer du poids de ses erreurs et commencer par les identifier. Pour Bacon, et Hume d\u2019une certaine mani\u00e8re en radicalisera la d\u00e9marche \u00e0 partir des acquis et modes op\u00e9ratoires de la physique newtonienne, il faut prioritairement d\u00e9signer le lieu de l\u2019erreur : la nature humaine et son irr\u00e9pressible tendance \u00e0 l\u2019anticipation. Peut-\u00eatre que la diff\u00e9rence entre Bacon et Hume consiste dans le fait que pour le premier, une fois l\u2019obstacle \u00e9cart\u00e9, les idoles renvers\u00e9es, la voie vers les \u00ab choses m\u00eames \u00bb se d\u00e9gage, alors que pour le second, l\u2019obstacle, en tant que croyance, imagination, passion, forme \u00e0 tel point l\u2019\u00eatre m\u00eame de la nature humaine, que, pr\u00e9tendre \u00e0 le contourner, ne rel\u00e8ve que d\u2019une nouvelle illusion.<br \/>Voici comment Bacon d\u00e9voile les sympt\u00f4mes : \u00ab <i>Les idoles de la race ont leur fondement dans la nature humaine elle-m\u00eame, dans la race, dans la souche des hommes. C\u2019est \u00e0 tort en effet qu\u2019on affirme que les sens humains sont la mesure des choses ; au contraire, toutes les perceptions, des sens comme de l\u2019esprit, ont proportion \u00e0 l\u2019homme, non \u00e0 l\u2019univers. Et l\u2019entendement humain ressemble \u00e0 un miroir d\u00e9formant qui, expos\u00e9 au rayon des choses, m\u00eale sa propre nature \u00e0 la nature des choses, qu\u2019il fausse et brouille.<\/i> \u00bb (N.O. I, 1, 41)<br \/>Et voici un premier diagnostic : \u00ab <i>L\u2019entendement humain, en vertu de son caract\u00e8re propre, est port\u00e9 \u00e0 supposer dans les choses, plus d\u2019ordre et d\u2019\u00e9galit\u00e9 qu\u2019il n\u2019en d\u00e9couvre ; et, bien qu\u2019il y ait dans la nature beaucoup de choses sans concert et sans pareil, cependant l\u2019entendement surajoute des parall\u00e8les, des correspondances, des relations, qui n\u2019existent pas. <\/i>\u00bb (N.O. I, 1, 45)<br \/>Par sa puissance d\u2019invention, l\u2019entendement produit un ordre naturel phantasmatique qui l\u2019emp\u00eache d\u2019atteindre et de comprendre le r\u00e9el. Ses anticipations, ses projections, sont d\u2019autant plus falsificatrices qu\u2019elles d\u00e9pendent de sa nature. Elle le situe toujours en porte-\u00e0-faux par rapport aux exigences de la voie empirique. Affect\u00e9 par la nature des sens, celui-ci est de nouveau rejet\u00e9 du rivage, par l\u2019inad\u00e9quation de ceux-ci \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience prometteuse.<br \/>Les espoirs de gu\u00e9rir sont minces : \u00ab <i>(&#8230;) par sa disposition, l\u2019\u00e9difice de cet univers est pour l\u2019entendement humain qui le contemple comme un labyrinthe o\u00f9 se pr\u00e9sentent de toute part mille ind\u00e9cisions sur la voie \u00e0 prendre et tant de similitudes fallacieuses des choses et des signes, tant de biais et d\u2019entrelacements dans les replis et les n\u0153uds, des natures.<\/i> \u00bb (N.O. I, 1, 70)<br \/>Cependant, comme le disait H\u00f6lderlin : \u00ab <i>L\u00e0 o\u00f9 cro\u00eet le p\u00e9ril, cro\u00eet aussi ce qui sauve. \u00bb Le cas n\u2019est pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le salut d\u00e9pend encore d\u2019une r\u00e9orientation de la relation \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience. Et les menaces du scepticisme implicite y ont contribu\u00e9. Peut-\u00eatre que plus de cent ans plus tard, Hume s\u2019en souviendra. Il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9orientation de l\u2019exp\u00e9rience vers l\u2019exp\u00e9rimentation.<br \/>Mais avant : \u00ab Plus la recherche tendra vers les natures simples, et plus toutes choses para\u00eetront avec clart\u00e9 et \u00e9vidence ; car la t\u00e2che se sera d\u00e9plac\u00e9e du multiple au simple, de l\u2019incommensurable au commensurable, du sourd au calculable, de l\u2019ind\u00e9fini et du vague au d\u00e9fini et au certain, comme il en va pour les lettres de l\u2019alphabet et pour les tons de l\u2019harmonie. <\/i>\u00bb (N.O. II, 1, 8)<br \/>Exp\u00e9rimenter, c\u2019est \u00e0 la fois bien conduire l\u2019exp\u00e9rience en s\u2019orientant vers des faits pertinents dont on peut d\u00e9duire des axiomes moyens, qui ne sont en aucun cas des principes a priori de la connaissance, et bien se conduire devant l\u2019exp\u00e9rience. Pour ce faire il faut s\u2019abstenir de toute anticipation, de toute interpr\u00e9tation, pour lesquelles nous sommes d\u00e9pourvus d\u2019instruments.<\/p>\n<p>Entre pars destruens (part destructive qui \u00e9limine les illusions) et pars construens (part constructive d\u2019\u00e9laboration des connaissances) il y a une pars praeparens (pr\u00e9paration qui ajuste et pr\u00e9vient le risque d\u2019un retour vers l\u2019anticipation). La charge destructrice du scepticisme est sans cesse r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9e par l\u2019esp\u00e9rance d\u2019un savoir en train de se constituer par son renoncement d\u00e9finitif \u00e0 se raffermir en certitude. A partir du moment o\u00f9 l\u2019usage des sens, dans ses perceptions, a acquis une certaine habilet\u00e9 \u00e0 \u00e9viter de s\u2019\u00e9puiser en des exp\u00e9riences par trop chaotiques, il lui revient de mettre en garde l\u2019entendement, de le brider en une patience qui ne le livre pas d\u00e9pourvu de moyens aux sp\u00e9culations falsificatrices. L\u2019exp\u00e9rience n\u2019est pas seulement premi\u00e8re, elle est r\u00e9gulatrice. Pour s\u2019investir de la puissance de l\u2019exp\u00e9rimentation, il lui faut des instruments, des inventions, des artifices. C\u2019est par leurs performances que s\u2019esquisse un devenir des connaissances. L\u2019\u00e9vidence, la connaissance imm\u00e9diate, l\u2019ad\u00e9quation de son esprit \u00e0 la nature n\u2019est pas \u00e0 la port\u00e9e de l\u2019homme. Comme dirait Fr\u00e9d\u00e9ric Brahami : \u00ab <i>Le scepticisme est ainsi une strat\u00e9gie scientifique motiv\u00e9e par la conscience que tout reste \u00e0 d\u00e9couvrir.<\/i> \u00bb.<br \/>C\u2019est \u00e0 l\u2019horizon de cet empirisme que se d\u00e9ploient les recherches de Hume.<br \/>Souvenons-nous de leurs fondements \u00e9pist\u00e9mologiques.<br \/>Toutes nos connaissances d\u00e9pendent de nos perceptions. Selon leur vivacit\u00e9, celles-ci se divisent en impressions et id\u00e9es. On peut d\u00e9signer ces derni\u00e8res comme de p\u00e2les copies de nos perceptions. Ce sont les modes d\u2019association des impressions et id\u00e9es ainsi que les transitions des unes aux autres qui d\u00e9terminent nos croyances. Ainsi : \u00ab <i>la croyance ou l\u2019assentiment qui accompagne toujours les sens n\u2019est rien d\u2019autre que la vivacit\u00e9 des perceptions qu\u2019ils pr\u00e9sentent.<\/i> \u00bb Trait\u00e9 (I, iii, 5)<br \/>L\u2019association des perceptions dans la r\u00e9flexion est pens\u00e9e par Hume sur un mod\u00e8le newtonien:\u00ab<i>une sorte d\u2019attraction dont on constate qu\u2019elle poss\u00e8de des effets aussi extraordinaires dans le monde de l\u2019esprit que dans le monde naturel, et s\u2019y manifeste sous formes aussi nombreuses et aussi vari\u00e9es. <\/i>\u00bb Trait\u00e9 (I, iii, 1)<br \/>Toujours influenc\u00e9 par Newton, il d\u00e9gage un principe g\u00e9n\u00e9ral et simple, en trois relations fondamentales : contigu\u00eft\u00e9 spatio-temporelle des perceptions, ressemblance entre elles et connexion cause-effet. Hume les qualifie ainsi : \u00ab <i>ce sont les seuls liens de nos pens\u00e9es, et sont r\u00e9ellement pour nous le ciment de l\u2019univers et toutes les op\u00e9rations de l\u2019esprit, dans une large mesure, doivent en d\u00e9pendre. <\/i>\u00bb. Abr\u00e9g\u00e9 du Trait\u00e9 de la nature humaine (\u00a735)<br \/>La croyance en l\u2019existence de quoi que ce soit d\u00e9pend de la consistance des relations. Elle se traduit par une vivacit\u00e9 de l\u2019id\u00e9e qui la rapproche de la perception premi\u00e8re, ne serait-ce que dans son effet. Dans l\u2019analyse de l\u2019entendement par Hume l\u2019id\u00e9e est l\u2019effet de l\u2019exp\u00e9rience. C\u2019est n\u00e9anmoins avec des id\u00e9es que nous \u00ab pensons \u00bb, ce sont les relations entre elles qui tissent l\u2019\u00e9toffe de nos repr\u00e9sentations. En amont de celle-ci, la m\u00e9moire, et m\u00eame l\u2019effet d\u2019impressions qu\u2019elle ne retient pas explicitement, constituent une habitude, une coutume, une accoutumance \u00e0 des connexions qui d\u00e9terminent un rapport \u00e0 nous-m\u00eames, en tant que passion. Entre les passions se forme \u00e9galement un syst\u00e8me de transitions, de compositions et d\u2019attractions inspir\u00e9 l\u00e0 aussi par le mod\u00e8le newtonien. En aval, c\u2019est l\u2019imagination qui produit des connexions, forc\u00e9ment \u00e9loign\u00e9es des exp\u00e9riences et de leurs effets pr\u00e9gnants. Les id\u00e9es produites par la m\u00e9moire et auxquelles nous sommes accoutum\u00e9s sont forc\u00e9ment plus proches des perceptions\u00a0originaires. Les id\u00e9es de l\u2019imagination sont plus \u00e9loign\u00e9es, et en cela plus pures en tant qu\u2019id\u00e9e, charg\u00e9es d\u2019une libert\u00e9 factice car toujours \u00e0 port\u00e9e des passions.<br \/>Mais avant tout, le mod\u00e8le de croyance qui pour Hume structure l\u2019entendement et en autorise les manifestations est celui de la troisi\u00e8me et derni\u00e8re connexion, la connexion cause-effet. Sans causalit\u00e9 on ne peut pas penser l\u2019entendement. Et on peut encore moins penser sa relation \u00e0 ses repr\u00e9sentations. Pas de science de la nature humaine qui puisse faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une th\u00e9orie de la causalit\u00e9. Cependant, rien de r\u00e9el ne nous garantit que le lien causal se trouve dans les choses. En donner une description passe par quatre conditions de possibilit\u00e9 de nos croyances. Aucun questionnement particulier n\u2019affecte les trois premi\u00e8res : contigu\u00eft\u00e9 spatio-temporelle, ant\u00e9c\u00e9dence de la cause sur l\u2019effet, diff\u00e9renciations des objets. C\u2019est la quatri\u00e8me condition, la n\u00e9cessit\u00e9 de la connexion qui soul\u00e8ve des difficult\u00e9s. Comment penser la n\u00e9cessit\u00e9 dans un cadre empiriste ?<br \/>Hume affirme-t-il l\u2019inexistence de la n\u00e9cessit\u00e9 dans les choses ou bien l\u2019impossibilit\u00e9 pour nous de la conna\u00eetre si elle existait ? En fait, la question elle-m\u00eame, pour Hume semble insens\u00e9e. Notre croyance \u00e0 la connexion entre objets trouve son origine dans l\u2019habitude. La notion de n\u00e9cessit\u00e9 est une extension de cette croyance dans l\u2019imagination. Nous croyons n\u00e9cessaire ce \u00e0 quoi nous avons \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9s depuis notre premi\u00e8re exp\u00e9rience, non par des faits, qui demeureraient singuliers dans leur unicit\u00e9, mais par des impressions de faits qui produisent en nous des effets de continuit\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience ne nous transmet que des impressions ponctuelles, labiles et qui n\u2019arrivent qu\u2019une fois. Ce \u00e0 quoi nous devrions croire est la contingence : les choses pourraient \u00eatre autrement qu\u2019elles ne sont. D\u2019o\u00f9 provient donc la croyance \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 ? Comment en formons-nous l\u2019id\u00e9e ? Nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu, par l\u2019habitude. Celle-ci est un principe au-del\u00e0 duquel nous ne pouvons pas aller. Il est produit par l\u2019exp\u00e9rience. Mais l\u2019habitude nous sert \u00e0 faire des pr\u00e9dictions. Nous imaginons la connexion habitude \/ pr\u00e9diction. Nous transformons une conjonction en connexion. Comme le dirait Gilles Deleuze pour rendre compte de cet aspect de la philosophie de Hume : \u00ab Les hommes affirment toujours plus qu\u2019ils ne savent. \u00bb C\u2019est cette tendance constitutive de la nature humaine dont il faut faire la science, car en elle se retrouvent trois fondements de l\u2019entendement humain qui s\u2019agencent entre eux pour produire l\u2019ensemble de nos passions : l\u2019habitude, la croyance et l\u2019imagination. Les trois se disposent les uns par rapport aux autres et dans leurs effets produisent toutes les institutions humaines. La science que l\u2019on en fait est d\u2019autant plus probl\u00e9matique qu\u2019aucune forme de rationalit\u00e9 ne peut justifier cette tendance. Elle est un exc\u00e8s n\u00e9cessaire pour nous permettre de produire une nature \u00e0 laquelle notre croyance se rapporte, pratiquement plus que th\u00e9oriquement. Paradoxe du scepticisme : \u00e0 la fois frein et aiguillon de notre esprit.<br \/>Inconnaissable, injustifiable, la tendance \u00e0 l\u2019explication causale a des effets pratiques. Dans la perspective de ces effets se construit une science de la nature humaine. Pour \u00e9merger, celle-ci s\u2019\u00e9mancipe de deux pr\u00e9suppos\u00e9s dont la concevabilit\u00e9 est suspendue par le scepticisme. Le premier est celui d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9, moi, subjectivit\u00e9, esprit, dans laquelle la connaissance trouverait son origine. La notion m\u00eame d\u2019une origine pr\u00e9-empirique s\u2019av\u00e8re ne pas pouvoir \u00eatre fond\u00e9. Il n\u2019y a pas de moi constituant mais une collection de perceptions qui par un effet de croyance d\u00e9bouche sur une fiction utile. Le moi est constitu\u00e9. Le deuxi\u00e8me pr\u00e9suppos\u00e9 est celui de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 d\u2019une nature mat\u00e9rielle dans laquelle pr\u00e9existeraient \u00e0 leur appr\u00e9hension par l\u2019entendement des objets et des relations : les \u00ab choses m\u00eames \u00bb que Bacon supposait comme lieu d\u2019achoppement des connaissances. Hume n\u2019est ni spiritualiste ni mat\u00e9rialiste. Cette question r\u00e9gl\u00e9e, une deuxi\u00e8me affirmation annonce les principes d\u2019une science de la nature\u00a0humaine : il n\u2019y a pas d\u2019unit\u00e9 originaire. Il n\u2019y a qu\u2019une activit\u00e9 d\u2019association de donn\u00e9es mentales \u00e9parses, produisant un sujet, toujours en puissance, toujours affect\u00e9, agissant toujours sous le double effet de la croyance et de l\u2019imagination. On retrouve cette interpr\u00e9tation dans l\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence sur Hume de Gilles Deleuze, Empirisme et subjectivit\u00e9 (1953).<br \/>Ce que l\u2019on appelle r\u00e9alit\u00e9 devient une projection de la mani\u00e8re dont l\u2019entendement se forme sous l\u2019effet de ses principes. Comme l\u2019\u00e9crit Fr\u00e9d\u00e9ric Brahami : \u00ab <i>L\u2019homme en effet est pour Hume l\u2019\u00eatre par qui la nature advient : point de nature en dehors de la mani\u00e8re dont l\u2019homme devient lui-m\u00eame nature humaine.<\/i> \u00bb La nature humaine peut-elle pour autant s\u2019auto- inspecter ? Car si elle est la seule r\u00e9alit\u00e9 dont il peut y avoir science, comment la saisir ? Dans l\u2019avant-propos de son Essai sur l\u2019entendement humain, John Locke esquisse d\u00e9j\u00e0 ce questionnement : \u00ab <i>L\u2019entendement semblable \u00e0 l\u2019\u0153il nous fait voir et comprendre toutes les autres choses, mais il ne s\u2019aper\u00e7oit pas lui-m\u00eame. C\u2019est pourquoi il faut de l\u2019art et des soins pour le placer \u00e0 une certaine distance, et faire en sorte qu\u2019il devienne l\u2019objet de ses propres contemplations.<\/i> \u00bb. Hume s\u2019\u00e9rigera en adversaire r\u00e9solu de cette r\u00e9habilitation, fut-elle timide, de l\u2019introspection. S\u2019observer soi-m\u00eame ne pourrait qu\u2019alt\u00e9rer davantage l\u2019objet d\u2019observation. Seules les productions de l\u2019esprit, ce qui formera plus tard le mat\u00e9riau des sciences humaines, pourront \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 une science. \u00ab <i>La r\u00e9flexion trouble tellement l\u2019op\u00e9ration de mes principes naturels qu\u2019il serait impossible de tirer des ph\u00e9nom\u00e8nes une conclusion juste. Dans cette science nous devons glaner nos exp\u00e9riences par une observation prudente de la vie humaine, et les prendre telles que la conduite des hommes en soci\u00e9t\u00e9, dans leurs affaires et leurs plaisirs, les font para\u00eetre dans le cours ordinaire du monde.<\/i> \u00bb Trait\u00e9 de la nature humaine (I, Introduction)<br \/>C\u2019est dans ses r\u00e9alisations pratiques que la nature humaine est connaissable dans la mesure o\u00f9 en tant qu\u2019entendement elle n\u2019a d\u2019orientation que pratique. Voil\u00e0 en quoi l\u2019inf\u00e9rence causale est indispensable : emp\u00eacher que le r\u00e9el ne se dissolve en une multitude d\u2019exp\u00e9riences impensables et impraticables. Par nos croyances aux causes nous f\u00e9d\u00e9rons cet ensemble en tant que monde. Se fonde ainsi un raisonnement exp\u00e9rimental dont l\u2019objectif n\u2019est pas la r\u00e9flexion mais l\u2019action.<br \/>\u00ab <i>La question de savoir lesquels, parmi les objets, sont causes et lesquels sont effets, ne saurait pr\u00e9senter le moindre int\u00e9r\u00eat si l\u2019ensemble des causes et des effets nous \u00e9tait indiff\u00e9rent.<\/i> \u00bb Trait\u00e9 de la nature humaine (II, Les passions)<br \/>Aucune raison d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e n\u2019aurait de pr\u00e9\u00e9minence dans la connexion de nos passions.<br \/>\u00ab <i>Le raisonnement exp\u00e9rimental lui-m\u00eame, que nous partageons avec les b\u00eates et dont d\u00e9pend toute la conduite de la vie, n\u2019est rien qu\u2019une esp\u00e8ce d\u2019instinct ou de force m\u00e9canique qui agit \u00e0 notre insu.<\/i> \u00bb Enqu\u00eate sur l\u2019entendement humain (IX, 6)<br \/>Non seulement la distinction classique entre raison et passion n\u2019a par l\u00e0 plus de pertinence mais il y a comme une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 ce que la raison pour remplir son r\u00f4le d\u2019\u00e9valuation se confonde avec les passions jusqu\u2019\u00e0 en devenir l\u2019une d\u2019elles, au dernier rang, \u00ab esclave des passions \u00bb. Cela suppose aussi une r\u00e9\u00e9valuation du r\u00f4le des passions, de leur classement et de leurs effets. Elles fondent notre nature, notre entendement est d\u00e9termin\u00e9 par elles mais leur effet est inversement proportionnel \u00e0 leur intensit\u00e9. Au contraire : \u00ab Il est \u00e9vident que les passions n\u2019influencent pas la volont\u00e9 proportionnellement \u00e0 leur violence ou au d\u00e9sordre qu\u2019elles occasionnent dans l\u2019humeur ; mais au contraire que, lorsqu\u2019une passion est devenue un\u00a0principe confirm\u00e9 d\u2019action et l\u2019inclination pr\u00e9dominante de l\u2019\u00e2me elle n\u2019y produit plus pour l\u2019ordinaire d\u2019agitation sensible. Comme tout finit par c\u00e9der \u00e0 sa r\u00e9p\u00e9tition insistante et \u00e0 sa force propre, la passion dirige les actions et les conduites, sans rencontrer d\u2019opposition et sans l\u2019\u00e9motion qui accompagne naturellement toutes ses irruptions.\u00bb. Enqu\u00eate sur l\u2019entendement humain (IX,6)<br \/>Dans la mesure o\u00f9 toute activit\u00e9 humaine est passionnelle, la science de la nature humaine ne cesse de se d\u00e9ployer comme exp\u00e9rimentation infinie des activit\u00e9s humaines dans leur devenir. La difficult\u00e9 est n\u00e9anmoins grande dans la mesure o\u00f9 plus une activit\u00e9 est durable et ses effets profonds, plus le substrat passionnel est subtil, indiscernable. Les dangers de l\u2019illusion, de la vanit\u00e9, du d\u00e9lire voire de la st\u00e9rilit\u00e9, ne cessent de cerner de toute part l\u2019\u00e9laboration d\u2019une telle science.<br \/>Il y a l\u00e0 de quoi entra\u00eener un d\u00e9sespoir sceptique bien \u00e9loign\u00e9 des consolations de l\u2019ataraxie pyrrhonienne : \u00ab <i>L\u2019\u00e9tat mis\u00e9rable, la faiblesse et le d\u00e9sordre des facult\u00e9s que je dois employer dans mes recherches augmentent mes appr\u00e9hensions. Et l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019amender ou de corriger ces facult\u00e9s me conduit presque au d\u00e9sespoir et me fait r\u00e9soudre de p\u00e9rir sur le rocher aride o\u00f9 je me trouve \u00e0 pr\u00e9sent, plut\u00f4t que de m\u2019aventurer sur cet oc\u00e9an sans limites qui s\u2019ouvre sur l\u2019immensit\u00e9. Cette vision soudaine du p\u00e9ril o\u00f9 je me trouve me frappe de m\u00e9lancolie et comme cette passion plus que toute autre, a pour habitude de s\u2019\u00e9couter, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de nourrir mon d\u00e9sespoir de toutes les r\u00e9flexions d\u00e9courageantes que le pr\u00e9sent sujet me procure en si grande abondance.<\/i> \u00bb Trait\u00e9 de la nature humaine (I, vii, 7)<br \/>Mais : \u00ab <i>Fort heureusement, il se trouve que, puisque la raison est incapable de disperser ces nuages, la nature elle-m\u00eame y suffit et me gu\u00e9rit de cette m\u00e9lancolie et de ce d\u00e9lire philosophique, soit par le rel\u00e2chement de cette disposition de l\u2019esprit, soit par quelque distraction et quelque impression vive de mes sens, qui efface toutes ces chim\u00e8res. <\/i>\u00bb Trait\u00e9 de la nature humaine (I, vii, 7)<\/p>\n<p>Daniel Pujol<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 le 26 avril 1711, \u00e0 Edimbourg en Ecosse, et mort en 1776, David Hume, dans la tradition de l\u2019empirisme anglais, port\u00e9e depuis le d\u00e9but du XVIIs par Francis Bacon, George Berkeley et John Locke, entrera dans l\u2019histoire de la &hellip; <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3260\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":76,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3260","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3260","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/76"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3260"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3260\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3263,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3260\/revisions\/3263"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3260"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}