{"id":3289,"date":"2023-02-15T11:50:10","date_gmt":"2023-02-15T14:50:10","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3289"},"modified":"2023-02-15T13:00:49","modified_gmt":"2023-02-15T16:00:49","slug":"conference-de-p-rodrigo-portrait-de-lhistorien-en-prophete-du-passe","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3289","title":{"rendered":"Pierre Rodrigo : Portrait de l&#8217;historien en proph\u00e8te du pass\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2023\/02\/Lhistorien-prophete.pdf\">L&#8217;historien proph\u00e8te<\/a><\/p>\n\n\n\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Le titre assez \u00e9nigmatique de cet expos\u00e9 m\u2019a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9, pour une part par le titre d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre roman de James Joyce, <i>Portrait de l\u2019artiste en jeune homme<\/i> et, pour une autre part (plus centrale pour mon propos) par un aphorisme qui figure dans des <i>Fragments<\/i> publi\u00e9s en 1798 par le philosophe et homme de lettres allemand Friedrich Schlegel, l\u2019un des fondateurs de ce courant de pens\u00e9e foisonnant qu\u2019on a appel\u00e9 le \u00ab premier romantisme \u00bb. Voici l\u2019aphorisme en question :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019historien est un proph\u00e8te tourn\u00e9 vers le pass\u00e9 (<i>Der Historiker ist ein r\u00fcckw\u00e4rts gekehrter Prophet<\/i>) \u00bb (frgt. 80).<br \/>Ou, dans une autre traduction : \u00ab L\u2019historien est un proph\u00e8te qui regarde en arri\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019ajoute quelques mots pour situer ce premier romantisme allemand dont je viens de dire qu\u2019il fut un courant de pens\u00e9e foisonnant. Pourquoi foisonnant ? Parce que ce premier courant romantique a \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 la fois litt\u00e9raire, esth\u00e9tique, historique et philosophique \u2013 et cela, \u00e0 la fin d\u2019un dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle totalement boulevers\u00e9, dans ses valeurs comme dans ses connaissances, par un \u00e9v\u00e9nement historique impensable pour la plupart de ses contemporains, l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789 avec toutes ses cons\u00e9quences \u00e0 travers l\u2019Europe enti\u00e8re. Les th\u00e9oriciens du premier romantisme ont \u00e9t\u00e9, outre Friedrich Schlegel et son fr\u00e8re August Wilhelm Schlegel, le philosophe et th\u00e9ologien Friedrich Schleiermacher (traducteur des Dialogues de Platon), le po\u00e8te Novalis et Friedrich Schiller, po\u00e8te lui aussi et important th\u00e9oricien de l\u2019esth\u00e9tique (cf. ses <i>Lettres pour l\u2019\u00e9ducation esth\u00e9tique de l\u2019homme<\/i>, 1794).<\/p>\n<p>Un bon nombre des fragments publi\u00e9s par Schlegel \u00e0 I\u00e9na dans la revue L\u2019<i>Athenaeum<\/i> porte sur la signification que les romantiques allemands attribuaient \u00e0 l\u2019histoire. La lecture de ces fragments montre que l\u2019histoire avait pour eux une signification fort diff\u00e9rente de celle que lui attribuait les penseurs id\u00e9alistes des Lumi\u00e8res, les <i>Aufkl\u00e4rer<\/i> inspir\u00e9s par Kant et par les postkantiens qui interpr\u00e9taient l\u2019histoire comme un progr\u00e8s, une marche vers la rationalit\u00e9, vers les lumi\u00e8res de la raison \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, comme le soutiendra encore Hegel au si\u00e8cle suivant, l\u2019histoire humaine comme \u00ab Odyss\u00e9e de l\u2019Esprit \u00bb dans le cours du monde.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Le paradoxe du fragment 80 de Schlegel, qui esquisse le portrait de l\u2019historien en \u00ab proph\u00e8te tourn\u00e9 vers le pass\u00e9 \u00bb ou regardant vers le pass\u00e9, tient \u00e9videmment au fait qu\u2019une proph\u00e9tie est normalement une annonce de ce qui <i>va avoir<\/i> lieu, ; c\u2019est donc un \u00e9nonc\u00e9 portant sur le futur et non sur le pass\u00e9. Comment l\u2019historien pourrait-il proph\u00e9tiser le pass\u00e9, s\u2019il est vrai que pro- ph\u00e9tiser signifie, d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9tymologie grecque de ce verbe, \u00ab \u00e9noncer par avance \u00bb ? Cela ne para\u00eet gu\u00e8re avoir de sens. D\u2019o\u00f9 ma question : quelle valeur peut-on accorder \u00e0 cette id\u00e9e \u00e9trange d\u2019un historien proph\u00e8te du pass\u00e9? Est-ce seulement une m\u00e9taphore issue de l\u2019imagination fertile des romantiques allemands, une image teint\u00e9e de mysticisme et sans r\u00e9elle port\u00e9e heuristique quant \u00e0 ce qu\u2019est effectivement l\u2019histoire ? Ou bien ce portrait paradoxal de l\u2019historien-proph\u00e8te jette-t-il une lumi\u00e8re inattendue sur le \u00abm\u00e9tier d\u2019historien\u00bb (pour reprendre le titre de l\u2019ouvrage classique de Marc Bloch, \u00e9crit en 1941) ?<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Avant d\u2019en venir aux r\u00e9flexions des historiens sur leur propre m\u00e9tier, sur leurs hypoth\u00e8ses, leurs concepts fondamentaux et leurs m\u00e9thodes d\u2019analyse, je vais m\u2019arr\u00eater un instant sur la r\u00e9ception de ce fragment de Friedrich Schlegel par celui qui a \u00e9t\u00e9 dans les ann\u00e9es 1920-1940 le meilleur connaisseur du premier romantisme allemand, et qui a lui-m\u00eame \u00e9crit au printemps 1940, en pleine d\u00e9b\u00e2cle de l\u2019Europe devant les arm\u00e9es nazies et quelques mois avant son suicide, des <i>Th\u00e8ses sur le concept d\u2019histoire<\/i> auxquelles il accordait une importance majeure puisqu\u2019il a affirm\u00e9 les avoir \u00ab port\u00e9[es] en lui pendant une vingtaine d\u2019ann\u00e9es \u00bb<sup>1<\/sup>. Je veux parler de Walter Benjamin, dont les dix-neuf th\u00e8ses intitul\u00e9es <i>Sur le concept d\u2019histoire<\/i> ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9es apr\u00e8s sa mort, accompagn\u00e9es de notes et de variantes (textes qu\u2019on nomme les \u00ab Paralipom\u00e8nes et variantes \u00bb). Le fragment 80 de Schlegel est cit\u00e9 et comment\u00e9 plusieurs fois dans ces variantes, o\u00f9 Benjamin souligne en particulier qu\u2019on peut proposer deux interpr\u00e9tations de la figure paradoxale de l\u2019historien-proph\u00e8te :<\/p>\n<p><br \/>1 \u2013 La premi\u00e8re interpr\u00e9tation est la plus courante, mais Benjamin la consid\u00e8re comme la plus faible :<img decoding=\"async\" style=\"font-size: 12px;\" src=\"data:image\/png;base64,iVBORw0KGgoAAAANSUhEUgAAAJAAAAABCAYAAAAxfCdeAAAAAXNSR0IArs4c6QAAAHhlWElmTU0AKgAAAAgABAEaAAUAAAABAAAAPgEbAAUAAAABAAAARgEoAAMAAAABAAIAAIdpAAQAAAABAAAATgAAAAAAMoB0AACYXQAygHQAAJhdAAOgAQADAAAAAQABAACgAgAEAAAAAQAAAJCgAwAEAAAAAQAAAAEAAAAAPjLPDQAAAAlwSFlzAAANDQAADQ0BilqJpAAAABFJREFUKBVjYBgFoyFAQQgAAAJBAAHgXMZ1AAAAAElFTkSuQmCC\" alt=\"page2image1954480\" width=\"144.000000\" height=\"0.720000\" \/><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab [C\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation qui] veut que, se repla\u00e7ant [en pens\u00e9e] dans un pass\u00e9 recul\u00e9, l\u2019historien proph\u00e9tise ce qui, pour les gens de l\u2019\u00e9poque, devait encore \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme avenir, mais qui, dans l\u2019intervalle, est devenu pass\u00e9. \u00bb<sup>2<\/sup><\/p>\n<p>Selon cette premi\u00e8re interpr\u00e9tation, l\u2019historien formule maintenant, dans son pr\u00e9sent, ce qui ne pouvait \u00eatre envisag\u00e9 autrefois que comme un futur. Il \u00e9nonce donc, tel un proph\u00e8te, un futur, mais c\u2019est simplement le futur d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu. Benjamin ajoute que cette conception du travail de l\u2019historien est en fait celle de la plupart des historiens, la conception de ceux qui se veulent strictement <i>objectifs<\/i> parce qu\u2019ils consid\u00e8rent le pass\u00e9 comme un <i>objet s\u00e9par\u00e9<\/i> de leur subjectivit\u00e9 d\u2019historiens. Cette conception classique du travail de l\u2019historien a \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9e, enseign\u00e9e et mise en \u0153uvre, \u00e0 la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, par l\u2019historien du Moyen-\u00c2ge Denis Fustel de Coulanges, dont l\u2019enseignement a profond\u00e9ment marqu\u00e9 son \u00e9poque et dont se sont encore r\u00e9clam\u00e9s au vingti\u00e8me si\u00e8cle de nombreux historiens et sociologues de l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise. La m\u00e9thode de Fustel de Coulanges repose sur l\u2019analyse objective des documents \u00e9crits, qui constituent selon lui la pi\u00e8ce ma\u00eetresse (et quasiment la pi\u00e8ce unique) de l\u2019interpr\u00e9tation historique. Il \u00e9crit ainsi, \u00e0 propos de l\u2019historien :<\/p>\n<p>\u00ab Son unique habilet\u00e9 consiste \u00e0 tirer des documents tout ce qu\u2019ils contiennent et \u00e0 n\u2019y rien ajouter de ce qu\u2019ils ne contiennent pas. Le meilleur des historiens est celui qui se tient le plus pr\u00e8s des textes, qui les interpr\u00e8te avec le plus de justesse, qui n\u2019\u00e9crit et m\u00eame ne pense que d\u2019apr\u00e8s eux. \u00bb<sup>3<\/sup><\/p>\n<p>Cette m\u00e9thode doit conduire l\u2019historien \u00e0 \u00e9pouser, autant que sa documentation le lui permet, l\u2019\u00e9poque pass\u00e9e qu\u2019il \u00e9tudie ; ce que Walter Benjamin r\u00e9sume en un pr\u00e9cepte : \u00ab Si vous voulez revivre une \u00e9poque, oubliez que vous savez ce qui s\u2019est pass\u00e9 apr\u00e8s elle \u00bb<sup>4<\/sup>.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>2 \u2013 J\u2019en viens maintenant \u00e0 la seconde interpr\u00e9tation du fragment 80 de Schlegel, que Walter Benjamin consid\u00e8re comme bien plus proche de la pens\u00e9e de Schlegel et des romantiques allemands, et qu\u2019il fait sienne :<\/p>\n<p>\u00ab On peut aussi interpr\u00e9ter tout autrement ce mot [de Schlegel], et le comprendre ainsi : l\u2019historien tourne le dos \u00e0 sa propre \u00e9poque, et son regard de voyant (<i>Seherblick<\/i>) s\u2019allume \u00e0 la vue des sommets qui s\u2019estompent de plus en plus profond\u00e9ment dans le pass\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations humaines ant\u00e9rieures. C\u2019est justement ce regard de voyant qui lui rend sa propre \u00e9poque plus nettement pr\u00e9sente qu\u2019elle ne l\u2019est pour ses contemporains, qui eux \u2018\u2018marchent du m\u00eame pas\u2019\u2019 qu\u2019elle. [&#8230;] Ce concept-l\u00e0 du pr\u00e9sent est ce qui fonde l\u2019actualit\u00e9 de l\u2019authentique \u00e9criture de l\u2019histoire. \u00bb<sup>5<\/sup><\/p>\n<p>Cette seconde interpr\u00e9tation permet d\u2019interroger le m\u00e9tier d\u2019historien dans ce qu\u2019il a de plus exigeant, de plus difficile et, pourrait-on dire, de plus valeureux. Le point essentiel est qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse de la premi\u00e8re interpr\u00e9tation, elle interdit de penser qu\u2019il suffit \u00e0 l\u2019historien de porter son regard vers un pass\u00e9 r\u00e9volu (un pass\u00e9 \u2018\u2018en soi\u2019\u2019) que les documents \u00e9crits qu\u2019il a rassembl\u00e9s vont le mettre en mesure de comprendre objectivement, \u00e0 condition qu\u2019il maintienne en retrait sa propre subjectivit\u00e9 pr\u00e9sente. L\u2019interpr\u00e9tation de Benjamin implique en effet que, si le regard \u00ab de voyant \u00bb de l\u2019historien \u00ab s\u2019aiguise \u00bb \u00e0 la vue du pass\u00e9, ce n\u2019est pas par une op\u00e9ration de <i>s\u00e9paration<\/i> d\u2019<i>un pass\u00e9 objectif <\/i>d\u2019avec la subjectivit\u00e9 pr\u00e9sente de l\u2019historien, mais que c\u2019est au contraire \u00e0 la vue d\u2019<i>un pass\u00e9 dont la pr\u00e9sence actuelle <\/i>(\u00ab l\u2019actualit\u00e9 \u00bb) <i>conduit cet historien \u00e0 une compr\u00e9hension profonde de son propre pr\u00e9sent<\/i>. Le pass\u00e9 s\u2019accomplit ainsi dans le pr\u00e9sent de l\u2019historien pour former avec lui ce que Benjamin nomme une \u00ab constellation \u00bb. En d\u2019autres termes, l\u2019historien-proph\u00e8te annonce et amplifie, en la r\u00e9v\u00e9lant, la <i>pr\u00e9sence effective du pass\u00e9 au c\u0153ur du pr\u00e9sent<\/i>, et le pr\u00e9sent est ainsi reconnu dans sa v\u00e9ritable <i>densit\u00e9 de sens<\/i> historique.<\/p>\n<p>Selon Benjamin, toute autre compr\u00e9hension du temps de l\u2019histoire et de sa signification (entre autres leur compr\u00e9hension lin\u00e9aire en termes de progr\u00e8s ou de d\u00e9cadence) conduit droit \u00e0 la \u00ab catastrophe \u00bb. Pourquoi cela ? Premi\u00e8rement, parce que cette compr\u00e9hension du temps historique ne <i>sauve<\/i> pas le pass\u00e9 de l\u2019obsolescence et, finalement, du n\u00e9ant de ce qui n\u2019est plus et n\u2019a plus de sens. Deuxi\u00e8mement, parce qu\u2019elle condamne l\u2019interpr\u00e9tation du pr\u00e9sent \u00e0 la platitude, \u00e0 l\u2019absence de profondeur. L\u2019historien doit donc tout \u00e0 la fois <i>r\u00e9dimer le pass\u00e9<\/i> en\u00a0l\u2019arrachant \u00e0 l\u2019oubli et \u00e0 la n\u00e9antisation, <i>et<\/i> sauver les <i>potentialit\u00e9s d\u2019avenir du pr\u00e9sent<\/i> en lui restituant toute sa <i>pr\u00e9sence<\/i>, toute sa densit\u00e9. C\u2019est la double mission salvatrice de l\u2019historien, <i>sa double mission messianique envers le pass\u00e9 et envers le pr\u00e9sent<\/i>. Il se porte par l\u00e0 \u00e0 l\u2019avant- garde de l\u2019humanit\u00e9 ; il montre l\u2019exemple en faisant sienne la mission qui, \u00e0 chaque \u00e9poque, incombe \u00e0 chaque forme d\u2019humanit\u00e9 historique. Cette mission est clairement formul\u00e9e dans la deuxi\u00e8me des <i>Th\u00e8ses sur le concept d\u2019histoire<\/i> :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab C\u2019est \u00e0 nous [hommes pr\u00e9sents] de nous rendre compte que le pass\u00e9 r\u00e9clame une r\u00e9demption dont peut-\u00eatre une infime partie se trouve \u00eatre plac\u00e9e en notre pouvoir. [&#8230;] Nous avons \u00e9t\u00e9 attendus sur terre. Car il nous est d\u00e9volu, \u00e0 nous comme \u00e0 chaque \u00e9poque humaine qui nous pr\u00e9c\u00e9da, une parcelle du pouvoir messianique. Le pass\u00e9 la r\u00e9clame, [il] a droit sur elle. Pas moyen d\u2019\u00e9luder sa sommation. L\u2019historien mat\u00e9rialiste en sait quelque chose. \u00bb<sup>6<\/sup><\/p>\n<p>Benjamin entend donc soumettre l\u2019historien \u00e0 la loi, \u00e0 la \u00ab sommation \u00bb d\u2019un rigoureux imp\u00e9ratif de salvation, d\u2019un imp\u00e9ratif messianique, qui lui est adress\u00e9 par le pass\u00e9. Ma question initiale \u2013 qui interrogeait la valeur heuristique de l\u2019image paradoxale de l\u2019historien-proph\u00e8te du pass\u00e9 \u2013 devient alors : en quoi l\u2019imp\u00e9ratif de r\u00e9demption messianique du pass\u00e9 invoqu\u00e9 par Benjamin pourrait-il nous aider \u00e0 comprendre le m\u00e9tier d\u2019historien, sa m\u00e9thode et sa logique ? Ou, pour le dire en faisant droit au doute qui peut s\u2019\u00e9veiller en vous, ma question devient : en quoi l\u2019histoire en tant que science humaine (l\u2019histoire des historiens) pourrait-elle tirer quelque b\u00e9n\u00e9fice des consid\u00e9rations messianiques d\u2019un penseur dont on a pu dire, non sans raison, qu\u2019il incarnait une sorte de \u00ab marxisme m\u00e9lancolique \u00bb<sup>7<\/sup> ?<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Pour amorcer une r\u00e9ponse \u00e0 ces questions, je commencerai par insister sur la mani\u00e8re doublement <i>h\u00e9r\u00e9tique<\/i> qu\u2019a eu Benjamin, d\u2019une part, d\u2019unir l\u2019approche mat\u00e9rialiste-marxiste de l\u2019histoire au messianisme et non plus, comme dans le marxisme officiel de son \u00e9poque, \u00e0 la <i>science <\/i>(la science du mat\u00e9rialisme historique) et, d\u2019autre part \u2013 par une sorte de redoublement de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie \u2013, d\u2019unir ces deux approches, marxiste et messianique, avec ce qui semble leur \u00eatre le plus oppos\u00e9, \u00e0 savoir : <i>le refus du finalisme en histoire<\/i> (au premier chef, le refus du finalisme marxiste de l\u2019histoire con\u00e7ue comme avanc\u00e9e dialectique vers la fin de la lutte des classes et vers le d\u00e9p\u00e9rissement de l\u2019\u00c9tat, <i>mais aussi<\/i> le refus du finalisme messianique du bonheur ultime promis aux \u00e9lus). Cette double h\u00e9r\u00e9sie a \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par Benjamin lui-m\u00eame, avec autant d\u2019humour que de clairvoyance, comme sa fa\u00e7on \u00ab d\u2019organiser le pessimisme \u00bb et de \u00ab prendre l\u2019histoire \u00e0 rebrousse-poil \u00bb<sup>8<\/sup>. C\u2019est cette double h\u00e9r\u00e9sie qui m\u2019incite \u00e0 avancer l\u2019hypoth\u00e8se de la convergence r\u00e9elle entre les <i>Th\u00e8ses sur le concept d\u2019histoire<\/i> de Benjamin et le travail des historiens de m\u00e9tier qui luttent <i>eux aussi<\/i>, comme Benjamin, sur deux fronts : contre le finalisme des grandes philosophies de l\u2019histoire des dix-huiti\u00e8me et dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cles (Rousseau, Kant, Hegel, A. Comte) <i>et<\/i> contre l\u2019historicisme \u2013 dans lequel ils voient l\u2019empreinte d\u2019un positivisme pour lequel la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9 objective (pr\u00e9suppos\u00e9e !) des \u00ab faits \u00bb pass\u00e9s et de leurs \u00ab lois \u00bb suffit \u00e0 l\u2019historien pour comprendre le pr\u00e9sent et pour pr\u00e9voir l\u2019avenir des soci\u00e9t\u00e9s humaines<sup>9<\/sup>. Le point important, qui met en lumi\u00e8re la proximit\u00e9 de ces historiens avec Benjamin, est qu\u2019en prenant le positivisme historique, ou l\u2019historicisme, \u00ab \u00e0 rebrousse- poil \u00bb (comme l\u2019aurait dit Benjamin), les historiens modernes (Aron, Marrou, Bloch, Braudel, Veyne, Koselleck)<i> lib\u00e8rent<\/i> le pass\u00e9 de sa compr\u00e9hension comme simple <i>objectivit\u00e9 pass\u00e9e<\/i>, comme simple <i>succession de faits et d\u2019actes ayant eu lieu<\/i>. Ils lib\u00e8rent le pass\u00e9 de la factualit\u00e9 et, pour tout dire, ils le sauvent eux aussi en le r\u00e9\u00e9laborant au pr\u00e9sent. La m\u00e9thode mise en \u0153uvre par cette forme de r\u00e9demption du pass\u00e9 est certes diff\u00e9rente de celle de Benjamin (je vais d\u00e9velopper ce point dans un instant), mais ce qui est vis\u00e9 c\u2019est bien, une fois encore, la pr\u00e9sence vivante du pass\u00e9 <i>dans<\/i> le pr\u00e9sent et <i>pour <\/i>le pr\u00e9sent, pour sa compr\u00e9hension. Sur ce point, un passage de l\u2019ouvrage classique d\u2019Henri-Ir\u00e9n\u00e9e Marrou, <i>De la connaissance historique<\/i> (1954) est tout \u00e0 fait \u00e9clairant :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab L\u2019histoire est le r\u00e9sultat de l\u2019effort, en un sens cr\u00e9ateur, par lequel l\u2019historien, le sujet connaissant, \u00e9tablit [un] rapport entre le pass\u00e9 qu\u2019il \u00e9voque et le pr\u00e9sent qui est le sien. \u00bb<sup>10<\/sup><br \/>Ou, plus nettement encore : \u00ab l&#8217;histoire est une aventure spirituelle o\u00f9 la personnalit\u00e9 de l&#8217;historien s&#8217;engage tout enti\u00e8re ; pour tout dire en un mot, elle est dou\u00e9e, pour lui, d&#8217;une valeur existentielle, et c&#8217;est de l\u00e0 qu&#8217;elle re\u00e7oit son s\u00e9rieux, sa signification et son prix. \u00bb<sup>11<\/sup><\/p>\n<p>Voici donc un historien de m\u00e9tier qui n\u2019h\u00e9site pas un instant \u00e0 r\u00e9cuser l\u2019id\u00e9al de scientificit\u00e9 et d\u2019objectivit\u00e9 pures qui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00f4n\u00e9 par les historiens positivistes \u00e0 la suite de Fustel de Coulanges. Henri-Ir\u00e9n\u00e9e Marrou fait ainsi beaucoup plus que de se r\u00e9signer \u00e0 ce que l\u2019historien <i>interf\u00e8re<\/i>, en tant que sujet de la connaissance, dans la constitution pr\u00e9sente de son objet de connaissance, l\u2019histoire du pass\u00e9 : il <i>revendique la n\u00e9cessit\u00e9 <\/i>de cette interf\u00e9rence entre subjectivit\u00e9 et objectivit\u00e9 car c\u2019est ainsi, et ainsi seulement, que se construit la connaissance historique v\u00e9ritable \u2013 celle dont je dirai qu\u2019elle sauve le pass\u00e9 de la fausse objectivit\u00e9 qu\u2019on croit \u00e0 trop bon compte d\u00e9pos\u00e9e dans des documents arrach\u00e9s \u00e0 l\u2019oubli par l\u2019historien et qu\u2019il n\u2019y aurait plus qu\u2019\u00e0 analyser objectivement. Raymond Aron a formul\u00e9, d\u00e8s 1938, dans son <i>Introduction \u00e0 la philosophie de l\u2019histoire<\/i>, le credo (ou le mot d\u2019ordre) de ce type d\u2019historiens non positivistes : travailler \u00e0 la \u00ab dissolution de l\u2019objet [histoire] \u00bb, ce qui veut dire sauver le pass\u00e9 en le lib\u00e9rant de la fausse \u00e9vidence des \u2018\u2018faits\u2019\u2019.<\/p>\n<p>Bien entendu, on peut trouver \u00e9trange qu\u2019il faille dissoudre l\u2019\u00e9vidence des faits, des d\u00e9cisions et des actes qu\u2019on appelle habituellement \u00abhistoriques\u00bb pour acc\u00e9der \u00e0 la connaissance historique proprement dite. Mais il n\u2019en reste pas moins vrai que c\u2019est, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, la condition <i>sine qua non<\/i> d\u2019existence de toutes les sciences humaines. Cette condition est que chacune de ces sciences doit <i>constituer<\/i> son objet sp\u00e9cifique en <i>dissolvant<\/i> les \u00e9vidences factuelles qui l\u2019entourent de toutes parts : <i>constitution et dissolution sont les deux faces du processus de lib\u00e9ration de l\u2019objet v\u00e9ritable, qui n\u2019est jamais donn\u00e9 mais toujours construit<\/i> \u2013 construit ici par l\u2019historien. Dans une \u00e9tude parue en 1952 et intitul\u00e9e \u00ab Objectivit\u00e9 et subjectivit\u00e9 en histoire \u00bb, Paul Ric\u0153ur a parfaitement rendu compte de ce jeu essentiel pour sciences humaines entre le sujet connaissant et son objet, et il l\u2019a fait en s\u2019\u00e9cartant avec raison d\u2019une interpr\u00e9tation trop rigide, trop exclusive de la formule de Raymond Aron :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab [L\u2019]intrusion de la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien marque-t-elle, comme on l\u2019a pr\u00e9tendu, \u2018\u2018la dissolution de l\u2019objet\u2019\u2019? Nullement: nous avons seulement sp\u00e9cifi\u00e9 le type d\u2019objectivit\u00e9 qui se d\u00e9gage du m\u00e9tier d\u2019historien, l\u2019objectivit\u00e9 historique parmi toutes les objectivit\u00e9s ; bref nous avons proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la constitution de l\u2019objectivit\u00e9 historique comme corr\u00e9lat de la subjectivit\u00e9 historienne. \u00bb<sup>12<\/sup><\/p>\n<p>Nous pouvons donc tenir maintenant pour assur\u00e9 que si l\u2019historien sauve le pass\u00e9 c\u2019est en le reconfigurant au pr\u00e9sent. C\u2019est son r\u00f4le de proph\u00e8te paradoxal. Mais on voit \u00e9videmment surgir aussit\u00f4t une nouvelle question : le pass\u00e9 est-il ainsi sauv\u00e9 ou n\u2019est-il pas plut\u00f4t perverti, utilis\u00e9 \u00e0 des fins actuelles qui en trahissent le sens ? En d\u2019autres termes, le risque qui ne manque pas de peser sur ce que Paul Ric\u0153ur nomme l\u2019histoire \u00ab comme corr\u00e9lat de la subjectivit\u00e9 historienne\u00bb est le risque d\u2019<i>affabulation<\/i>, de <i>fable<\/i>, ou pire de <i>tromperie<\/i>, de <i>r\u00e9cit id\u00e9ologiquement orient\u00e9<\/i> au fil duquel la proph\u00e9tie de l\u2019historien se r\u00e9v\u00e8lerait \u00eatre un outil d\u2019oppression&#8230;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Le soup\u00e7on d\u2019affabulation p\u00e8se en fait sur le m\u00e9tier d\u2019historien <i>depuis l\u2019origine<\/i>, depuis le proc\u00e8s instruit, au V\u00b0 si\u00e8cle avant J.-C., par Thucydide \u00e0 l\u2019encontre d\u2019H\u00e9rodote d\u2019Halicarnasse, son a\u00een\u00e9 d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u2013 ce m\u00eame H\u00e9rodote que l\u2019on consid\u00e8re n\u00e9anmoins, selon la formule consacr\u00e9e depuis Cic\u00e9ron, comme \u00ab le p\u00e8re de l\u2019histoire \u00bb. En effet, il n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Thucydide que les neuf livres de l\u2019<i>Historia<\/i> d\u2019H\u00e9rodote sont truff\u00e9s de r\u00e9cits dans lesquels la part de l\u2019imaginaire est le plus souvent pr\u00e9pond\u00e9rante. H\u00e9rodote ne cache d\u2019ailleurs pas son intention de compiler et de rapporter par \u00e9crit, non seulement les \u00e9v\u00e9nements li\u00e9s aux deux guerres m\u00e9diques ayant oppos\u00e9 les Grecs aux Perses, <i>mais aussi<\/i> des mythes glan\u00e9s dans divers pays, des exploits l\u00e9gendaires, des t\u00e9moignages par ou\u00ef-dire, des traditions, des religions, etc.<\/p>\n<p>Bref, tout ce qui pourra contribuer \u00e0 faire que, gr\u00e2ce \u00e0 son <i>Enqu\u00eate<\/i> (<i>Historia<\/i>), \u00ab le temps n\u2019abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l\u2019oubli \u00bb<sup>13<\/sup>. C\u2019est pourquoi il fait en quelque sorte feu de tout bois en recueillant tous les t\u00e9moignages possibles, y compris ceux qui lui paraissent relever de la fantaisie. L\u2019une de ses formules les plus fr\u00e9quentes est en effet : \u00ab Pour moi, j\u2019ai entendu dire que&#8230; \u00bb (IV, 95), sans rien qui ressemble \u00e0 une m\u00e9thodologie critique des sources14 ; ou encore : \u00ab mon seul dessein dans tout cet ouvrage est de consigner ce que j\u2019ai pu entendre dire aux uns et aux autres \u00bb (II, 123).<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Une g\u00e9n\u00e9ration plus tard, en \u00e9crivant sa <i>Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/i>, Thucydide ne manquera pas de fustiger ceux qu\u2019il nomme \u00ab les <i>logographes<\/i> \u00bb, au rang desquels il compte H\u00e9rodote. Il pr\u00e9cisera que ces logographes, \u00ab en \u00e9crivant l\u2019histoire, plus soucieux de plaire \u00e0 leur public que d\u2019\u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9, racontent des histoires \u00bb, en sorte qu\u2019ils rapportent des \u00ab faits incontr\u00f4lables [qui] se sont, au fil des \u00e2ges, par\u00e9s des prestiges de la fable, perdant ainsi tout caract\u00e8re d\u2019authenticit\u00e9 \u00bb<sup>15<\/sup>. C\u2019est donc bien depuis son origine grecque que le r\u00e9cit des historiens est <i>biface<\/i> : texte \u00e0 vis\u00e9e explicative et compr\u00e9hensive, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et, de l\u2019autre, r\u00e9cit \u00e0 vis\u00e9e persuasive ; ambition scientifique, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et, de l\u2019autre, simple narration agr\u00e9able<sup>16<\/sup>.<\/p>\n<p>Ainsi se pr\u00e9cise ce que je nommerai le <i>dilemme de l\u2019historien<\/i> : le dilemme entre expliquer ou raconter, entre faire \u0153uvre de connaissance scientifique (autant que faire se peut dans le domaine des actions et institutions humaines) <i>ou<\/i>, \u00e0 un niveau plus banal, relater et rassembler dans un r\u00e9cit, dans une fable vraisemblable. C\u2019est du c\u0153ur de ce dilemme que provient le soup\u00e7on d\u2019affabulation dont l\u2019histoire en tant que science humaine peine depuis toujours \u00e0 s\u2019exempter.<\/p>\n<p>Mais, s\u2019il est vrai que le pass\u00e9 est toujours interpr\u00e9t\u00e9 et reconfigur\u00e9 dans et par le texte de l\u2019historien, et si l\u2019id\u00e9al d\u2019objectivit\u00e9 scientifique s\u2019en trouve incontestablement affect\u00e9, s\u2019ensuit-il forc\u00e9ment que le \u00ab tr\u00e9sor pour toujours \u00bb cher \u00e0 Thucydide doit, au bout du compte, \u00eatre tenu pour une affabulation, pour un tissu de mensonges et une tromperie id\u00e9ologique ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Walter Benjamin l\u2019affirme cr\u00fbment lorsqu\u2019il \u00e9voque les historiens traditionnels dont le \u00ab conformisme \u00bb \u00e9pouse toujours le point de vue du vainqueur et ne \u00ab sauve \u00bb jamais celui des vaincus<sup>17<\/sup>. Ce genre de soup\u00e7on de manipulation id\u00e9ologique du pass\u00e9 a longtemps \u00e9t\u00e9 l\u2019un des leitmotivs de l\u2019historiographie marxiste dans sa critique de l\u2019histoire dite \u00ab bourgeoise \u00bb, mais, comme le m\u00eame reproche de manipulation id\u00e9ologique peut sans difficult\u00e9 \u00eatre retourn\u00e9 contre des historiens marxistes, il y a tout lieu de penser que c\u2019est une entreprise sans fondement que d\u2019instruire le proc\u00e8s de l\u2019histoire des historiens en l\u2019accusant d\u2019\u00eatre <i>par essence<\/i> une tromperie id\u00e9ologique destin\u00e9e \u00e0 <i>masquer<\/i> la domination r\u00e9elle d\u2019une classe sur une autre, d\u2019un syst\u00e8me de valeurs sur un autre, ou d\u2019un peuple sur un autre.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Dans ces conditions comment faire pour sauver malgr\u00e9 tout le sens propre des ph\u00e9nom\u00e8nes historiques (car c\u2019est bien l\u2019essentiel) et pour sauver aussi le m\u00e9tier d\u2019historien et l\u2019histoire en tant que science humaine en qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 ? La r\u00e9ponse que je voudrais vous soumettre est celle-ci : une m\u00e9thode pour sortir de l\u2019interminable dilemme entre explication et narration, ou entre science et r\u00e9cit, pourrait bien \u00eatre de ne plus les opposer frontalement mais de <i>dialectiser<\/i>, de <i>m\u00e9diatiser<\/i> leur rapport.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce cela signifie au juste ? Cela signifie en premier lieu, qu\u2019il est vain d\u2019opposer le r\u00e9cit aux faits, ou la narration \u00e0 l\u2019explication, pour deux raisons :<\/p>\n<ul>\n<li>\n<p>&#8211; \u00a01) parce qu\u2019en histoire ce qu\u2019on nomme un peu vite un \u2018\u2018fait\u2019\u2019 est <i>construit<\/i> \u2013 et m\u00eame m\u00e9thodiquement construit \u2013 par la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien ; et<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p>&#8211; \u00a02) parce que cette subjectivit\u00e9 est elle-m\u00eame form\u00e9e et structur\u00e9e en retour par sa r\u00e9flexion sur sa propre pratique historique.<\/p>\n<p>L\u2019historien de m\u00e9tier ne <i>raconte<\/i> donc jamais purement et simplement, ne rapporte pas des faits ou des \u00e9v\u00e9nements marquants ; mais il ne les explique pas non plus <i>objectivement<\/i>. Sans doute est-il plus exact de dire qu\u2019\u00e0 partir du choix que l\u2019historien effectue dans les t\u00e9moignages du pass\u00e9 qu\u2019il a tout d\u2019abord identifi\u00e9s comme tels, puis retenus et rassembl\u00e9s au cours de sa recherche, il <i>construit une intrigue<\/i> qu\u2019il juge porteuse de sens. En parlant \u00ab d\u2019intrigue \u00bb plut\u00f4t que de r\u00e9cit, de narration ou d\u2019explication, je reprends une notion introduite aussi bien par un\u00a0philosophe de l\u2019histoire comme Paul Ric\u0153ur dans le tome I de <i>Temps et r\u00e9cit<\/i>, que par un historien comme Paul Veyne dans son ouvrage de 1971, <i>Comment on \u00e9crit l\u2019histoire<\/i> :<\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 11\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab L\u2019intrigue est la seule mesure de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00bb (P. Ric\u0153ur) ; ou \u00ab Les faits n\u2019existent que dans et par des intrigues o\u00f9 ils prennent l\u2019importance relative que leur impose la logique humaine du drame \u00bb (P. Veyne).<\/p>\n<p>Cette imbrication \u00e9troite entre faits, \u00e9v\u00e9nements et intrigue \u00e9tait le premier point \u00e0 souligner. Pour qu\u2019elle prenne tout son sens, il faut maintenant \u00ab sauver \u00bb la notion d\u2019intrigue du soup\u00e7on qui p\u00e8se quasi spontan\u00e9ment sur elle : le soup\u00e7on de n\u2019\u00eatre qu\u2019une fable, un conte ou une affabulation plus ou moins imaginaire, voire un mensonge. Il faut donc pr\u00e9ciser que l\u2019intrigue, au sens de Ric\u0153ur et de Veyne, d\u00e9signe un <i>r\u00e9cit construit porteur de v\u00e9rit\u00e9<\/i> \u2013 un r\u00e9cit v\u00e9ridique donc, non pas parce qu\u2019il collerait objectivement \u00e0 des faits suppos\u00e9s eux aussi objectifs, mais parce que son agencement pr\u00e9sent (sa \u00ab mise en intrigue \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Paul Ric\u0153ur quand il commente l\u2019usage que fait Aristote de la notion grecque de <i>muthos<\/i>) produit une signification d\u2019ensemble \u00e0 partir de laquelle chaque \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 trouve sa signification particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Un exemple est sans doute utile pour mieux comprendre ce point important. Consid\u00e9rons l\u2019exemple de la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789. On dit volontiers que c\u2019est un <i>fait<\/i> historique incontestable, qui a \u00e9t\u00e9 consign\u00e9 comme tel et analys\u00e9 par les historiens. Il n\u2019emp\u00eache que chaque historien de la R\u00e9volution fran\u00e7aise a n\u00e9cessairement d\u00fb <i>retenir<\/i> ce fait comme significatif et a d\u00fb, du m\u00eame coup, non seulement consigner, mais <i>constituer th\u00e9oriquement<\/i> ce fait en \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb en l\u2019ins\u00e9rant dans une compr\u00e9hension d\u2019ensemble de l\u2019\u00e9poque et de ses ant\u00e9c\u00e9dents, c\u2019est-\u00e0-dire en l\u2019ins\u00e9rant dans une <i>intrigue<\/i> porteuse de sens. Or, ce qui est tout \u00e0 fait remarquable, c\u2019est la <i>libert\u00e9<\/i> qu\u2019a l\u2019historien dans son op\u00e9ration d\u2019insertion de l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans une intrigue. Disons, sans trop entrer dans les d\u00e9tails, que tout historien de la R\u00e9volution fran\u00e7aise a le choix entre deux options extr\u00eames :<\/p>\n<p>&#8211; <i>Ou bien<\/i> consid\u00e9rer cet \u00e9v\u00e9nement comme une <i>rupture radicale<\/i>, comme une singularit\u00e9 et une fracture dans le cours habituel de l\u2019\u00e9poque. C\u2019\u00e9tait l\u2019optique, au tournant des ann\u00e9es 1900, des historiens rassembl\u00e9s autour de Gabriel Monod, le fondateur de la <i>Revue historique<\/i>, qui a jou\u00e9 sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique un r\u00f4le consid\u00e9rable dans la formation des chercheurs et des enseignants en histoire. Les tenants de ce courant historique, qu\u2019on a appel\u00e9 \u00abL\u2019\u00e9cole m\u00e9thodique\u00bb, ont v\u00e9ritablement <i>institu\u00e9 <\/i>la R\u00e9volution de 1789 en \u00e9v\u00e9nement fondateur \u2013 on pourrait m\u00eame dire en <i>mythe fondateur<\/i> \u2013 de la r\u00e9publique, en fable nationale de la victoire la plus d\u00e9cisive des valeurs d\u00e9mocratiques sur le cl\u00e9ricalisme et l\u2019\u00c9tat monarchique.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 12\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; <i>Ou bien<\/i> replacer l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la R\u00e9volution dans une structure plus vaste qui, bien\u00a0entendu, ne doit pas l\u2019annuler ou le r\u00e9duire \u00e0 presque rien, mais qui doit permettre de retisser les liens de cet \u00e9v\u00e9nement avec une <i>intrigue<\/i> d\u2019ensemble, avec un agencement global. C\u2019\u00e9tait la position d\u2019Alexis de Tocqueville lorsque, dans son ouvrage <i>L\u2019Ancien R\u00e9gime et la R\u00e9volution <\/i>(1856), il prenait la <i>libert\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter<\/i> la R\u00e9volution fran\u00e7aise, non pas comme une rupture, mais comme l\u2019aboutissement du processus de centralisation de l\u2019\u00c9tat qui avait \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 depuis des si\u00e8cles par la Monarchie. Tocqueville a donc pris, comme Ric\u0153ur l\u2019\u00e9crit tr\u00e8s justement, la libert\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00ab non comme rupture et origine, mais comme parach\u00e8vement de l\u2019\u0153uvre de la Monarchie en tant que dissolution du corps social au profit de l\u2019administration d\u2019\u00c9tat \u00bb<sup>18<\/sup>. Dans cette optique interpr\u00e9tative l\u2019\u00c9tat jacobin issu de la R\u00e9volution de 1789 n\u2019est plus compris comme rupture historique, mais comme <i>discordance<\/i> avec l\u2019Ancien R\u00e9gime au sein d\u2019une structure, d\u2019un montage global du sens, ou encore, au sein d\u2019une intrigue historique plus englobante.<\/p>\n<p>La valorisation, et <i>a fortiori<\/i> la survalorisation de l\u2019\u00e9v\u00e9nement disruptif comporte le risque d\u2019une sorte de <i>f\u00e9tichisme de la rupture<\/i> qui finit t\u00f4t ou tard par priver de sens et de valeur l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019historicit\u00e9 en tant que tissu ou structure complexe de sens. Une telle valorisation de l\u2019\u00e9v\u00e9nement-rupture a \u00e9t\u00e9 largement dominante dans les interpr\u00e9tations historiques d\u00e9velopp\u00e9es tout au long du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Elle a conduit \u00e0 ce qu\u2019un historien comme Fran\u00e7ois Hartog d\u00e9nonce comme notre \u00ab <i>pr\u00e9sentisme<\/i> \u00bb<sup>19<\/sup> \u2013 lequel, loin de \u00ab sauver \u00bb quoi que ce soit, nous rend bien plut\u00f4t incapables de comprendre <i>et<\/i> notre pass\u00e9 <i>et<\/i> notre pr\u00e9sent, et met par l\u00e0 en crise profonde notre avenir.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, lorsque l\u2019historien fait porter l\u2019accent sur l\u2019\u00e9v\u00e9nement con\u00e7u comme une simple discordance au sein d\u2019une intrigue complexe dont il renouvelle, ou dont il \u00ab sauve \u00bb en quelque sorte les capacit\u00e9s inventives, on peut dire que son travail constitue un v\u00e9ritable \u00ab plaidoyer pour une histoire du ph\u00e9nom\u00e8ne humain total \u00bb \u2013 je reprends l\u00e0 une formule que Paul Ric\u0153ur a appliqu\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00ab histoire de la longue dur\u00e9e \u00bb th\u00e9oris\u00e9e et pratiqu\u00e9e par Fernand Braudel depuis son grand ouvrage paru en 1949, <i>La M\u00e9diterran\u00e9e et le monde m\u00e9diterran\u00e9en \u00e0 l\u2019\u00e9poque de<span style=\"font-size: 12px;\">\u00a0<\/span>Philippe II<\/i><sup>20<\/sup>. Pourquoi parler de \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne humain total \u00bb ? Premi\u00e8rement, parce qu\u2019ainsi con\u00e7ue et pratiqu\u00e9e l\u2019histoire n\u2019est pas l\u2019histoire des batailles m\u00e9morables, des dates et des comm\u00e9morations ; deuxi\u00e8mement, parce que ce n\u2019est pas non plus l\u2019histoire de ceux qu\u2019on nomme \u00ab les grands hommes \u00bb ; et troisi\u00e8mement, parce que c\u2019est encore moins l\u2019histoire qui ne retient comme significatifs <i>que<\/i> de \u00ab grands \u00e9v\u00e9nements \u00bb ponctuels suppos\u00e9s avoir fait br\u00e8che dans la continuit\u00e9 du temps historique (comme les r\u00e9volutions, les invasions, les insurrections). C\u2019est au contraire une histoire qui embrasse le panorama le plus vaste qui soit : celui qui concerne les hommes, les \u00e9poques, les lieux et les temps des civilisations, les techniques, l\u2019\u00e9conomie et la g\u00e9ographie humaine, etc. Bref, une histoire qui <i>sauve<\/i> de l\u2019insignifiance o\u00f9 ils \u00e9taient traditionnellement maintenus par les historiens les multiples aspects du \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne humain \u00bb ne relevant pas d\u2019une conception \u00e9troite de l\u2019homme en tant que <i>seul<\/i> acteur de <i>son<\/i> histoire.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 13\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour conclure, je dirai qu\u2019il y a bien des fa\u00e7ons pour un historien de \u00ab sauver \u00bb le pass\u00e9, comme Walter Benjamin le lui demandait. Le sauver de l\u2019oubli, bien s\u00fbr ; mais aussi, comme nous l\u2019avons vu, le sauver de l\u2019<i>affabulation id\u00e9ologique<\/i> et ultimement du mensonge ; et encore, le sauver de l\u2019<i>historicisme<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire de la croyance en de toutes puissantes lois de l\u2019histoire et en un d\u00e9terminisme historique objectif. La parole de l\u2019historien-proph\u00e8te du pass\u00e9 doit enfin sauver le pass\u00e9 d\u2019un autre aspect de l\u2019id\u00e9al d\u2019objectivit\u00e9, je veux dire le <i>sauver de l\u2019id\u00e9al de neutralit\u00e9<\/i> qu\u2019on porte commun\u00e9ment au cr\u00e9dit de la connaissance. Toute construction historique est en effet <i>engag\u00e9e<\/i> dans l\u2019\u00e9paisseur de la mati\u00e8re humaine qu\u2019elle met en forme et, du fait de cet engagement, elle prend n\u00e9cessairement partie \u2013 ne serait-ce (comme nous l\u2019avons vu) que parce que la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien participe de la d\u00e9termination de son objet d\u2019\u00e9tude \u2013 qui pr\u00e9cis\u00e9ment n&#8217;est pas un objet mais, comme l\u2019\u00e9crit Benjamin dans une tr\u00e8s belle formule, \u00ab un document de la culture \u00bb<sup>21<\/sup>. Or, l\u2019historien-proph\u00e8te du pass\u00e9 n\u2019oublie \u00e0 aucun moment de son travail qu\u2019un \u00ab document de la culture \u00bb ne va jamais sans son envers, un \u00ab document de la barbarie \u00bb ; et il n\u2019oublie jamais que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette dualit\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit de sauver contre l\u2019histoire des \u00ab grands hommes \u00bb qui estompe la barbarie parce que c\u2019est toujours l\u2019histoire des vainqueurs :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<span style=\"font-size: 16px;\">\u00ab Rien n\u2019est jamais un document de la culture sans \u00eatre aussi en m\u00eame temps et en tant que tel un document de la barbarie. Devant cela [l\u2019historien] mat\u00e9rialiste garde ses distances. Il doit prendre l\u2019histoire \u00e0 rebrousse-poil. \u00bb<sup>22<\/sup><\/span><\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 14\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<pre>                      _______________________\n<\/pre>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>1 Cit\u00e9 par J.-M. Monnoyer dans sa \u00ab Notice \u00bb introductive \u00e0 la version fran\u00e7aise des <i>Th\u00e8ses sur le concept d\u2019histoire<\/i> \u00e9crite par Benjamin lui-m\u00eame ; cf. W. Benjamin, <i>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/i>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio-essais \u00bb, 1991, p. 451.<\/p>\n<p>2 W. Benjamin, <i>Paralipom\u00e8nes et variantes<\/i> de \u00ab Sur le concept d\u2019histoire \u00bb, trad. fr. J.-M. Monnoyer dans <i>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/i>, op. cit., p. 451.<\/p>\n<p>3 D. Fustel de Coulanges, <i>La Monarchie franque<\/i> (1888), chap. 1, cit\u00e9 dans G. Bourd\u00e9 et H. Martin, <i>Les \u00c9coles historiques<\/i>, Paris, Seuil, 1983, p. 154.<\/p>\n<p>4 <i>Paralipom\u00e8nes<\/i>&#8230;,<i> op. cit.,<\/i> p. 451. Voir aussi la <i>Th\u00e8se<\/i> VII : \u00ab Aux historiens d\u00e9sireux de p\u00e9n\u00e9trer au c\u0153ur d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue Fustel de Coulanges recommanda de faire semblant de ne rien savoir de tout ce qui se serait pass\u00e9 apr\u00e8s elle \u00bb (p. 436). Benjamin qualifie cette \u00ab identification affective (<i>Einf\u00fchlung<\/i>) \u00bb de \u00ab paresse du c\u0153ur (<i>acedia<\/i>) \u00bb devant ce que le pass\u00e9 <i>exige<\/i> en v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019historien (p. 437). Nous allons y revenir.<\/p>\n<p>5 Ibid., p. 451-452 (avec, en appui, un rappel de Turgot, l\u2019auteur du <i>Tableau philosophique des progr\u00e8s de l\u2019esprit humain<\/i>, 1750).<\/p>\n<p>6 <i>Th\u00e8se<\/i> II, in <i>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/i>, p.433-434. On lit quelques lignes plus haut, p. 433 : \u00ab L\u2019id\u00e9e de bonheur enferme celle de salut, in\u00e9luctablement. Il en va de m\u00eame pour l\u2019id\u00e9e du \u2018\u2018pass\u00e9\u2019\u2019. L\u2019image du salut en est la cl\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>7 M. L\u00f6wy et R. Sayre, <i>R\u00e9volte et m\u00e9lancolie<\/i>, Paris, Payot, 1992 ; cit\u00e9 par E. Traverso dans son \u00e9tude \u00ab Marx, l\u2019histoire et les historiens \u00bb, <i>Actuel Marx<\/i>, 50 (2011-2), p. 153-165.<\/p>\n<p>8 \u00ab <i>Paralipom\u00e8nes&#8230;<\/i> \u00bb, <i>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/i>., p. 447 et p. 455. C\u2019est assur\u00e9ment l\u2019exact oppos\u00e9 du \u00ab conformisme \u00bb de tous les historicismes, y compris celui de la vulgate marxiste (cf. la <i>Th\u00e8se<\/i> VI : \u00ab chaque \u00e9poque devra, de nouveau, s\u2019attaquer \u00e0 cette rude t\u00e2che : lib\u00e9rer du conformisme une tradition en passe d\u2019\u00eatre viol\u00e9e par lui \u00bb, p. 436).<\/p>\n<p>9 Rappelons la d\u00e9finition (critique) de l\u2019historicisme par K. Popper : \u00ab j&#8217;entends par [historicisme] une th\u00e9orie touchant toutes les sciences sociales, qui fait de la pr\u00e9diction historique leur principal but et qui enseigne que ce but peut \u00eatre atteint si l&#8217;on d\u00e9couvre (&#8230;) les \u2018\u2018lois\u2019\u2019, ou les \u2018\u2018tendances g\u00e9n\u00e9rales\u2019\u2019 qui sous-tendent les d\u00e9veloppements historiques \u00bb (<i>Mis\u00e8re de l&#8217;historicisme<\/i>, Plon, 1955).<\/p>\n<p>10 H.-I. Marrou, <i>De la connaissance historique<\/i>, Paris, Seuil, 1954, chap. 2, p. 51. Ce passage est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une citation de l\u2019ouvrage fondateur de Raymond Aron,<i> Introduction \u00e0 la philosophie de l\u2019histoire<\/i> \u2013 ouvrage tr\u00e8s explicitement sous-titr\u00e9 : \u00ab Essai sur les limites de l\u2019objectivit\u00e9 historique \u00bb (1938) : \u00ab Il n\u2019existe pas une r\u00e9alit\u00e9 historique toute faite avant la science, qu\u2019il conviendrait simplement de reproduire avec fid\u00e9lit\u00e9 \u00bb (Aron, p. 120).<\/p>\n<p>11 <i>Ibid.<\/i>, chap. 8, p. 197.<\/p>\n<p>12 P. Ric\u0153ur, \u00ab Objectivit\u00e9 et subjectivit\u00e9 en histoire \u00bb (1952), repris dans <i>Histoire et v\u00e9rit\u00e9<\/i>, Paris, Seuil-Essais, 1967, p. 37. La position de l\u2019auteur est ensuite compl\u00e9t\u00e9e par l\u2019interrogation en miroir de la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien (\u00ab <i>qui<\/i> est l\u2019historien ? \u00bb), ce qui conduit \u00e0 une nouvelle dissolution-constitution : \u00ab Apr\u00e8s avoir dit que l\u2019histoire refl\u00e8te la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien, il faut dire que le m\u00e9tier d\u2019historien <i>\u00e9duque<\/i> la subjectivit\u00e9 de l\u2019historien. [..] Pas d\u2019histoire sans une <i>epokh\u00e8<\/i> de la subjectivit\u00e9 quotidienne, sans l\u2019institution de ce moi de recherche duquel l\u2019histoire tire son beau nom \u00bb (p. 38-39).<\/p>\n<p>13 H\u00e9rodote, <i>L\u2019Enqu\u00eate<\/i>, livre I, trad. fr. A. Barguet, dans H\u00e9rodote\u2013Thucydide, <i>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/i>, Paris, Gallimard, Pl\u00e9iade, 1964, p. 11-12<\/p>\n<p>14 Voir, en VII, 152, cette remarque sibylline : \u00ab Pour moi, si j\u2019ai le devoir de rapporter ce que l\u2019on dit, je ne suis certainement pas oblig\u00e9 d\u2019y croire \u2013 que l\u2019on tienne compte de cette r\u00e9serve d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de mon ouvrage \u00bb.<\/p>\n<p>15 Thucydide, <i>Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/i>, livre I, trad. fr. D. Roussel, dans H\u00e9rodote\u2013Thucydide, <i>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/i>, <i>op. cit<\/i>., p. 705-706. Selon Thucydide, son texte est, quant \u00e0 lui, \u00ab d\u00e9pourvu de tout romanesque \u00bb (p. 706) et constitue par l\u00e0 m\u00eame un \u00ab tr\u00e9sor pour toujours (kt\u00e8ma eis aei) \u00bb<\/p>\n<p>16 Un point utile sur le d\u00e9bat entre \u00ab expliquer \u00bb et \u00ab raconter \u00bb en histoire est fait dans R. Koselleck, \u00ab Le concept d\u2019histoire \u00bb, <i>L\u2019exp\u00e9rience en histoire<\/i>, trad. fr. A. Escudier, p. 36-69 (positions philosophiques d\u2019Aristote, Lessing, Bodin, Diderot, F\u00e9nelon, Leibniz, Kant, Hegel, Herder, etc.).<\/p>\n<p>17 <i>Th\u00e8se<\/i> VII : \u00ab L\u2019historien [de type historiciste], s\u2019identifiant au vainqueur servira donc irr\u00e9m\u00e9diablement les d\u00e9tenteurs du pouvoir actuel \u00bb (p. 437) ; et <i>Th\u00e8se<\/i> VI : \u00ab Chaque \u00e9poque devra, de nouveau, s\u2019attaquer \u00e0 cette rude t\u00e2che : lib\u00e9rer du conformisme une tradition en passe d\u2019\u00eatre viol\u00e9e par lui \u00bb (p.436).<\/p>\n<p>18 P. Ric\u0153ur, <i>Temps et r\u00e9cit<\/i>, t. I, p. 391.<\/p>\n<p>19 Cf. Fr. Hartog, <i>R\u00e9gimes d\u2019historicit\u00e9. Pr\u00e9sentisme et exp\u00e9riences du temps<\/i>, Seuil, 2003.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p title=\"Page 14\">20 Cf. <i>Temps et r\u00e9cit<\/i>, I, p. 185. Le livre de F. Braudel est qualifi\u00e9 par P. Ric\u0153ur de \u00ab v\u00e9ritable chef-d\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e9cole des Annales \u00bb (p. 182). Il a connu, jusqu\u2019en 1979, quatre nouvelles \u00e9ditions pr\u00e9sentant des ajouts importants.<\/p>\n<p title=\"Page 14\">21 W. Benjamin, \u00ab <i>Paralipom\u00e8nes et variantes de<\/i> Sur le concept d\u2019histoire \u00bb, section 4, in <i>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/i>, p. 455.<img decoding=\"async\" src=\"data:image\/png;base64,iVBORw0KGgoAAAANSUhEUgAAAJAAAAABCAYAAAAxfCdeAAAAAXNSR0IArs4c6QAAAHhlWElmTU0AKgAAAAgABAEaAAUAAAABAAAAPgEbAAUAAAABAAAARgEoAAMAAAABAAIAAIdpAAQAAAABAAAATgAAAAAAMoB0AACYXQAygHQAAJhdAAOgAQADAAAAAQABAACgAgAEAAAAAQAAAJCgAwAEAAAAAQAAAAEAAAAAPjLPDQAAAAlwSFlzAAANDQAADQ0BilqJpAAAABFJREFUKBVjYBgFoyFAQQgAAAJBAAHgXMZ1AAAAAElFTkSuQmCC\" alt=\"page14image1405744\" width=\"144.000000\" height=\"0.720000\" \/><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 14\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>22 Ibid. Cf aussi la <i>Th\u00e8se<\/i> VII : \u00ab Tout cela ne t\u00e9moigne pas de la culture sans t\u00e9moigner, en m\u00eame temps, de la barbarie. [&#8230;] L\u2019historien mat\u00e9rialiste sera donc plut\u00f4t port\u00e9 \u00e0 s\u2019en d\u00e9tacher. Il est tenu de brosser \u00e0 contresens le poil trop luisant de l\u2019histoire \u00bb., p. 437-438.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : L&#8217;historien proph\u00e8te Le titre assez \u00e9nigmatique de cet expos\u00e9 m\u2019a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9, pour une part par le titre d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre roman de James Joyce, Portrait de l\u2019artiste en jeune homme et, pour une autre part (plus &hellip; <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3289\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":76,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3289","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3289","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/76"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3289"}],"version-history":[{"count":66,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3289\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3360,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3289\/revisions\/3360"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3289"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}