{"id":3431,"date":"2023-02-15T14:14:43","date_gmt":"2023-02-15T17:14:43","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3431"},"modified":"2023-11-17T21:41:59","modified_gmt":"2023-11-18T00:41:59","slug":"dominique-demartini-defense-de-lallemand-et-harmonie-des-langues-chez-leibniz","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3431","title":{"rendered":"Dominique Demartini : D\u00e9fense de l\u2019allemand et harmonie des langues chez Leibniz"},"content":{"rendered":"\n<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2023\/11\/Lharmonie-des-langues.pdf\">D\u00e9fense de l&#8217;allemand et harmonie des langues chez Leibniz<\/a><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Je vais vous parler du langage chez Leibniz. Ou plus exactement de la mani\u00e8re dont Leibniz pense les relations entre les langues : leur origine, leurs liens de parent\u00e9, leurs qualit\u00e9s, leurs d\u00e9fauts, les raisons et la mani\u00e8re de les d\u00e9fendre.<br \/>Mais je voudrais le faire \u00e0 partie de textes peu connus et qui peuvent sembler en contradiction avec des pans entiers de la pens\u00e9e leibnizienne.<\/p>\n<p>Leibniz cherche \u00e0 penser l\u2019harmonie des langues, c\u2019est-\u00e0-dire, on va le voir, le principe de leur unit\u00e9, mais il a \u00e9crit aussi des textes de d\u00e9fense de la langue allemande qui n\u2019ont rien d&#8217;anecdotiques et qui pourtant semblent dans une large mesure contrevenir \u00e0 beaucoup de ses th\u00e8ses les plus connues : sa recherche d\u2019une langue universelle qui ne se r\u00e9duirait \u00e0 aucune langue vernaculaire en particulier, son universalisme, l\u2019harmonie de son syst\u00e8me m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Alors, quand un auteur \u00e9crit des textes qui semblent en opposition avec le reste de son oeuvre on peut toujours dire qu\u2019il a \u00e9volu\u00e9, qu\u2019il a pu se perdre \u00e0 un moment donn\u00e9 et que certains textes sont moins importants que d\u2019autres. Du coup il y aurait quelque chose d\u2019assez vain \u00e0 mettre en balance un ou deux malheureux textes contre tout le reste d\u2019une oeuvre.<\/p>\n<p>Mais nous voudrions montrer qu\u2019il en va tout autrement dans le cas des textes de Leibniz sur la d\u00e9fense de la langue allemande. Ils sont d\u00e9cisifs pour comprendre ce que Leibniz appelle harmonie des langues et ils gardent un grand int\u00e9r\u00eat aujourd&#8217;hui parce qu\u2019ils permettent de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que signifie vraiment d\u00e9fendre une langue. La d\u00e9fend-on pour elle-m\u00eame ? La d\u00e9fend-on contre les autres ? La d\u00e9fend-on pour en pr\u00e9server la puret\u00e9 ?<\/p>\n<p>Mais avant tout : comment Leibniz peut-il \u00e0 la fois penser une harmonie des langues et clamer la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9fendre la langue allemande ?<\/p>\n<p>Avant de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions il faut d\u2019abord clarifier ce qu\u2019est cette question de l\u2019harmonie des langues et \u00e0 quels d\u00e9bats philosophiques et linguistiques elle renvoie.<\/p>\n<p>Il faut d&#8217;abord remarquer que l&#8217;expression \u00ab harmonie des langues \u00bb est courante au si\u00e8cle de Leibniz. C&#8217;est m\u00eame un lieu commun des recherches sur les langues au XVIIe si\u00e8cle. De nombreux ouvrages y sont consacr\u00e9s. J\u2019en citerai trois connus de Leibniz lui- m\u00eame :<\/p>\n<p>Georg Cruciger, <i>Harmonie des quatre langues cardinales, l\u2019h\u00e9bra\u00efque, la latine, la grecque et la germanique<\/i>, Francfort, 1616<\/p>\n<p>Johann Ernst Gerhard, <i>Harmonie des langues chalda\u00efques, syriaque et \u00e9thiopienne<\/i>, 1693<\/p>\n<p>Hiob Ludolf, <i>Dissertation sur l\u2019harmonie de la langue \u00e9thiopienne et d\u2019autres langues orientales<\/i>, 1702<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Dans tous ses ouvrages, l&#8217;harmonie ne d\u00e9signe que l&#8217;apparentement d&#8217;un groupe de langue. Il s&#8217;agit de classer par proximit\u00e9 des langues dont on consid\u00e8re qu&#8217;elles ont la m\u00eame origine, ou qu&#8217;elles descendent l&#8217;une de l\u2019autre.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Or tout l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019approche leibnizienne est qu\u2019elle donne, au contraire, \u00e0 l&#8217;harmonie une dimension v\u00e9ritablement universelle.<br \/>De ce point de vue le concept d&#8217;harmonie n&#8217;est pas s\u00e9parable du sens qu&#8217;il va lui donner dans ses grands textes m\u00e9taphysiques. Pour le dire simplement il d\u00e9signe trois choses en m\u00eame temps :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>L\u2019unit\u00e9 dans la vari\u00e9t\u00e9 d\u2019un tout : comprendre ici que l\u2019harmonie est un concept op\u00e9ratoire qui permet de ramener une multiplicit\u00e9 \u00e0 une unit\u00e9. En ce sens elle est un principe d\u2019intelligibilit\u00e9. D\u00e9couvrir l&#8217;intelligibilit\u00e9 d\u2019une chose c\u2019est d\u00e9couvrir l\u2019unit\u00e9 comme loi.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>L&#8217;ordre et la justice qui y r\u00e8gne : comprendre ici que l\u2019harmonie est l\u2019oeuvre d\u2019un cr\u00e9ateur. L\u2019harmonie est \u00e0 la fois la justesse avec laquelle Dieu a tout ajust\u00e9 dans l\u2019univers et ce \u00e0 quoi nous devons nous conformer.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>C\u2019est pourquoi elle est \u00e0 la fois un principe d&#8217;intelligibilit\u00e9 de la totalit\u00e9 du monde est un principe d\u2019action. Pour nous conformer \u00e0 l\u2019harmonie voulue et cr\u00e9\u00e9e par Dieu il faut d\u2019abord la comprendre selon ses propres r\u00e8gles et ensuite s\u2019efforcer de nous y conformer.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Du coup, mettre en \u00e9vidence l&#8217;harmonie des langues c&#8217;est prouver que leur diversit\u00e9 n&#8217;est pas un obstacle \u00e0 l&#8217;universalit\u00e9 de la pens\u00e9e, que tout ce qui est pens\u00e9 dans une langue peut-\u00eatre pens\u00e9 dans une autre. C\u2019est aussi poser la possibilit\u00e9 d\u2019une langue universelle. On peut le faire de deux fa\u00e7ons :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>Soit en pensant la langue universelle comme une langue originaire, une langue adamique dont on trouverait la trace par l&#8217;\u00e9tude et la comparaison de toutes les langues humaines contemporaines.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>Soit comme une langue \u00e0 \u00e9laborer : s\u2019agira-t-il alors d\u2019une langue pour tous, rempla\u00e7ant \u00e0 terme toutes les langues vernaculaires ou d\u2019une langue r\u00e9serv\u00e9e aux savants ?<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Alors pourquoi organiser une d\u00e9fense particuli\u00e8re de l\u2019allemand ?<\/p>\n<p>On peut \u00e0 cet \u00e9gard citer deux textes<sup>1<\/sup> :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; <i>Les consid\u00e9rations inattendues sur l&#8217;usage et l&#8217;am\u00e9lioration de la langue allemande<\/i> (1697)<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; <i>L\u2019exhortation aux Allemands, d&#8217;avoir \u00e0 perfectionner leur entendement et leur langue accompagn\u00e9 de la proposition d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 en faveur de l&#8217;identit\u00e9 allemande<\/i> (1679)<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>On peut alors s\u2019\u00e9tonner de constater que la question des langues chez Leibniz nous confronte \u00e0 une tension \u00e9trange entre universalisme et nationalisme.<\/p>\n<p>Comment un auteur dont les textes philosophiques en allemand sont tr\u00e8s rares (60% du corpus en latin, 40% en fran\u00e7ais) peut-il estimer l\u2019allemand comme une langue particuli\u00e8rement adapt\u00e9e \u00e0 la philosophie ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Comment un auteur dont les recherches sur la langue adamique et sur la mathesis universalis conduisent \u00e0 penser une langue universelle peut-il se consacrer \u00e0 la d\u00e9fense sp\u00e9cifique d\u2019une langue particuli\u00e8re ?<\/p>\n<p>Penser l\u2019harmonie des langues chez Leibniz requiert que nous commencions par nous int\u00e9resser \u00e0 son propre usage des langues, en particulier l\u2019allemand et le fran\u00e7ais. Pourquoi d\u00e9fendre la langue allemande ? Comment la d\u00e9fendre ? Est-ce si important si au fond il faut s\u2019atteler de toute fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9velopper une langue universelle ? Est-ce une n\u00e9cessit\u00e9 pour Leibniz si de toute fa\u00e7on il pense et il \u00e9crit en latin et en fran\u00e7ais ?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><b>I Leibniz, le fran\u00e7ais et l\u2019allemand : quelle langue pour la philosophie ?<\/b><\/p>\n<p><b>Le fran\u00e7ais<\/b> a \u00e9t\u00e9 la langue dans laquelle Leibniz a pens\u00e9 et \u00e9crit de la philosophie. La Th\u00e9odic\u00e9e et les Nouveaux essais ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits directement en fran\u00e7ais. Et c\u2019est en modifiant et, du coup, en enrichissant la langue fran\u00e7aise que Leibniz a forg\u00e9 certains de ses concepts. On pense ici \u00e0 la distinction perception\/aperception ou au concept de compossibilit\u00e9<sup>2<\/sup>.<\/p>\n<p>On peut donc consid\u00e9rer que l\u2019auteur de textes sur la d\u00e9fense de la langue allemande est aussi un admirateur de la langue fran\u00e7aise. Il ne faut cependant ici se m\u00e9fier.<br \/>Leibniz ne consid\u00e8re pas le fran\u00e7ais comme la meilleure langue pour faire de la philosophie.<\/p>\n<p>En revanche il lui reconnait deux qualit\u00e9s fondamentales :<br \/>&#8211; Le fran\u00e7ais est bien plus que la langue d\u2019un peuple particulier (comme, on va le voir, ce sera le cas pour l\u2019allemand) il est aussi la langue de la R\u00e9publique des Lettres, c\u2019est-\u00e0- dire de l\u2019espace de communication qui, en dehors de tout int\u00e9r\u00eat politique, et ind\u00e9pendamment des conflits entre les \u00c9tats, r\u00e9unit tous ceux qui contribuent \u00e0 l\u2019avancement des id\u00e9es et des sciences.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; Mais, le fran\u00e7ais est aussi la langue qui est politiquement la mieux d\u00e9fendue.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Le fran\u00e7ais est donc \u00e0 la fois la langue du discours scientifique et philosophique affranchi de la politique (la langue de la R\u00e9publique de Lettres) et la langue dont la pr\u00e9\u00e9minence en Europe (et pas seulement parmi les savants) est le r\u00e9sultat d\u2019une politique efficace.<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 un enjeu absolument central qui soul\u00e8ve toutes sortes de questions :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>Comment prot\u00e8ge-t-on et d\u00e9fend-on une langue au point de la rendre dominante ?<\/li>\n<li>\u00c0 qui revient-il de d\u00e9fendre une langue ?<\/li>\n<li>Qui en a le pouvoir ?<\/li>\n<li>Au nom de quoi ?<\/li>\n<li>Et puis, au fond, est-ce que les langues ont besoin qu\u2019on les d\u00e9fende ?<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<span style=\"font-size: 16px;\">On comprend ici que l&#8217;enjeu est non seulement de savoir ce qui fait l&#8217;identit\u00e9 propre d&#8217;une langue, mais aussi de d\u00e9cider qui a des droits sur elle, qui a l&#8217;autorit\u00e9 et la comp\u00e9tence pour distinguer le propre et l\u2019impropre, le bon du mauvais usage, pour accepter ou refuser tel ou tel mot, telle ou telle expression.<\/span><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>En France, cet enjeu va donner lieu \u00e0 une virulente pol\u00e9mique \u00e0 laquelle Leibniz s\u2019est beaucoup int\u00e9ress\u00e9 et dont il a tir\u00e9 un certain nombre de cons\u00e9quences pour la d\u00e9fense de la langue allemande.<br \/>Il s&#8217;agit de l&#8217;interdiction faite \u00e0 Fureti\u00e8re, \u00e0 la demande de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, de publier son <i>Dictionnaire universel, contenant g\u00e9n\u00e9ralement tous les mots fran\u00e7ais, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et les arts<\/i><br \/>La querelle fut longue. Fureti\u00e8re fut exclu de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et il s\u2019en suivi un interminable proc\u00e8s jusqu&#8217;\u00e0 la mort de son auteur (1688).<br \/>Au-del\u00e0 des querelles de personnes, il s&#8217;agit de savoir ce qu&#8217;on fait de l&#8217;identit\u00e9 d&#8217;une langue. La question n&#8217;est pas seulement de savoir qui a l&#8217;autorit\u00e9 : l&#8217;acad\u00e9mie ou n&#8217;importe quel auteur. Il s&#8217;agit aussi de savoir ce qu&#8217;il convient de mettre dans un Dictionnaire. En effet, pour l&#8217;acad\u00e9mie, le probl\u00e8me n&#8217;\u00e9tait pas tellement que Fureti\u00e8re ait \u00e9crit un dictionnaire mais surtout qu&#8217;il y ait recueilli ensemble, les mots d&#8217;usage courant et les termes techniques, les mots des sciences et des arts.<br \/>Le principe qu&#8217;une telle s\u00e9paration d\u00e9fend n&#8217;a rien de anecdotique. Cela revient \u00e0 dire que la fonction d&#8217;un dictionnaire et de proposer une r\u00e8gle du bon usage des mots et que pour cela il faut proc\u00e9der \u00e0 une purification de la langue. Fureti\u00e8re, et Leibniz avec lui, d\u00e9fend une toute autre id\u00e9e de la langue. Son dictionnaire n&#8217;est pas un Dictionnaire de mots mais un Dictionnaire de choses. Il ne cherche pas \u00e0 donner de la langue une image \u00e9pur\u00e9e mais \u00e0 en faire l&#8217;instrument du savoir le plus \u00e9tendu.<\/p>\n<p>\u00ab <i>Le principal m\u00e9rite de celui de l&#8217;acad\u00e9mie, sera sa puret\u00e9 et son exactitude ; il apprendra aux Fran\u00e7ais \u00e0 parler correctement la langue, tandis qu&#8217;elle sera en un m\u00eame \u00e9tat. Mais comme les langues vivantes change perp\u00e9tuellement, il lui arrivera le m\u00eame inconv\u00e9nient que celui du barbier de Martial qui \u00e9tait si long \u00e0 faire la barbe que tandis qu&#8217;il rasait d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, elle avait le loisir de cro\u00eetre de l&#8217;autre. L&#8217;Acad\u00e9mie rejette tous les mots anciens qu&#8217;elle tient pour barbares, et elle n&#8217;admet que ceux qui sont maintenant en usage digne d&#8217;entrer dans les po\u00e8mes, les op\u00e9ra et les belles conversations, c&#8217;est pourquoi le dictionnaire universel est n\u00e9cessaire pour conserver la langue toute enti\u00e8re \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 et sauver du naufrage le rebut de l\u2019Acad\u00e9mie. <\/i>\u00bb<sup>3<\/sup><\/p>\n<p>\u00ab <i>Que s&#8217;il arrive qu&#8217;ils fassent quelques fautes, personne ne pourra les critiquer. S&#8217;ils font quelques omission, personne n&#8217;osera en faire le suppl\u00e9ment, s&#8217;ils sont les seuls qui est droit de travailler sur la langue ; et comme ils ne manquent point les mots qu&#8217;ils condamnent et se contentent de les omettre, il y a une infinit\u00e9 de mots fran\u00e7ais qu&#8217;ils auront \u00e9chapp\u00e9, faute d\u2019application, par exemple ceux de colonel et colonies, qui auront la m\u00eame fortune que ce qu&#8217;ils ont censur\u00e9s ainsi au lieu de rendre la langue riche et abondante, ils la rendront, pauvre et disetteuse.<\/i> \u00bb<sup>4<\/sup><\/p>\n<p>Le propre d&#8217;un dictionnaire universel, c&#8217;est d&#8217;interroger \u00e0 partir de tous les usages de la parole, les diff\u00e9rentes fa\u00e7ons que l&#8217;on a fussent-elles imaginaires ou pleines d\u2019erreurs, de dire les choses. C&#8217;est d&#8217;\u00eatre un miroir du travail de l&#8217;entendement pour s&#8217;approprier le monde.<\/p>\n<p>\u00ab <i>La seule inspection de cet ouvrage fera voir que c\u2019est ici un dessein original et qui n&#8217;a \u00e9t\u00e9 copi\u00e9 sur aucun autre mod\u00e8le. Il est fait principalement pour donner l&#8217;intelligence des sciences et des arts et non pas seulement des mots, et pour expliquer tous les livres fran\u00e7ais, vieux et modernes, tant aux \u00e9trangers qu&#8217;\u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Il ne d\u00e9cide rien sur la langue ; sa beaut\u00e9 consistera particuli\u00e8rement \u00e0 voir le m\u00eame mot promen\u00e9 par tous les arts et sciences en ses diff\u00e9rentes significations, qui montreront que la richesse de la langue fran\u00e7aise est plus grande que celle de la grecque et de la latine, et qu&#8217;elle ne peut \u00eatre accus\u00e9e de st\u00e9rilit\u00e9 que par ce qui ne le savent pas tout enti\u00e8re. Il est absolument impossible d&#8217;en distraire, ni d&#8217;en s\u00e9parer les phrases communes et triviales que l&#8217;Acad\u00e9mie pr\u00e9tend revendiquer sans en g\u00e2ter toute l&#8217;\u00e9conomie et la liaison ; ce serait faire la m\u00eame chose que si on \u00f4tait tout le ciment d&#8217;un \u00e9difice.<\/i> \u00bb<sup>5<\/sup><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Deux choses \u00e0 retenir ici :<br \/>La premi\u00e8re est que Leibniz est r\u00e9solument du c\u00f4t\u00e9 de Fureti\u00e8re et que sa d\u00e9fense de la langue allemande consistera, entre autres arguments, \u00e0 conseiller aux allemands de ne pas faire les m\u00eame b\u00eatise que l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<br \/>La seconde est que tout projet de dictionnaire a ses limites. Il n\u2019est universel que dans son ambition d\u2019\u00eatre exhaustif dans sa restitution d\u2019une langue particuli\u00e8re. \u00c0 ce titre il permet d\u2019am\u00e9liorer l\u2019usage d\u2019une langue sans pour autant constituer un miroir sans d\u00e9faut du travail de l\u2019entendement. On comprend alors pourquoi Leibniz a pu r\u00eaver d\u2019une langue universelle et pourquoi il a cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir une grammaire g\u00e9n\u00e9rale commune \u00e0 toutes les grammaires relatives au langues naturelles. Nous y reviendrons.<br \/>Mais alors, encore une fois, pourquoi une d\u00e9fense de la langue allemande ?<\/p>\n<p>L\u2019allemand a bel et bien \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 par Leibniz comme une cause nationale et patriotique.<br \/>Deux passages des Consid\u00e9rations inattendues sur l&#8217;usage et l&#8217;am\u00e9lioration de la langue allemande<\/p>\n<p>\u00ab <i>Aussi je tiens pour assur\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;existe aucune langue dans le monde dont le vocabulaire soit plus \u00e9tendu et qui soit plus expressive que la langue allemande. <\/i>\u00bb<\/p>\n<p>Et plus loin (\u00a7 11) :<\/p>\n<p>\u00ab <i>En v\u00e9rit\u00e9 on pourrait se consoler quelque peu de ce manque de mots techniques, en logique est en m\u00e9taphysique, en louant notre langue remarquable comme je l&#8217;ai fait parfois, du fait qu&#8217;elle n&#8217;exprime rien que des choses justes et qu&#8217;elle est incapable de nommer des chim\u00e8res sans fondement. C&#8217;est pourquoi j&#8217;ai pris soin d&#8217;en faire l&#8217;\u00e9loge aux Fran\u00e7ais et aux Italiens. Nous les Allemands, leur disais-je, avons une pierre de touche pour la pens\u00e9e, inconnue des autres peuples. Et quand ils me demandaient avec curiosit\u00e9 quelle \u00e9tait cette pierre, je leur r\u00e9pondais qu&#8217;il s&#8217;agissait de notre langue m\u00eame : ce qu&#8217;elle exprime distinctement, sans avoir recours \u00e0 des mots inusit\u00e9s et emprunt\u00e9s, est v\u00e9ritablement juste. Quant aux mots creux qui ne renvoient \u00e0 rien et n&#8217;expriment qu&#8217;une \u00e9cume superficielle de pens\u00e9es vaines, la pure langue allemande ne les accepte pas. <\/i>\u00bb<sup>6<\/sup><\/p>\n<p>Mais aux yeux de Leibniz, la force de la langue allemande ne se r\u00e9duit pas seulement \u00e0 l\u2019\u00e9tendue de son vocabulaire concret et \u00e0 sa capacit\u00e9, bien sup\u00e9rieure aux autres langues, d\u2019\u00e9tablir un lien entre le mot et la chose sans jamais rien c\u00e9der \u00e0 l\u2019abstraction. La langue allemande la plus ancienne est aussi la matrice de toutes les langues europ\u00e9ennes.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour Leibniz, les anciens gaulois, celtes et scythes ont eu une parent\u00e9 avec les allemands. Les habitants de l\u2019Italie \u00e9tant venus des peuples allemands et celtes, la langue latine est grandement redevable \u00e0 l\u2019allemand primitif. Et m\u00eame ce que les latins ont pris des grecs n\u2019y \u00e9chappe pas, puisque les grecs sont issus de peuples venant des rives du Danube, qui, sous la d\u00e9nomination de Goths, \u00e9taient des Allemands, dont on trouve des traces jusqu\u2019en Perse.<\/p>\n<p>Ainsi poursuit Leibniz<\/p>\n<p>C\u2019est dans l\u2019antiquit\u00e9 allemande et particuli\u00e8rement dans la langue allemande la plus ancienne, qui d\u00e9passe l\u2019\u00e2ge de tous les livres grecs et latins, que se trouve l\u2019origine des peuples europ\u00e9ens et de leurs langues, et aussi en partie du plus ancien culte rendu \u00e0 Dieu, et souvent encore les noms anciens des choses, des lieux et des gens (\u00a7 46).<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent \u00ab <i>C&#8217;est un fait \u00e9tabli et admis par tous, que les Fran\u00e7ais, les Italiens et les Espagnols (pour ne rien dire des Anglais qui sont \u00e0 moiti\u00e9 allemands) tiennent beaucoup de leurs mots des Allemands et qu&#8217;ils doivent chercher l&#8217;origine de leur langue en grande partie dans la n\u00f4tre. Ce n&#8217;est donc pas seulement \u00e0 l&#8217;Allemagne, que l&#8217;\u00e9tude de la langue allemande apporte la lumi\u00e8re, mais \u00e0 toute l&#8217;Europe, ce qui n&#8217;est pas une mince contribution \u00e0 la gloire de notre langue. <\/i>\u00bb<sup>7<\/sup><\/p>\n<p>Et Leibniz de conclure (\u00a7 48) :<\/p>\n<p>\u00ab <i>Quant \u00e0 nous, les Allemands, notre d\u00e9sir d&#8217;un tel ouvrage doit \u00eatre d&#8217;autant plus grand que non seulement il serait pour nous le plus utile, mais encore il contribuerait \u00e0 notre gloire : il mettrait en \u00e9vidence, de plus en plus, que la source et l&#8217;origine de l&#8217;essence europ\u00e9enne doivent \u00eatre cherch\u00e9es en grande partie chez nous. De fait, c&#8217;est presque chaque jour que, chez nous, il se rencontre dans la langue des choses susceptibles d&#8217;\u00eatre comment\u00e9es, not\u00e9es et d\u2019inspirer les r\u00e9flexions les plus singuli\u00e8res. <\/i>\u00bb<sup>8<\/sup><\/p>\n<p>Ces propos sont extr\u00eamement \u00e9tonnants. Ils n\u2019indiquent pas simplement que la langue allemande a des qualit\u00e9s qui justifient qu\u2019on la d\u00e9fende face aux autres langues europ\u00e9ennes et qu\u2019on en promeuve l\u2019usage dans les sciences et les arts. Ce que semble dire Leibniz c\u2019est que la langue allemande a une dimension matricielle pour toute l\u2019Europe, qu\u2019elle n\u2019est pas tant une langue prise dans des rapports de forces et d\u2019influence avec ses voisines qu\u2019une langue dont toutes les autres sont d\u00e9bitrices. Est-ce bien ce que veut dire Leibniz ? Comment comprendre ce privil\u00e8ge de l\u2019allemand ? Faut-il comprendre que l\u2019harmonie des langues tient pr\u00e9cis\u00e9ment au caract\u00e8re originaire de l\u2019ancien allemand ?<\/p>\n<p>Ce qui est en jeu ici ce ne sont pas simplement les conceptions linguistiques de Leibniz. Il y va aussi, n\u00e9cessairement, de son r\u00eave d\u2019une langue universelle fond\u00e9e sur une grammaire plus fondamentale que celles de toutes les langues vernaculaires.<\/p>\n<p>Comment penser les rapports entre les langues \u00e0 partir de ce travail de d\u00e9fense de la langue allemande ? Peut-on s\u00e9rieusement parler de nationalisme ou s\u2019agit-il d\u2019une position plus subtile de Leibniz ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><b>II Langue nationale et langue philosophique : la d\u00e9fense leibnizienne de la langue allemande se r\u00e9duit-elle \u00e0 une forme singuli\u00e8re de nationalisme ?<\/b><\/p>\n<p>Autant le dire tout de suite : la r\u00e9ponse est non. Mais il faut encore comprendre comment Leibniz peut affirmer, sans chauvinisme ni nationalisme que la langue allemande est \u00ab <i>la source et l\u2019origine de l\u2019essence europ\u00e9enne<\/i> \u00bb.<br \/>Pour \u00e9valuer correctement ces questions et comprendre comment Leibniz pense l\u2019origine des langues il faut replacer le d\u00e9bat dans son contexte historique. On peut alors comprendre toute la singularit\u00e9 de sa position.<\/p>\n<p>Disons que dans les grandes lignes il y a trois courants qui participent \u00e0 ce d\u00e9bat g\u00e9n\u00e9ral sur les origines.<\/p>\n<ul>\n<li>Il y a les partisans d&#8217;une identification de la langue primitive \u00e0 la langue adamique. J. Boehme en est un \u00e9minent repr\u00e9sentant et Leibniz le cite dans les <i>Nouveaux essais<\/i>, livre III, chapitre 3, \u00a71 (p. 218 GF) :<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00ab <i>De sorte qu&#8217;il n&#8217;y a rien en cela qui combatte et qui ne favorise plut\u00f4t le sentiment de l&#8217;origine commune de toutes les nations et d&#8217;une langue radicale et primitive. Si l\u2019h\u00e9bra\u00efque ou l&#8217;arabesque y approche le plus, elle doit \u00eatre au moins bien alt\u00e9r\u00e9e, et il semble que le teuton a plus gard\u00e9 du naturel, et (pour parler le langage de Jacques B\u00f6hm) de l\u2019adamique : car si nous avions la langue primitive dans sa puret\u00e9, ou assez conserv\u00e9e pour \u00eatre reconnaissable, il faudrait qu&#8217;il y par\u00fbt les raisons des connexions soit physiques, soit d&#8217;une institution arbitraire, sage et digne du premier auteur. <\/i>\u00bb<sup>9<\/sup><\/p>\n<p>\u2014&gt; Remonter \u00e0 la langue adamique serait remonter \u00e0 la connexion originaire entre le mot et la chose.<\/p>\n<ul>\n<li>Il y a ceux qui cherchent une langue id\u00e9ale pour le progr\u00e8s de la connaissance.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00a0<\/p>\n<ul>\n<li>Et enfin les nationalistes qui identifient leur propre langue \u00e0 la langue primitive.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le fait est que Leibniz est difficilement classable entre ces trois courants.<br \/>En effet d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 il critique J. Boehme. L\u2019argument est assez simple : Leibniz prend la langue adamique comme un id\u00e9al de la nomination, c&#8217;est-\u00e0-dire un id\u00e9al de connexion entre le son et le sens. Mais il exclut toute possibilit\u00e9 de la reconstruire. L\u2019\u00e9tymologie ne peut restituer la langue adamique.<br \/>Donc la position de Leibniz se ram\u00e8ne \u00e0 deux id\u00e9es :<br \/>&#8211; La langue adamique fournit un id\u00e9al de d\u00e9nomination transparente.<br \/>&#8211; Elle incarne une hypoth\u00e8se de langue primitive unique (que Leibniz pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 celle de\u00a0familles de langue s\u00e9par\u00e9es des l\u2019origine.) On ne peut remonter jusqu\u2019\u00e0 la langue\u00a0adamique mais, avec l\u2019allemand, on aurait \u00ab la plus ancienne, qui d\u00e9passe l\u2019\u00e2ge de tous les livres grecs et latins, que se trouve l\u2019origine des peuples europ\u00e9ens et de leurs langues, et aussi en partie du plus ancien culte rendu \u00e0 Dieu, et souvent encore les noms anciens des choses, des lieux et des gens (\u00a7 46).<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 il s\u2019oppose aussi tr\u00e8s fortement aux nationalistes. Si il a pu dire ce que nous venons de lire sur la langue allemande il \u00e9crit aussi, le 7 avril 1699 \u00e0 Sparvenfeld :<\/p>\n<p>\u00ab <i>Au reste, il est plaisant de voir comment chacun veut tout tirer de sa langue ou de celle qu&#8217;il affectionne. Goropius Becanus et Rodornus de l&#8217;Allemand (sans distinguer les nouvelles inflexions de ce qui est de langue ancienne). Rudbeckius du Scandinavien, un certain Ostrocki du Hongrois, cet abb\u00e9 fran\u00e7ais (qui nous promet les origines des nations) du Bas-Breton ou Cambrien, Praetorius (auteur de l&#8217;Orbis gallicus) du Polonais ou Esclavon ; Thomassin, apr\u00e8s plusieurs autres et Bochart m\u00eame, de l&#8217;H\u00e9breu ou Ph\u00e9nicien, Ericus, Allemand \u00e9tabli \u00e0 Venise, du Grec. Et je crois, si un jour les Turcs ou Tartares deviennent savants \u00e0 notre mani\u00e8re, qu&#8217;ils trouveront dans leur langue et dans leur pays des mots ou allusions, dont ils prouveront, avec autant de droit que Monsieur Rudbeckius, que les Argonautes, Hercule, Ulysse et autres h\u00e9ros ont \u00e9t\u00e9 chez eux, et que les Dieux sont sortis de leur pays et de leur nation. Ils trouveront bien des passages des Anciens favorables \u00e0 leur hypoth\u00e8se. Mais surtout ils voudront se revendiquer les Hyperbor\u00e9ens, vers le nord oriental. La v\u00e9rit\u00e9 est que les Anciens parlent confus\u00e9ment et contradictoirement des choses qu&#8217;ils ne savaient plus eux-m\u00eames, lorsqu&#8217;ils \u00e9crivaient, de sorte que leurs autorit\u00e9s dans ces choses obscures sont \u00e0 peu pr\u00e8s comme les r\u00e8gles de l&#8217;astrologie dont on peut tirer tout ce que l&#8217;on veut apr\u00e8s coup.<\/i> \u00bb<sup>10<\/sup><\/p>\n<p>Comment comprendre alors la position de Leibniz ? Comment se nouent les trois fils que nous avons tir\u00e9s :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>L\u2019int\u00e9r\u00eat pour la langue adamique limit\u00e9 par la certitude que la recherche ne peut aboutir.<\/li>\n<li>La critique d\u2019une conception nationaliste de la langue qui biaise toute recherche linguistique et toute phon\u00e9tique historique. Puisqu\u2019on est en quelque sorte toujours d\u00e9j\u00e0 ferr\u00e9s par l\u2019ethnocentrisme.<\/li>\n<li>L\u2019\u00e9loge n\u00e9anmoins incontestable des qualit\u00e9s de la langue allemande.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Quelle harmonie, des langues comme de la pens\u00e9e leibnizienne, se joue ici ?<br \/>Pour avancer il faut, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, repartir de ce que Leibniz consid\u00e8re comme les atouts de la langue allemande et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, comparer avec ce qui, pour lui, est essentiel pour qu\u2019une langue soit le reflet de l\u2019entendement.<\/p>\n<p>Revenons pour cela aux paragraphes 9 et 10 des <i>Consid\u00e9rations inattendues<\/i> :<\/p>\n<p>\u00ab Aussi je tiens pour assur\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;existe aucune langue dans le monde dont le\u00a0vocabulaire soit plus \u00e9tendu et qui soit plus expressive que la langue allemande. \u00bb (\u00a79)<br \/>\u00ab Quant aux mots creux qui ne renvoient \u00e0 rien et n&#8217;expriment qu&#8217;une \u00e9cume superficielle\u00a0de pens\u00e9es vaines, la pure langue allemande ne les accepte pas. \u00bb (\u00a710)<\/p>\n<p>La qualit\u00e9 fondamentale de la langue allemande est qu&#8217;on peut exprimer clairement quelque chose de r\u00e9el. Ce qu\u2019atteint d&#8217;embl\u00e9e l\u2019allemand c&#8217;est ce que Leibniz vise par deux strat\u00e9gies compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; La r\u00e9duction nominaliste c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;abolition des termes abstraits. La r\u00e9duction nominaliste aboutit \u00e0 un langage dont sont bannis les termes abstraits qui renvoient \u00e0 des universaux purement verbaux vides de sens. On exclura par exemple le terme rougeur au profit du terme rouge et l&#8217;allemand r\u00e9alise ce programme en emp\u00eachant la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des objets vides. Leibniz entend promouvoir des techniques de paraphrases qui remplace les abstraits par des concrets. En voici deux exemples donn\u00e9e par Benson Mates<sup>11<\/sup> :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>Remplacement d&#8217;un substantif par un adjectif \u00ab la chaleur a \u00e9t\u00e9 doubl\u00e9e \u00bb \u2014&gt; \u00ab X \u00e9tait deux fois plus chaud qu&#8217;il ne l\u2019\u00e9tait. \u00bb<\/li>\n<li>Remplacement d&#8217;un substantif par un verbe : \u00ab la dur\u00e9e de X est \u00e9ternelle \u00bb \u2014&gt; \u00ab X dure \u00e9ternellement. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; Une partie du projet caract\u00e9ristique. Pour rappel voil\u00e0 comment ce dernier est d\u00e9fini :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019art caract\u00e9ristique est l\u2019art de former et d&#8217;ordonner les caract\u00e8res pour qu&#8217;ils r\u00e9f\u00e8rent aux pens\u00e9es, c&#8217;est-\u00e0-dire pour qu&#8217;ils aient entre eux les relations que les pens\u00e9es ont entre elles. L&#8217;expression est l&#8217;agr\u00e9gation du caract\u00e8re \u00e0 la chose qui exprime la repr\u00e9sentation. La loi d&#8217;expression et celle-ci : le caract\u00e8re de l&#8217;expression de la chose doit \u00eatre compos\u00e9 des caract\u00e8res de cette chose, de la m\u00eame mani\u00e8re que l&#8217;id\u00e9e de la chose \u00e0 exprimer est compos\u00e9e des id\u00e9es des choses qui la composent. \u00bb<sup>12<\/sup><\/p>\n<p>Autrement dit, le projet d\u2019une langue universelle parfaitement efficace devrait \u00eatre fond\u00e9 sur une caract\u00e9ristique qui permette \u00e0 tout signe de porter en lui-m\u00eame les caract\u00e8res de la chose qu\u2019il d\u00e9signe. Or, pour Leibniz il ne s\u2019agit pas d\u2019inventer quelque chose qui n\u2019a jamais exist\u00e9. Au contraire, l\u2019\u00e9tude des langues, et particuli\u00e8rement de l\u2019allemand permet de confirmer ces convictions cratylistes : les langues ont quelque chose de primitif en elles-m\u00eames. Plusieurs passages des <i>Nouveaux essais sur l\u2019entendement humain<\/i> le montrent tr\u00e8s explicitement. Par exemple, au livre III, chapitre 2, Leibniz s\u2019attache \u00e0 montrer que les radicaux des mots ont des raisons physiques :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Or il semble que le bruit de ces animaux est la racine primordiale d&#8217;autres mots de la langue germanique. Car comme ces animaux font bien du bruit, on l&#8217;attribue aujourd&#8217;hui aux diseurs de rien et babillards, qu&#8217;on appelle quakeler en diminutif ; mais apparemment ce m\u00eame mot quaken \u00e9tait autrefois pris en bonne part et signifiait toute sorte de sons qu&#8217;on fait avec la bouche et sans en excepter la parole m\u00eame. Et comme ces sons ou bruits des animaux sont un t\u00e9moignage de la vie, et qu&#8217;on conna\u00eet par l\u00e0 avant que de voir qu&#8217;il y a quelque chose de vivant, de l\u00e0 est venu que quek en vieux allemand signifiait vie ou vivant, comme on le peut remarquer dans les plus anciens livres, et il y en a aussi des vestiges dans la langue moderne, car Queksilber est vif-argent, et erquicken est conforter, et comme revivifier ou recr\u00e9er apr\u00e8s quelque d\u00e9faillance ou quelque grand travail. On appelle aussi Qu\u00e4ken en bas allemand certaines mauvaises herbes, vives pour ainsi dire et\u00a0courantes, comme on parle en allemand, qui s&#8217;\u00e9tendent et se propagent ais\u00e9ment dans les champs au pr\u00e9judice des grains. (&#8230;) Sans parler d&#8217;une infinit\u00e9 d&#8217;autres semblables, appellations, qui prouvent qu&#8217;il y a quelque chose de naturel dans l&#8217;origine des mots, qui marque un rapport entre les choses et les sons et mouvement des organes de la voix.<\/em> \u00bb<sup>13<\/sup><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Parvenus \u00e0 ce point on commence \u00e0 comprendre en quoi la d\u00e9fense de la langue allemande n\u2019a rien de nationaliste. L\u2019enjeu n\u2019est pas tant de d\u00e9fendre une identit\u00e9 que de d\u00e9fendre deux convictions philosophiques profondes : le nominalisme et le cratylisme. Reste \u00e9videmment les propos sur l\u2019identit\u00e9 allemande et la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9fendre la langue allemande.<br \/>Pour d\u00e9finitivement innocenter Leibniz de tout nationalisme intempestif il faut comprendre ce qui se joue vraiment dans la d\u00e9fense d\u2019une langue : son enrichissement.<\/p>\n<p>R\u00e9duction nominaliste et cratylisme doivent \u00eatre mis au service de l\u2019objectif fondamental : la langue est un miroir du travail de l\u2019entendement.<br \/>Or, pour cela il faut que la langue permette de tout dire. Et si elle n\u2019en est pas capable, il faut qu\u2019elle s\u2019enrichisse de mani\u00e8re \u00e0 le devenir.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><b>III D\u00e9fendre une langue pour les d\u00e9fendre toutes<\/b><\/p>\n<p>Cratylisme et r\u00e9duction nominaliste ne suffisent pas si la langue est fig\u00e9e. En se rangeant du c\u00f4t\u00e9 de Fureti\u00e8re Leibniz choisit son camp et d\u00e9signe ses ennemis : tous ceux qui con\u00e7oivent le projet d\u2019inventaire d\u2019une langue comme un travail de purification et de sacralisation. Avec Fureti\u00e8re il consid\u00e8re au contraire que le dictionnaire a comme finalit\u00e9 l\u2019enrichissement de la langue.<\/p>\n<p>Dans le premier cas, le dictionnaire est l\u2019instrument par lequel la langue devient son propre reflet. Il l\u2019enferme en quelque sorte dans une structure qui, obs\u00e9d\u00e9e par le bon usage et la puret\u00e9, rend en quelque sorte la langue malade d\u2019elle-m\u00eame. Elle s\u2019\u00e9tiole et s\u2019affaiblit parce qu\u2019elle n\u2019est plus nourrie d\u2019aucun apport ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Il \u00e9crit ainsi :<\/p>\n<p>\u00ab <i>\u00a716 Je suis donc d\u2019avis qu\u2019il ne faut pas \u00eatre puritain quant \u00e0 la langue en fuyant avec une crainte superstitieuse \u2014 comme un p\u00e9ch\u00e9 mortel \u2014 l\u2019emploi d\u2019un mot \u00e9tranger et convenable, au point de se priver de ses forces et d\u2019\u00f4ter toute vigueur \u00e0 son propre discours. Car un telle obsession de la puret\u00e9 peut \u00eatre compar\u00e9e au travail achev\u00e9 d\u2019un ma\u00eetre qui polit et perfectionne si longtemps son ouvrage qu\u2019il finit par l\u2019affaiblir. C\u2019est ce qui arrive \u00e0 tous ceux qui, pour parler comme les Hollandais, sont atteints de la maladie de la perfection.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a717 Je me souviens avoir entendu rapporter qu\u2019en France \u2014 alors qu\u2019\u00e9taient apparus ces m\u00eames puristes de la langue, lesquels, en v\u00e9rit\u00e9 (comme le reconnaissent aujourd&#8217;hui les gens sens\u00e9s) n\u2019en ont pas moins appauvri la langue \u2014 Mademoiselle de Gournay, fort instruite et qui fut la pupille de Montaigne, disait d\u2019eux que ce qu\u2019ils \u00e9crivaient \u00e9tait un bouillon d\u2019eau claire, c&#8217;est-\u00e0-dire sans impuret\u00e9 et sans substance.<\/i>&#8220;<sup>14<\/sup><\/p>\n<p>Autre cible de Leibniz (\u00a719) : l\u2019Accademia della Crusca (fond\u00e9e en Italie en 1582, rappelons que l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise est fond\u00e9e en 1634) qui consid\u00e9rait la langue litt\u00e9raire (celle de Dante, de Bocage et de P\u00e9trarque) comme la norme du bon usage et, partant, comme la seule source des dictionnaires.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 11\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour Leibniz, cette obsession de la puret\u00e9 pr\u00e9sente trois d\u00e9fauts :<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<ul>\n<li>Loin de contribuer \u00e0 la circulation des id\u00e9es, qui doit rester un objectif premier, elle l\u2019entrave en aggravant, par exemple, les probl\u00e8mes de traduction et en provoquant l\u2019inverse de ce qu\u2019elle recherche : un appauvrissement de la langue. Pour Leibniz, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019un mot appropri\u00e9, mieux vaut emprunter \u00e0 la langue de d\u00e9part ou \u00e0 toute autre langue un mot de substitution plut\u00f4t que de se priver de traduire et donc de conna\u00eetre.<\/li>\n<li>Elle ignore le sens fondamental du langage qui n\u2019est pas de s\u00e9duire, au moyen de belles phrases, mais d\u2019offrir \u00e0 la pens\u00e9e un instrument de calcul dont les qualit\u00e9s premi\u00e8res sont la fiabilit\u00e9, la facilit\u00e9 et la rapidit\u00e9.<\/li>\n<li>Elle oblit\u00e8re la possibilit\u00e9 de conna\u00eetre l\u2019histoire de la langue, d&#8217;enqu\u00eater sur ses origines et sa g\u00e9ographie : savoir o\u00f9, par qui et depuis quand elle est parl\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Ce qui est int\u00e9ressant ici est que ces trois d\u00e9fauts pr\u00e9sentent un point commun : ils ne peuvent respectivement \u00eatre des d\u00e9fauts que si l\u2019on a renonc\u00e9 \u00e0 ancrer la r\u00e9flexion sur le langage et les langues dans le besoin d\u2019identit\u00e9.<br \/>C\u2019est en effet le lieu commun de tout discours patriotique ou nationaliste sur la langue que de lier \u00e9troitement la question \u00e0 celle de la reconnaissance d\u2019un peuple ou d\u2019une nation. Et, de fait, des auteurs comme Lessing par exemple (<i>Lettres sur la litt\u00e9rature moderne<\/i>, 1759-1765) ont bel et bien fond\u00e9 leurs revendications linguistiques sur la d\u00e9fense d\u2019une certaine puret\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui singularise Leibniz c\u2019est que chez lui le besoin d&#8217;identit\u00e9 est renvoy\u00e9 \u00e0 une autre n\u00e9cessit\u00e9 plus fondamentale qui en inverse le sens : celle d&#8217;un syst\u00e8me de signes qui facilite l&#8217;exercice de la pens\u00e9e.<br \/>On peut le comprendre \u00e0 partir des deux paradigmes utilise utilis\u00e9s par Leibniz : celui de la monnaie et celui de l\u2019arithm\u00e9tique (\u00a75, 6 et 7 des <i>Consid\u00e9rations inattendues sur l\u2019usage et l\u2019am\u00e9lioration de la langue allemande<\/i>).<\/p>\n<p>L\u2019un et l\u2019autre rendent compte de ce que l\u2019on est en droit d\u2019attendre d\u2019une langue.<\/p>\n<p>&#8220;<i>\u00a75 Quant \u00e0 l&#8217;usage de la langue, il faut aussi consid\u00e9rer ce fait surprenant : les mots ne sont pas seulement les signes des pens\u00e9es, mais aussi des choses, et nous avons besoin de signes non seulement pour exprimer ce que nous pensons \u00e0 d&#8217;autres, mais aussi pour venir nous-m\u00eames en aide \u00e0 nos propres r\u00e9flexions. Car, de m\u00eame que dans les grandes villes commer\u00e7antes, on ne paye pas, m\u00eame au jeu, chaque fois en argent comptant, mais qu&#8217;on utilise \u00e0 la place, jusqu&#8217;au moindre r\u00e8glement ou paiement, des billets et des jetons, ainsi proc\u00e8de l&#8217;entendement &#8211; surtout quand il a beaucoup \u00e0 penser &#8211; avec les images des choses. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il se sert de signes pour ne pas \u00eatre dans l&#8217;obligation de consid\u00e9rer \u00e0 nouveau la chose chaque fois qu&#8217;elle se pr\u00e9sente. C&#8217;est pour-quoi, une fois qu&#8217;il l&#8217;a bien comprise, il se contente par la suite de poser souvent le mot \u00e0 la place de la chose, non seulement dans ses discours en public, mais aussi dans ses pens\u00e9es et le dialogue qu&#8217;il entretient en lui-m\u00eame en priv\u00e9.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a76 Et de m\u00eame qu&#8217;un ma\u00eetre \u00e8s arithm\u00e9tique &#8211; qui ne voudrait \u00e9crire aucun nombre dont il ne se repr\u00e9senterait en m\u00eame temps la valeur et, pour ainsi dire, compterait sur ses doigts comme on compte les heures &#8211; ne viendrait jamais au bout de son calcul, de m\u00eame celui qui ne voudrait dire ni penser aucun mot, sans s&#8217;\u00eatre fait une image concr\u00e8te de sa signification, parlerait tr\u00e8s lentement ou, mieux encore, ne pourrait que se taire. Il inhiberait n\u00e9cessairement le cours de sa pens\u00e9e et finalement n&#8217;irait pas loin ni dans son discours ni dans sa pens\u00e9e.<\/i><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 12\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><i>\u00a77 C&#8217;est pourquoi on a besoin de mots comme de chiffres ou de monnaies, \u00e0 la place des images et des choses, pour acc\u00e9der progressivement \u00e0 un r\u00e9sultat et parvenir au moyen du raisonnement \u00e0 la chose m\u00eame. On voit par l\u00e0 combien il importe que les mots &#8211; compris comme des mod\u00e8les et pour ainsi dire comme des lettres de change de l&#8217;entendement &#8211; soient bien con\u00e7us, qu&#8217;ils soient bien distincts, d&#8217;un usage courant, nombreux, faciles et agr\u00e9ables \u00e0 prononcer.<\/i>&#8220;<\/p>\n<p>Les billets et le jetons pr\u00e9sentent un avantage par rapport \u00e0 l\u2019argent comptant : ils permettent une circulation plus rapide et plus \u00e9tendue des biens.<br \/>Les signes en arithm\u00e9tique permettent l\u2019ach\u00e8vement d\u2019un calcul qui autrement serait interminable.<\/p>\n<p>Mais, dans les deux cas, leur avantage tient au fil du cr\u00e9dit qu\u2019on leur accorde. Ou, pour le dire autrement, leur efficacit\u00e9 est proportionnelle au degr\u00e9 d&#8217;universalit\u00e9 de leur reconnaissance. En tout \u00e9tat de cause ils ne peuvent avoir de valeur pour un cercle limit\u00e9 d\u2019utilisateurs.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame des langues qui sont, nous dit Leibniz, comme les lettres de changes que l&#8217;entendement se donne \u00e0 lui-m\u00eame et propose \u00e0 ceux auxquels il s\u2019adresse, en lieu et place des choses.<br \/>Les mots, comme les signes en arithm\u00e9tique, permettent \u00e0 la pens\u00e9e de calculer sans obstacle c&#8217;est-\u00e0-dire sans qu&#8217;il soit n\u00e9cessaire \u00e0 chaque fois de les reconvertir en choses, d\u2019en redonner une d\u00e9finition exhaustive.<\/p>\n<p>C&#8217;est ce que dans <i>Les Nouveaux Essais <\/i>Leibniz appellera les pens\u00e9es sourdes qui sont la condition de toute pens\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab <i>Je crois qu&#8217;en effet sans le d\u00e9sir de nous faire entendre nous n&#8217;aurions jamais form\u00e9 de langage : mais \u00e9tant form\u00e9, il sert encore \u00e0 l&#8217;homme \u00e0 raisonner \u00e0 part soi, tant par le moyen que les mots lui donnent de se souvenir des pens\u00e9es abstraites que par l&#8217;utilit\u00e9 qu&#8217;on trouve en raisonnant \u00e0 se servir de caract\u00e8res et de penser sourdes.<\/i> \u00bb<sup>15<\/sup><\/p>\n<p>Mais les mots ont aussi la propri\u00e9t\u00e9 des billets ou des pi\u00e8ces de monnaie : ils doivent facilit\u00e9 le plus possible la circulation de ce dont ils sont les signes. Dit autrement : ils doivent rendre possible la plus large circulation des id\u00e9es. Ce n&#8217;est donc pas seulement pour la commodit\u00e9 d&#8217;un nombre de locuteurs d\u00e9termin\u00e9s (le peuple allemand) que se pose la question du perfectionnement de la langue allemande mais pour l&#8217;ensemble de tous les locuteurs possibles. Le probl\u00e8me n&#8217;est pas temps d&#8217;en affirmer la singularit\u00e9 propre est irr\u00e9ductible que de la faire rentrer dans le concert des langues qui contribuent \u00e0 faciliter l&#8217;exercice de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Ainsi peut-il \u00e9crire des termes techniques :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Si l\u2019on parvenait \u00e0 rassembler tous les termes techniques de plusieurs nations, il ne fait aucun doute que, de leur confrontation mutuelle, les arts eux-m\u00eames se trouveraient \u00e9clair\u00e9s d&#8217;une nouvelle lumi\u00e8re. En effet, c&#8217;est dans un pays tels arts, dans un autre tels\u00a0autres qui se trouvent mieux pratiqu\u00e9s. Et chaque art, dans son lieu et son foyer propre, est davantage dot\u00e9 de termes et de locutions appropri\u00e9es.<\/em> \u00bb<sup>16<\/sup><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 13\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Or si un tel rassemblement s&#8217;impose c&#8217;est que tout n&#8217;est pas forc\u00e9ment traduisible, au sens o\u00f9 l&#8217;on retrouverait d&#8217;une langue \u00e0 l&#8217;autre et pour chaque mot les m\u00eames garanties de clart\u00e9 et d\u2019efficacit\u00e9. Il n&#8217;y a rien qui ne puisse \u00eatre dit dans une langue nous dit Leibniz. Mais ce qui doit \u00eatre exprim\u00e9 ne le sera pas partout avec la m\u00eame facilit\u00e9 et, par cons\u00e9quent, ne trouvera pas partout la m\u00eame reconnaissance. Ainsi les diff\u00e9rentes langues ne rivalisent-elles pas dans l&#8217;expression des choses mais dans leur capacit\u00e9 de traduire ce qui est dit dans d&#8217;autres langues.<\/p>\n<p>Otto Klineberg ne dit pas autre chose dans un article de 1966<sup>17<\/sup> :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Il est vraisemblable que l&#8217;int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 certaines questions ou \u00e0 certains objets engendre un vocabulaire permettant de traiter de ces questions ou objets de fa\u00e7on ad\u00e9quate; mais il est \u00e9galement vraisemblable qu&#8217;un individu n\u00e9 dans un milieu d&#8217;une culture sp\u00e9cifique pensera dans des termes en usage dans sa soci\u00e9t\u00e9, et que, par cons\u00e9quent, la nature de sa pens\u00e9e en sera affect\u00e9e. [&#8230;]<\/em><\/p>\n<p><em>On dit que la langue arabe contient environ six mille mots se reportant plus ou moins directement au chameau, y compris les mots d\u00e9riv\u00e9s de chameau et les attributs qui lui sont associ\u00e9s &#8211; cat\u00e9gories de chameaux selon leurs fonctions, les noms de diff\u00e9rentes races, \u00e9tats de grossesse, etc. Il est \u00e0 peine n\u00e9cessaire de rappeler que ceci refl\u00e8te l&#8217;importance exceptionnelle du chameau dans la civilisation arabe. De m\u00eame [&#8230;] il y a une grande vari\u00e9t\u00e9 de mots utilis\u00e9s par les Esquimaux pour \u00e9tablir une diff\u00e9renciation entre les aspects multiples de la neige, ce qui pour nous constitue un ph\u00e9nom\u00e8ne unique. Exemple analogue, les Tchouktchees de la Sib\u00e9rie du Nord-Est ont un grand choix de mots pour d\u00e9signer le renne.<\/em><\/p>\n<p><em>Cela veut-il dire que nous voyons le monde (dans ce cas les chameaux ou la neige) autrement que ceux qui parlent arabe ou esquimau? Il faut r\u00e9pondre n\u00e9gativement \u00e0 cette question, si nous la comprenons comme se rapportant \u00e0 la capacit\u00e9 de voir. Nous, qui parlons toujours fran\u00e7ais ou anglais, pouvons apprendre \u00e0 distinguer des vari\u00e9t\u00e9s de neige ou des cat\u00e9gories de chameaux, si nous savons ce qu&#8217;il faut chercher comme crit\u00e8res de diff\u00e9renciation. Il para\u00eet tr\u00e8s probable, cependant, que nous pourrons plus facilement faire de telles distinctions si notre vocabulaire contient des termes sp\u00e9cifiques pour les nommer.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Chacune y \u00e9prouve son imperfection, et toutes ensembles leur compl\u00e9mentarit\u00e9, d&#8217;un point de vue universel. En dernier ressort c&#8217;est parce qu\u2019il y a de l&#8217;intraduisible dans chaque langue que leur identit\u00e9 ne peut consister dans une puret\u00e9 imaginaire. Et c\u2019est aussi parce qu\u2019il y a de l\u2019intraduisible dans chaque langue que chacune a besoin des autres.<\/p>\n<p>On peut alors en tirer plusieurs cons\u00e9quences :<\/p>\n<p>&#8211; La premi\u00e8re est que Leibniz ne cherche pas \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019allemand contre les autres langues. \u00c0 ces yeux, d\u00e9fendre une langue, c\u2019est les d\u00e9fendre toutes, c\u2019est-\u00e0-dire travailler \u00e0 leur enrichissement mutuel. Autrement dit, d\u00e9fendre l\u2019allemand c\u2019est exposer ce que cette langue peut apporter aux autres et r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 14\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&#8211; \u00a0Le processus de cet enrichissement mutuel correspond tr\u00e8s exactement \u00e0 ce que Leibniz appelle \u00ab harmonie \u00bb : un principe d&#8217;intelligibilit\u00e9 qui est aussi un principe de continuit\u00e9. Face \u00e0 une diversit\u00e9 tr\u00e8s difficile \u00e0 penser, celle des langues, le principe de continuit\u00e9 apporte de l\u2019ordre en exigeant n\u00e9gativement qu\u2019il n\u2019y ait pas de saut et positivement que le maximum de combinaisons soit r\u00e9alis\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9tablir une continuit\u00e9 dans les ph\u00e9nom\u00e8nes, qu\u2019ils soient linguistiques ou physiques. Mais, autant la continuit\u00e9 peut \u00eatre exprim\u00e9e sous forme de lois dans la physique math\u00e9matique, autant il n\u2019est pas possible d\u2019en \u00e9tablir dans le domaine des langues. Or, l\u00e0 encore c\u2019est l\u2019harmonie qui constitue la principale r\u00e9ponse leibnizienne aux difficult\u00e9s. D\u2019une part elle r\u00e8gle le rapport de la multiplicit\u00e9 des langues vernaculaires \u00e0 l\u2019unicit\u00e9 de la langue adamique, ou primig\u00e8ne. D\u2019autre part, elle r\u00e8gle les relations entre les diff\u00e9rentes mutations en exigeant que l\u2019on comble au maximum les lacunes dans les s\u00e9ries de mots proches ou d\u00e9riv\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une langue et d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre (Cf. Les exemples qu\u2019en donne Leibniz dans les Nouveaux Essais sur l\u2019entendement humain, Livre III, chap. 2, GF p. 219-220.)<\/p>\n<p>&#8211; \u00a0Il y a un dernier point de convergence entre l\u2019harmonie des langues et l\u2019harmonie des substances : elles se pensent toutes sur un mode fondamentalement dynamique : celui de forces qui changent et s\u2019\u00e9changent sans se perdre. \u00c0 ce titre, il nous semble possible de tirer une derri\u00e8re cons\u00e9quence, martiniquaise en quelque sorte. Car changer et \u00e9changer sans se perdre est au coeur du concept de Tout-Monde d\u2019E. Glissant18.<\/p>\n<p>\u2014&gt; \u00ab Je peux changer, en \u00e9changeant avec l\u2019Autre, sans me perdre ni pourtant me d\u00e9naturer19. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014&gt; \u00ab J\u2019appelle Tout-monde notre univers tel qu\u2019il change et perdure en \u00e9changeant et en m\u00eame temps la \u00ab vision \u00bb que nous en avons20. \u00bb<\/p>\n<p>Il est ici essentiel de noter que la \u00ab vision \u00bb n\u2019est rien d\u2019autre que ce que la langue peut en formuler, langue qui elle-m\u00eame \u00ab change et perdure en \u00e9changeant \u00bb.<br \/>Il nous semble que c\u2019est ce que Leibniz tente de dire non seulement de l\u2019allemand mais de toute langue.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<hr \/>\n<p>1 Pr\u00e9cisions sur les dates : les Essais sur l\u2019entendement humain de Locke sont publi\u00e9s en 1690 et les Nouveaux essais sur l\u2019entendement humain de Leibniz sont r\u00e9dig\u00e9s vers 1703\/1704. Leibniz meurt en 1716 et les Nouveaux essais ne seront publi\u00e9s que longtemps apr\u00e8s sa mort, en 1765.<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>2 Compossibilit\u00e9 : pour exister il ne suffit pas qu\u2019une chose soit possible. Il faut que cette chose soit compossible avec de nombreuses autres qui constituent le monde r\u00e9el.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>3 Fureti\u00e8re, Factums, ed Charles Asselineau, p. 16 4 Idem p. 10-11<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>4 Idem p. 10-11<\/p>\n<p>5 Idem p. 12-13<\/p>\n<p>6 Consid\u00e9rations inattendues sur l&#8217;usage et l&#8217;am\u00e9lioration de la langue allemande in L\u2019harmonie des langues, ed. Points Seuils, p. 45-47.<\/p>\n<p>7 Idem, \u00a742, p. 69.<\/p>\n<p>8 Idem, \u00a748, p. 73.<\/p>\n<p>9 Leibniz, Nouveaux essais sur l\u2019entendement humain, livre III, chapitre 3, \u00a71, p. 218-219 ed. GF.<\/p>\n<p>10 Lettre de Leibniz \u00e0 Sparvenfeld, 7 avril 1699 in L\u2019harmonie des langues, ed. Points Seuils, p. 170.<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>11 Benson Mates The philosophy of Leibniz, Metaphysics and Language, Oxford University Press, 1986<\/p>\n<p>12 Der Briefwechsel des Gottfried Wilhelm Leibniz in der k\u00f6niglichen<br \/>\u00f6ffentlichen Bibliothek zu Hannover, E. Bodeman (\u00e9d.), r\u00e9\u00e9d.,<br \/>Olms, Hildesheim, 1966, p. 80-81, (\u00e9dition allemande des in\u00e9dits de la Biblioth\u00e8que de Hanovre) cit\u00e9 par Fr\u00e9d\u00e9ric Nef in Leibniz et le langage, Puf, p. 88-89.<\/p>\n<p>13 Leibniz, Nouveaux essais sur l\u2019entendement humain, livre III, chapitre 2, \u00a71, p. 219-220 ed. GF.<\/p>\n<p>14 On retrouve effectivement l\u2019expression dans la pr\u00e9face de la derni\u00e8re \u00e9dition des \u00e9crits de Montaigne que Marie de Gournay proposa en 1635.<\/p>\n<p>15 Leibniz, Nouveaux Essais sur l\u2019entendement humain, Livre III, chap. 1, GF p. 214.<\/p>\n<p>16 Consid\u00e9rations inattendues sur l\u2019usage et l\u2019am\u00e9lioration de la langue allemande, \u00a739.<\/p>\n<p>17 O. Klineberg, Langage, pens\u00e9e, culture in Bulletin de Psychologie, janvier 1966, pp. 656-657.\u00a0<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>18 Dans un autre article intitul\u00e9 La trame et le tourbillon et \u00e9crit en 2013, Fr. Noudelmann propose de rapprocher les monades de Leibniz et \u00ab l\u2019\u00eatre relationnel au monde \u00bb de Glissant alors m\u00eame que ce dernier avait refus\u00e9 la comparaison en 2003, dans l\u2019un des entretiens, expliquant tr\u00e8s clairement que \u00ab la monade est ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame tandis que la Relation est relation entre ceci et tout le reste \u00bb. Cf. \u00c9douard Glissant et Fran\u00e7ois Noudelmann L\u2019Entretien du monde, Presses Universitaires de Vincennes, coll. \u00ab Litt\u00e9rature Hors Fronti\u00e8re \u00bb, 2018, p. 100 et sv.<\/p>\n<p>19 \u00c9douard Glissant, La Coh\u00e9e du Lamentin, p. 25.<\/p>\n<p>20 \u00c9douard Glissant, Trait\u00e9 du Tout-monde, p. 176.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : D\u00e9fense de l&#8217;allemand et harmonie des langues chez Leibniz \u00a0 Je vais vous parler du langage chez Leibniz. 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