{"id":3457,"date":"2023-02-17T03:56:32","date_gmt":"2023-02-17T06:56:32","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3457"},"modified":"2023-02-17T04:31:07","modified_gmt":"2023-02-17T07:31:07","slug":"daniel-pujol-la-societe-cest-la-guerre","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3457","title":{"rendered":"Daniel Pujol : La soci\u00e9t\u00e9 c&#8217;est la guerre"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2023\/02\/La-societe-cest-la-guerre.pdf\">La soci\u00e9t\u00e9 c&#8217;est la guerre<\/a><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Entre 1975 et 1976, \u00e9mergent dans le discours de Michel Foucault trois n\u00e9ologismes qui conna\u00eetront une remarquable fortune : pouvoir disciplinaire, biopouvoir et biopolitique. Cette p\u00e9riode est marqu\u00e9e par trois \u00e9v\u00e9nements majeurs de l\u2019\u0153uvre foucaldienne : la publication en f\u00e9vrier 1975 de <i>Surveiller et punir<\/i>, le cours prononc\u00e9 au Coll\u00e8ge de France de janvier \u00e0 mars 1976 (publi\u00e9 en 1997 sous le titre \u00ab <i>Il faut d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9<\/i> \u00bb) et la publication en octobre 1976 de <i>La volont\u00e9 de savoir<\/i> (<i>Histoire de la sexualit\u00e9 I<\/i>). Ce sont le biopouvoir et sa g\u00e9n\u00e9alogie, qui nous int\u00e9ressent plus particuli\u00e8rement ici.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><i><u>Qu\u2019est-ce que le biopouvoir ?<\/u><\/i><\/p>\n<p>Pour Foucault, entre la fin de l\u2019Age classique et tout au long du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res advient une s\u00e9rie de transformations d\u00e9cisives dans la mani\u00e8re dont le pouvoir s\u2019exerce dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale. Une formule r\u00e9v\u00e8le ce grand renversement : le droit souverain de \u00ab faire mourir et laisser vivre \u00bb, droit de vie et de mort, devient droit de \u00ab faire vivre et laisser mourir \u00bb.<\/p>\n<p>Au chapitre V (<i>Droit de mort et pouvoir sur la vie<\/i>) de <i>La Volont\u00e9 de savoir<\/i>, Foucault suppose deux p\u00f4les, d\u2019apr\u00e8s lui \u00ab reli\u00e9s par un faisceau interm\u00e9diaire de relations \u00bb, \u00e0 cette transformation. Le premier, \u00e0 partir du XVII\u00b0S, \u00ab a \u00e9t\u00e9 centr\u00e9 sur le corps comme machine : son dressage, la majoration de ses aptitudes, l\u2019extorsion de ses forces, la croissance parall\u00e8le de son utilit\u00e9 et de sa docilit\u00e9, son int\u00e9gration \u00e0 des syst\u00e8mes de contr\u00f4le efficaces et \u00e9conomiques&#8230; \u00bb, produisant une \u00ab <i>anatomo-politique du corps humain<\/i> \u00bb. Le second, au XVIII\u00b0S, \u00ab est centr\u00e9 sur le corps-esp\u00e8ce, sur le corps travers\u00e9 par la m\u00e9canique du vivant et servant de support aux processus biologiques : la prolif\u00e9ration, les naissances et la mortalit\u00e9, le niveau de sant\u00e9, la dur\u00e9e de la vie, la long\u00e9vit\u00e9 &#8230; \u00bb. Il s\u2019agit l\u00e0 \u00ab de toute une s\u00e9rie d\u2019interventions et de<i> contr\u00f4les r\u00e9gulateurs <\/i>: une <i>biopolitique de la population<\/i> \u00bb.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9crit le passage de l\u2019assujettissement classique, dont <i>Le L\u00e9viathan<\/i> (1651) de Thomas Hobbes pense la th\u00e9orie et la pratique, \u00e0 l\u2019assujettissement moderne, <i>biopouvoir<\/i> \u00ab un \u00e9l\u00e9ment indispensable du d\u00e9veloppement du capitalisme&#8230; \u00bb, selon lui.<\/p>\n<p>Le pouvoir souverain classique, accept\u00e9 contractuellement ou impos\u00e9 par droit de conqu\u00eate, menace la vie de celui qui, par un moyen quelconque, en conteste la toute-puissance. \u00catre juridique, il impose ses lois \u00e0 un territoire, par la substitution au droit naturel de chacun \u00e0 agir pour sa conservation d\u2019une protection accord\u00e9e en \u00e9change de l\u2019ob\u00e9issance. La soci\u00e9t\u00e9, toujours territorialis\u00e9e, n\u2019existe qu\u2019\u00e0 cette condition. Aussi, elle subsiste sous une double menace. L\u2019absence de pouvoir souverain la livrerait \u00e0 des antagonismes de plus en plus mortif\u00e8res. Ils m\u00e8neraient \u00e0 sa disparition. En t\u00e9moigne la vieille terreur de la guerre civile, la stasis des Grecs. En m\u00eame temps, la pr\u00e9sence du pouvoir, pour protectrice qu\u2019elle soit, se manifeste pragmatiquement comme puissance de pr\u00e9dation.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab Le pouvoir y \u00e9tait avant tout droit de prise : sur les choses, le temps, les corps et finalement la vie ; il culminait dans le privil\u00e8ge de s\u2019en emparer pour la supprimer. \u00bb, \u00e9crit Michel Foucault.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, la pr\u00e9carit\u00e9 de la vie investit l\u2019ensemble des repr\u00e9sentations et pratiques sociales : rites et liturgies \u00e0 vocation p\u00e9nitentielle, pris en charge par l\u2019institution religieuse, m\u0153urs et traditions populaires, \u0153uvres d\u2019art. Que l\u2019on songe \u00e0 l\u2019anamorphose du cr\u00e2ne dans <i>Les Ambassadeurs<\/i> de Holbein (1533), \u00e0 <i>Le Chevalier, la Mort et le Diable<\/i> (1513) d\u2019Albrecht D\u00fcrer, aux si nombreuses vanit\u00e9s du XVII\u00b0S, autant de variations autour de la formule latine <i>memento mori<\/i>.<\/p>\n<p>Dans son <i>Testament<\/i> (1461), Fran\u00e7ois Villon \u00e9crit :<\/p>\n<p>\u00ab Je congnois que povres et riches, \/ Sages et folz, prestres et laiz, \/ Nobles, villains, larges et chiches, \/ Petiz et grans, et beaulx et laiz, \/ Dames \u00e0 rebrassez collez, \/ De quelconque condicion, \/ Protans atours et bourrelez, \/ Mort saisit sans exception. (&#8230;) La mort le fait fremir, pallir, \/ Le nez courber, les vaines tendre, \/ Le col enfler, la chair mollir, \/ Joinctes et nerfs croistre et estendre. \/ Corps femenin, qui tant est tendre, \/ Poly, souef, si precieux, \/ Te fauldra il ces maulx attendre ? \/ Oy, ou tout vif aller es cieulx. \u00bb<\/p>\n<p>Si le pouvoir tue, il sait aussi qu\u2019il peut mourir : il est un \u00ab dieu mortel \u00bb, selon la formule de Thomas Hobbes. S\u2019il n\u2019y avait la foi en une vie \u00e9ternelle succ\u00e9dant \u00e0 la mort physique, \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance du salut tel qu\u2019il est formul\u00e9 dans le dogme chr\u00e9tien, qu\u2019est-ce qui emp\u00eacherait de penser, qu\u2019au fond, seule la mort est souveraine ?<\/p>\n<p>Le biopouvoir, qui \u00e9merge et se d\u00e9ploie selon Foucault \u00e0 partir du XVIII\u00b0S, quant \u00e0 lui, fait vivre.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit plus d\u2019un pouvoir surplombant le sujet politique, qu\u2019il d\u00e9finit par un ensemble de contraintes juridiques hi\u00e9rarchisant ses degr\u00e9s de menaces et de supplices en fonction de la gravit\u00e9 des actes de transgression. Il ne s\u2019agit plus d\u2019un pouvoir qui alterne violence et protection, punition et r\u00e9tribution, afin de rappeler au corps social le contrat dissym\u00e9trique \u2013 dont la monarchie absolue serait l\u2019apog\u00e9e \u2013 qui le fait \u00eatre et pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre. Il s\u2019agit \u00e0 pr\u00e9sent de prendre en charge, non plus des territoires peupl\u00e9s d\u2019hommes, mais directement des populations. Et d\u2019agir sur elles et parmi elles, non seulement par la r\u00e9pression et la peur, mais aussi en les soignant, les organisant, les \u00e9duquant, en apportant des r\u00e9ponses et des solutions aux sollicitations d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne que de nouveaux savoirs sont en train de constituer, le \u00ab vivant \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Ce n\u2019est plus uniquement par la perspective de la mortalit\u00e9 que se d\u00e9finit l\u2019esp\u00e8ce humaine mais aussi par ses capacit\u00e9s \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>Le pouvoir intervient donc au c\u0153ur de ces capacit\u00e9s afin de les contr\u00f4ler et les fa\u00e7onner. Les moyens de cette double intervention, Foucault les appelle des \u00ab technologies \u00bb. Le contr\u00f4le lui-m\u00eame ne se limite pas \u00e0 un syst\u00e8me de surveillance et domination, son r\u00f4le n\u2019est pas seulement disciplinaire. Il accro\u00eet en chacune des manifestations de la vie, les possibilit\u00e9s d\u2019un perfectionnement et d\u2019une rentabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Foucault :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019homme pendant des mill\u00e9naires est rest\u00e9 ce qu\u2019il \u00e9tait pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d\u2019une existence politique ; l\u2019homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d\u2019\u00eatre vivant est en question. \u00bb<\/p>\n<p>Pour qu\u2019un pouvoir sur la vie devienne effectif il a fallu qu\u2019\u00e0 partir de nouveaux savoirs, \u00e9merge la constitution d\u2019une science nouvelle. Ce n\u2019est que tardivement, en 1802, que Jean- Baptiste de Lamarck dans ses Recherches sur l\u2019organisation des corps vivants, en envisagera le nom :<\/p>\n<p>\u00ab Tout ce qui est g\u00e9n\u00e9ralement commun aux v\u00e9g\u00e9taux et aux animaux comme toutes les facult\u00e9s qui sont propres \u00e0 chacun de ces \u00eatres sans exception, doit constituer l&#8217;unique et vaste objet d&#8217;une science particuli\u00e8re qui n&#8217;est pas encore fond\u00e9e, qui n&#8217;a m\u00eame pas de nom, et \u00e0 laquelle je donnerai le nom de biologie. \u00bb<\/p>\n<p>Il va s\u2019agir pour le pouvoir \u00e9tatique, sans renoncer aux pr\u00e9rogatives de la souverainet\u00e9, de changer de stratag\u00e8mes, de techniques et d\u2019op\u00e9rations. De l\u2019unit\u00e9 et de la verticalit\u00e9 inh\u00e9rentes \u00e0 la souverainet\u00e9 classique il faudra passer \u00e0 un processus de diversification et de diss\u00e9mination. Autant de r\u00e9ponses technologiques aux probl\u00e9matiques du vivant, autant de dispositifs.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Et les r\u00e9ponses sont nombreuses et vari\u00e9es. Elles en appellent \u00e0 de nouvelles alliances entre savoirs et pouvoirs. D\u00e9mographie comme \u00e9valuation des rapports entre naissances et d\u00e9c\u00e8s, sant\u00e9, hygi\u00e8ne, alimentation, am\u00e9nagement et salubrit\u00e9 des espaces d\u2019habitation, gestion des d\u00e9placements migratoires, am\u00e9lioration de la productivit\u00e9, pr\u00e9vision des catastrophes naturelles \u2013 les changements dans le traitement des \u00e9pid\u00e9mies en sont embl\u00e9matiques -, dessinent des plans d\u2019interventions du pouvoir aux intersections desquels des relations se nouent entre des domaines qu\u2019auparavant rien ne rapprochait. Naissent \u00e9galement des puissances de contr\u00f4le, de discipline, de dressage et de domination in\u00e9dites. En t\u00e9moignent l\u2019organisation des prisons, des casernes, des \u00e9coles, des ateliers, des hospices et des h\u00f4pitaux.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Dans, <i>Surveiller et punir<\/i>, au chapitre 3 de la troisi\u00e8me partie : <i>Le panoptisme<\/i>, Michel Foucault \u00e9tudie le <i>Panopticon<\/i>, r\u00e9alisation architecturale de surveillance dont le principe est con\u00e7u par le philosophe anglais utilitariste Jeremy Bentham, ma\u00eetre \u00e0 penser de John Stuart Mill.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e est simple : au milieu d\u2019un b\u00e2timent circulaire compos\u00e9 de cellules individuelles \u00e0 deux fen\u00eatres, l\u2019une orient\u00e9e vers l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019autre vers l\u2019int\u00e9rieur afin qu\u2019elles soient travers\u00e9es de lumi\u00e8re, se trouve une tour \u00e0 partir de laquelle un gardien surveille les d\u00e9tenus. Ceux-ci ne voient jamais leur surveillant, ils ignorent d\u2019ailleurs \u00e0 quel moment ils sont surveill\u00e9s mais tout est fait pour qu\u2019ils s\u2019imaginent l\u2019\u00eatre en permanence. Peu importe d\u2019ailleurs qui occupe les cellules, il pourrait s\u2019agir de chambre d\u2019h\u00f4pital ou d\u2019hospice, de chambres d\u2019internat pour \u00e9coliers, d\u2019ateliers o\u00f9 travaillent des ouvriers. Il est possible d\u2019inventer un autre dispositif, afin de surveiller les surveillants ou d\u2019organiser des visites pour un public d\u2019amateurs de surveillance. Foucault compare chaque cellule \u00e0 la sc\u00e8ne d\u2019un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 se joue une repr\u00e9sentation pour un spectateur \u00e0 la fois pr\u00e9sent et absent. C\u2019en est fini du sombre cachot qui derri\u00e8re sa lourde porte soustrait \u00e0 la visibilit\u00e9 publique celui qui y est enferm\u00e9, mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart, oubli\u00e9. Ne parle-t-on pas d\u2019ailleurs d\u2019oubliettes, frissonnant \u00e0 la fois de terreur et de soulagement \u00e0 l\u2019\u00e9vocation des horreurs du pass\u00e9 ? Les habitacles du panoptique peuvent disposer d\u2019un certain confort, pourvu que ceux qui les habitent se pensent surveill\u00e9s. Ainsi, ils participent \u00e0 leur surveillance par l\u2019int\u00e9riorisation de son principe, ils s\u2019assujettissent. Quant au pouvoir, il enferme, il isole mais n\u2019est jamais vu et par son invisibilit\u00e9, il arrive \u00e0 faire oublier qu\u2019il existe.<\/p>\n<p>\u00ab La morale r\u00e9form\u00e9e, la sant\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e, l&#8217;industrie revigor\u00e9e, l&#8217;instruction diffus\u00e9e, les charges publiques all\u00e9g\u00e9es, l&#8217;\u00e9conomie fortifi\u00e9e \u2014 le n\u0153ud gordien des lois sur les pauvres non pas tranch\u00e9, mais d\u00e9nou\u00e9 \u2014 tout cela par une simple id\u00e9e architecturale. \u00bb, \u00e9crit Jeremy Bentham dans son <i>Panoptique<\/i> (1780).<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour Foucault : \u00ab Un assujettissement r\u00e9el na\u00eet m\u00e9caniquement d\u2019une relation fictive. \u00bb<\/p>\n<p>Ces \u00ab dispositifs \u00bb, sont d\u2019autant plus efficaces, qu\u2019ils ne prennent plus appui sur la violence explicite et implicite par laquelle le souverain dit et impose la loi. Ils rel\u00e8vent d\u2019une alliance bienveillante entre le savant et le politique. Ils ne se contenteront pas de surveiller, de jouer seulement un r\u00f4le disciplinaire. Ils vont imposer des normes \u00e0 la vie, l\u00e0 o\u00f9 auparavant le pouvoir ne s\u2019aventurait pas car rien ne l\u2019y orientait.<\/p>\n<p>\u00ab Pour la premi\u00e8re fois sans doute dans l\u2019histoire, le biologique se r\u00e9fl\u00e9chit dans le politique ; le fait de vivre n\u2019est plus ce soubassement inaccessible qui n\u2019\u00e9merge que de temps en temps, dans le hasard de la mort et de sa fatalit\u00e9 ; il passe pour une part dans le champ de contr\u00f4le du savoir et d\u2019intervention du pouvoir. \u00bb \u00e9crit Michel Foucault, au chapitre V de <i>La volont\u00e9 de savoir<\/i>.<\/p>\n<p>Pour lui, la norme remplace la loi comme moyen de division de la soci\u00e9t\u00e9. Au nom de la loi, le souverain neutralise, voire annihile l\u2019ennemi politique. Dans cette op\u00e9ration il concentre le maximum de sa puissance, d\u2019o\u00f9, parfois, la forme extr\u00eame de sa violence. Mais hors de ce champ, il se r\u00e9pand rarement, par indiff\u00e9rence ou indolence peut-\u00eatre, \u00ab il laisse vivre \u00bb. Le biopouvoir, pour sa part, s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous les champs possibles. Sa puissance \u00e0 faire vivre passe par sa puissance \u00e0 \u00e9tablir des normes, \u00e0 normaliser, sans que, pour autant le pouvoir de la loi disparaisse. Or, le fait de la norme est de classer, hi\u00e9rarchiser, distribuer des qualit\u00e9s, toujours par le fait d\u2019un savoir qui en permet l\u2019\u00e9nonciation.<\/p>\n<p>Par la norme on exclut tous ceux qui par leur mode d\u2019\u00eatre ne correspondent pas \u00e0 la vocation de la vie \u00e0 s\u2019int\u00e9grer aux plans de la productivit\u00e9 et de l\u2019utilit\u00e9, \u00e0 s\u2019organiser en vue d\u2019une efficience toujours accrue. La norme exclut, elle \u00ab laisse mourir \u00bb ceux qui \u00e9chappent \u00e0 son pouvoir de normer, ceux que le biopouvoir regroupe sous l\u2019appellation g\u00e9n\u00e9rique d\u2019anormaux.<\/p>\n<p>Sont anormaux les fous, les pauvres improductifs, ceux dont la sexualit\u00e9 n\u2019est pas compatible avec la reproduction de l\u2019esp\u00e8ce, les oisifs, les d\u00e9linquants, les alcooliques et les toxicomanes, les \u00ab races \u00bb qui ne se laissent ni assimiler ni coloniser et en g\u00e9n\u00e9ral les r\u00e9fractaires \u00e0 l\u2019assignation d\u2019une identit\u00e9 immuable. Autant dire que pour Foucault, le biopouvoir n\u2019\u00e9mancipe qu\u2019au prix d\u2019un assujettissement qui, dans sa d\u00e9clinaison extr\u00eame peut s\u2019av\u00e9rer exterminateur.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><i><u>C\u2019est par sa g\u00e9n\u00e9alogie que s\u2019\u00e9claire sa puissance \u00e0 inqui\u00e9ter.<\/u><\/i><\/p>\n<p>Mais quel est le statut \u00e9pist\u00e9mologique du biopouvoir ? Qu\u2019y-a-t-il dans le style de pens\u00e9e de Foucault qui en d\u00e9termine l\u2019originalit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Un coup d\u2019\u0153il du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e9thode nous conduira peut-\u00eatre vers ses v\u00e9ritables intentions.<\/p>\n<p>Michel Foucault a souvent exprim\u00e9 sa m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de toute \u00ab philosophie politique \u00bb. S\u2019il s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 produire une th\u00e9orie du pouvoir, il n\u2019a jamais consacr\u00e9 d\u2019ouvrage sp\u00e9cifique \u00e0 la question. Il n\u2019y a pas de livre sur le biopouvoir. Davantage pr\u00e9occup\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re nietzsch\u00e9enne, par la g\u00e9n\u00e9alogie des discours et le renversement des \u00ab idoles de la tribu \u00bb (Francis Bacon), que par la construction d\u2019un syst\u00e8me ou la constitution d\u2019un savoir positif, il s\u2019installe strat\u00e9giquement entre philosophie et histoire pour subvertir les deux.<\/p>\n<p>Ironiste de g\u00e9nie, il pose en \u00ab empiriste aveugle \u00bb. Et de se demander publiquement si son \u0153uvre n\u2019a pas essentiellement consist\u00e9 \u00ab \u00e0 inventer des fictions \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai pas de th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale et je n\u2019ai pas non plus d\u2019instrument s\u00fbr. Je t\u00e2tonne, je fabrique, comme je peux, des instruments qui sont destin\u00e9s \u00e0 faire appara\u00eetre des objets. Les objets sont un petit peu d\u00e9termin\u00e9s par les instruments, bons ou mauvais, que je fabrique. Ils sont faux, si mes instruments sont faux&#8230; J\u2019essaie de corriger mes instruments par les objets que je crois d\u00e9couvrir et, \u00e0 ce moment-l\u00e0, l\u2019instrument corrig\u00e9 fait appara\u00eetre que l\u2019objet que j\u2019avais d\u00e9fini n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait celui-l\u00e0, c\u2019est comme \u00e7a que je bafouille ou titube, de livre en livre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab <i>Pouvoir et savoir<\/i> \u00bb, entretien avec S. Hasumi, in M. Foucault, <i>Dits et \u00e9crits<\/i> (1954-1988), Paris, Gallimard, 1994, vol. 3, p. 404-405.<\/p>\n<p>Dans un texte de 1971, <i>Nietzsche, la g\u00e9n\u00e9alogie, l\u2019histoire<\/i>, Foucault, en analysant la critique nietzsch\u00e9enne du discours de l\u2019histoire par le recours \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie, semble parler de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Dans une quasi-paraphrase du d\u00e9but de la <i>G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/i>, il \u00e9crit : \u00ab La g\u00e9n\u00e9alogie est grise ; elle est m\u00e9ticuleuse et patiemment documentaire. Elle travaille sur des parchemins embrouill\u00e9s, gratt\u00e9s, plusieurs fois r\u00e9crits. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<span style=\"font-size: 16px;\">Derri\u00e8re le masque de Nietzsche on devine l\u2019arch\u00e9ologue Foucault compilant archives, comptes-rendus, r\u00e8glements, manuels, m\u00e9moires d\u2019anonymes ou de presqu\u2019inconnus, rapports de toutes origines, statistiques et diagrammes, lors d\u2019interminables s\u00e9ances de lecture \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France. Il \u00e9tablit un r\u00e9seau de r\u00e9f\u00e9rences o\u00f9 le m\u00e9dical rencontre le p\u00e9nal, le juridique rencontre la p\u00e9dagogie et la t\u00e9ratologie l\u2019am\u00e9nagement du territoire. Il sonde des strates de significations toujours port\u00e9es par une documentation aussi pr\u00e9cise que pl\u00e9thorique, jamais exhaustive. Contre les effets aveuglants de s\u00e9dimentation il r\u00e9v\u00e8le des connexions incertaines entre savoirs \u00e9pars et effets de pouvoir. En apparence, nous sommes loin de ce que nous croyions \u00eatre le travail philosophique : \u00ab l\u2019invention de concepts \u00bb \u00e0 partir d\u2019une m\u00e9ditation toujours recommenc\u00e9e des grandes \u0153uvres de l\u2019histoire de la philosophie.<\/span><\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Plus loin dans le m\u00eame texte, Foucault persiste :<\/p>\n<p>\u00ab La g\u00e9n\u00e9alogie de s\u2019oppose pas \u00e0 l\u2019histoire comme la vue alti\u00e8re et profonde du philosophe au regard de taupe du savant ; elle s\u2019oppose au contraire au d\u00e9ploiement m\u00e9tahistorique des significations id\u00e9ales et des ind\u00e9finies t\u00e9l\u00e9ologies. Elle s\u2019oppose \u00e0 la recherche de l\u2019origine. \u00bb<\/p>\n<p>Son ami l\u2019historien Paul Veyne, dans son livre <i>Foucault<\/i> (2008), s\u2019appuie sur une probl\u00e9matique foucaldienne d\u00e9velopp\u00e9e par le philosophe dans <i>L\u2019Arch\u00e9ologie du savoir <\/i>(1969), pour rendre compte des exigences du m\u00e9tier d\u2019historien :<\/p>\n<p>\u00ab Il serait bon, je crois, pour un historien, d\u2019expliciter d\u2019abord, l\u2019identit\u00e9 singuli\u00e8re (le discours) des personnages et formations historiques dont il va narrer l\u2019histoire, avant de mettre en intrigue tous ces h\u00e9ros (car tout est intrigue dans notre monde sublunaire, o\u00f9 il n\u2019y a pas de premier moteur souverain, \u00e9conomique ou autre) et d\u2019expliquer le pourquoi de leur trag\u00e9die, de d\u00e9m\u00ealer ce que furent ces intrigues. \u00bb<\/p>\n<p>Autant dire qu\u2019il serait bon, pour un historien, d\u2019\u00eatre foucaldien.<\/p>\n<p>Mais voici que le philosophique surgit de l\u00e0 o\u00f9 ne l\u2019imaginait pas.<\/p>\n<p>Dans un passage de <i>Le dispositif de sexualit\u00e9<\/i>, quatri\u00e8me partie de La volont\u00e9 de savoir, Foucault rappelle les motivations de sa d\u00e9marche :<\/p>\n<p>\u00ab Il s\u2019agit \u00e0 la fois, en se donnant une autre th\u00e9orie du pouvoir, de former une autre grille de d\u00e9chiffrement historique ; et en regardant d\u2019un peu pr\u00e8s tout un mat\u00e9riau historique, d\u2019avancer peu \u00e0 peu vers une autre conception du pouvoir. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour que la recherche historique se justifie, il faut que la th\u00e9orie tente de se formuler tout en lib\u00e9rant un ensemble de perspectives. C\u2019est par l\u00e0 qu\u2019elle se r\u00e9v\u00e8le comme \u00ab fiction \u00bb. Elle \u00e9prouve le r\u00e9el sans jamais l\u2019\u00e9puiser. Elle coordonne sa confrontation avec l\u2019archive historique. L\u2019autre nom pour confrontation, pourrait, ici, \u00eatre \u00ab l\u2019intrigue \u00bb que le pouvoir suscite et renouvelle dans ses m\u00e9tamorphoses. Le philosophe se d\u00e9voile dans le pr\u00e9sent, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019\u00e9preuve pr\u00e9sente du pouvoir. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019il part, c\u2019est de l\u00e0 qu\u2019il parle, en une \u00ab politique de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Mais cette v\u00e9rit\u00e9, n\u2019est jamais fond\u00e9e en un commencement vers lequel il faudrait remonter ou que l\u2019on aurait \u00e0 d\u00e9voiler afin de l\u2019\u00e9tablir.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Elle s\u2019\u00e9prouve en provoquant.<\/p>\n<p>Entre son esquisse sous les formes du \u00ab pouvoir disciplinaire \u00bb et du \u00ab panoptisme \u00bb dans <i>Surveiller et punir <\/i>(1975) et son \u00e9laboration dans <i>La volont\u00e9 de savoir <\/i>(1976), Michel Foucault donna un cours au Coll\u00e8ge de France publi\u00e9 sous le titre <i>Il faut d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9<\/i>.<\/p>\n<p>Il y constituera la g\u00e9n\u00e9alogie du biopouvoir en ses pr\u00e9misses en une s\u00e9rie de propositions qui peuvent appara\u00eetre comme autant de provocations.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 ne trouve ni son origine ni sa justification dans le discours philosophico- juridique du contrat et de la souverainet\u00e9 mais dans la pratique historico-politique de la guerre.<\/p>\n<p>Cette guerre est d\u2019autant plus radicale qu\u2019elle s\u2019impose en \u00ab guerre des races \u00bb mobilisant savoirs et pouvoirs comme stratag\u00e8mes.<\/p>\n<p>Le passage, entre l\u2019Age classique et le Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, du pouvoir souverain \u00ab qui fait mourir et laisse vivre \u00bb aux pouvoirs sur la vie, le biopouvoir \u00ab qui fait vivre et laisse mourir \u00bb, augure de formes in\u00e9dites d\u2019assujettissement des hommes et de leur vie sociale.<\/p>\n<p>Encore ne faut-il pas prendre la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab pour une matrice et le r\u00e9ceptacle final de toute chose \u00bb nous avertit Paul Veyne, car du point de vue foucaldien la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab a elle-m\u00eame besoin d\u2019\u00eatre expliqu\u00e9e ; loin d\u2019\u00eatre ultime, elle est ce que font d\u2019elle \u00e0 chaque \u00e9poque tous les discours et les dispositifs dont elle est le r\u00e9ceptacle. \u00bb.<\/p>\n<p><em><u>Par quels biais fictionnels, par quelles techniques narratives, Foucault construit-il l\u2019intrigue de son discours sur la soci\u00e9t\u00e9 ?<\/u><\/em><\/p>\n<p>Pour commencer, il s\u2019agit de remplacer les versions qui imposaient un certain r\u00e9cit de la formation de la soci\u00e9t\u00e9 par d\u2019autres, plus pertinentes selon les discours que Foucault nous d\u00e9voile. Leur pertinence ne se d\u00e9duit pas d\u2019un plus haut degr\u00e9 de v\u00e9racit\u00e9 et de v\u00e9rifiabilit\u00e9 mais des effets qu\u2019ils induisent dans l\u2019organisation des rapports sociaux et de leur traitement par l\u2019Etat.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Voici la sc\u00e8ne primitive qu\u2019il s\u2019agit de remettre en cause, celle que Foucault identifie au \u00ab discours philosophico-juridique du contrat \u00bb. Celui-ci, fait de la souverainet\u00e9 un principe juridique et de la loi le moyen par lequel se r\u00e9alise sa mise en pratique. L\u2019exercice du pouvoir dans la soci\u00e9t\u00e9, suppose un sujet. Par sa rationalit\u00e9, celui-ci se montre capable de d\u00e9cider du contrat comme moyen de pacification de ses relations avec ses semblables. En ce sens, la soci\u00e9t\u00e9 c\u2019est la paix. C\u2019est l\u00e0 sa finalit\u00e9, dont l\u2019accomplissement est pris en charge par l\u2019Etat \u00e0 travers son activit\u00e9 l\u00e9gislatrice.<\/p>\n<p>Nous reconnaissons le discours de la philosophie politique classique. De la Renaissance avec Jean Bodin (XVI\u00b0S) dans ses <i>Six livres de la R\u00e9publique<\/i> \u00e0 L\u2019Age classique avec <i>Le L\u00e9viathan<\/i> de Thomas Hobbes, il d\u00e9ploie son argumentation. Cette construction juridique suppose \u00e0 son origine un sujet pensant, animal politique ou pas, dont la rationalit\u00e9 le m\u00e8ne \u00e0 un libre choix de l\u2019assujettissement \u00e0 la loi, comme pouvoir souverain. Nous sommes pris dans ce que Heidegger appelait une \u00ab m\u00e9taphysique de la subjectivit\u00e9 \u00bb, qui pr\u00eate \u00e0 la qualit\u00e9 de sujet une position originaire \u00e0 partir de laquelle un ensemble de relations s\u2019\u00e9tablit dans le monde. Or, pour Foucault, dans les affaires de pouvoir, c\u2019est la relation qui est premi\u00e8re, c\u2019est elle qui en assujettissant produit des sujets.<\/p>\n<p>La subjectivit\u00e9 est effet et non pas cause.<\/p>\n<p>La relation de pouvoir manifeste celui-ci dans des situations concr\u00e8tes. Elle se passe, pour s\u2019expliquer, du mod\u00e8le id\u00e9al qu\u2019invente la philosophie. Il s\u2019agit donc de changer de perspective, de renouveler la sc\u00e8ne et ses repr\u00e9sentations, du juridico-philosophique vers l\u2019historico-politique.<\/p>\n<p>Que r\u00e9v\u00e8le ce renouvellement ?<\/p>\n<p>D\u2019abord le besoin de laisser les formes de pouvoir se d\u00e9ployer dans leur multiplicit\u00e9, leur vari\u00e9t\u00e9, leurs pratiques contradictoires comment autant de pratiques de contrainte. A partir de l\u00e0 on remarque que non seulement la loi n\u2019a aboli aucun rapport de force dans la soci\u00e9t\u00e9 mais qu\u2019elle est un proc\u00e9d\u00e9 parmi d\u2019autres pour le maintenir.<\/p>\n<p>Il faudrait \u00e9ventuellement tenter de penser la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir du mod\u00e8le de la guerre.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Foucault renverse la c\u00e9l\u00e8bre formule de Clausewitz : \u00ab ce n\u2019est pas la guerre qui est la continuation de la politique par d\u2019autres moyens, mais au contraire c\u2019est la politique qui est la continuation de la guerre par d\u2019autres moyens. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Il est certes difficile d\u2019\u00e9tablir factuellement que le ph\u00e9nom\u00e8ne guerrier inaugure l\u2019ensemble des questions sociales. Il est tout autant malais\u00e9 de superposer m\u00e9caniquement, les notions de tactique et de strat\u00e9gie aux relations de pouvoir. Pour Foucault, en qu\u00eate de fictions provoquant la v\u00e9rit\u00e9, les questions sont plut\u00f4t les suivantes.<\/p>\n<p>Quand, historiquement, s\u2019est form\u00e9e l\u2019hypoth\u00e8se que la soci\u00e9t\u00e9 est n\u00e9e de la guerre ?<\/p>\n<p>Comment les intrigues politiques et historiques qui la traversent, apparaissent sous la forme de batailles, de si\u00e8ges, de campagnes, de retraites et d\u2019occupations ?<\/p>\n<p>Pourquoi toute revendication politique \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019exercice du pouvoir, r\u00e9actionnaire ou r\u00e9volutionnaire, trouve-t-elle sa justification dans le droit de conqu\u00eate ?<\/p>\n<p>Ce sc\u00e9nario suppose plusieurs \u00e9tapes.<\/p>\n<p>D\u2019abord qu\u2019entend-on par guerre ?<\/p>\n<p>Chez Hobbes, afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019angoisse d\u2019une vie \u00ab solitaire, indigente, d\u00e9go\u00fbtante, animale et br\u00e8ve \u00bb (<i>L\u00e9viathan<\/i>), les hommes d\u00e9cident de renoncer par contrat \u00e0 la libert\u00e9 infinie de l\u2019\u00e9tat de nature et finissent par s\u2019assujettir \u00e0 l\u2019Etat souverain. Celui-ci les prot\u00e8ge en \u00e9change de l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 ses lois. Ils mettent ainsi un terme \u00e0 \u00ab la guerre de tous contre tous \u00bb dans l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une prosp\u00e9rit\u00e9 rendue possible par l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une s\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. C\u2019est ce mod\u00e8le qu\u2019il s\u2019agit, pour Foucault, d\u2019\u00e9carter. La guerre de Hobbes n\u2019en est pas une. Elle ne recouvre aucune des caract\u00e9ristiques que l\u2019on regroupe sous ce nom.<\/p>\n<p>Dans la pens\u00e9e hobbesienne, elle se pr\u00e9sente comme un ensemble de repr\u00e9sentations entre sujets fictifs, postul\u00e9s comme \u00e9gaux en dispositions physiques et intellectuelles. Ils sont capables de calcul (\u00ab la raison c\u2019est compter \u00bb, estime Hobbes) et d\u2019imagination. Par la combinaison de ces deux facult\u00e9s, chacun \u00e9value la menace qui provient d\u2019autrui et les dommages \u00e0 subir en cas de recours \u00e0 la force. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9v\u00e9nement guerre \u00e0 proprement parler mais un \u00e9tat de bellig\u00e9rance virtuelle, et ses effets sur l\u2019imagination, d\u00e9tourne les hommes de toute activit\u00e9 leur permettant d\u2019assurer leur bien-\u00eatre, au-del\u00e0 de la simple autoconservation. Avec leur raison calculatrice, les hommes inventent les dispositifs qui leurs \u00e9viteraient les dangers de la guerre.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>La formule de Foucault est sans \u00e9quivoque : \u00ab C\u2019est la non-guerre pour Hobbes qui fonde l\u2019Etat et lui donne sa forme. \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 11\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Par cons\u00e9quent, c\u2019est vers la guerre comme \u00e9v\u00e9nement politique, pens\u00e9e historiquement, que Michel Foucault se tourne pour construire le discours g\u00e9n\u00e9alogique de fondation de la soci\u00e9t\u00e9. Guerre qui engage l\u2019affrontement des corps, qui fait couler le sang, dans laquelle les vainqueurs imposent leur domination aux vaincus, et pendant laquelle, naturellement, on tue et on se fait tuer. Les effets de guerre se doublent cependant d\u2019un savoir guerrier, de dispositifs guerriers, d\u2019un discours de la guerre. Les r\u00e8gles qui encadrent l\u2019activit\u00e9 militaire, qui permettent la pratique des tactiques, strat\u00e9gies, campagnes, man\u0153uvres, si\u00e8ges, batailles, conqu\u00eates et r\u00e9gimes d\u2019occupation, encadrent \u00e9galement la formation des soci\u00e9t\u00e9s et leur fonctionnement. Le moment o\u00f9, selon Foucault, le biopouvoir commence \u00e0 s\u2019esquisser dans la relation entre l\u2019Etat et la soci\u00e9t\u00e9, correspond \u00e0 une \u00e9volution particuli\u00e8re de l\u2019institution militaire.<\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que se compose le mod\u00e8le de la monarchie absolue et que se profilent les grands Etats nationaux au cours de l\u2019Age classique, les multiples pouvoirs diss\u00e9min\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale se dissolvent par l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Etat centralis\u00e9 et sa toute-puissance administrative, judiciaire et politique. Les activit\u00e9s guerri\u00e8res connaissent le m\u00eame sort. Par une longue \u00e9volution elles deviennent une pratique de l\u2019Etat. Elles deviennent aussi l\u2019objet d\u2019une science, d\u2019une sp\u00e9cialit\u00e9. Si se perp\u00e9tue l\u2019apparence du prestige aristocratique du m\u00e9tier des armes, se forme une institution, professionnalis\u00e9e, sp\u00e9cialis\u00e9e et contr\u00f4l\u00e9e. Elle demeure certes investie de part en part par la noblesse.<\/p>\n<p>\u00ab A une soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement travers\u00e9e de rapports guerriers s\u2019est peu \u00e0 peu substitu\u00e9 un Etat dot\u00e9 d\u2019institutions militaires. \u00bb, \u00e9crit Michel Foucault.<\/p>\n<p>Et s\u2019est aussi affirm\u00e9 un discours historique, un savoir tendu vers un rappel des origines, au sein des diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de distribution du pouvoir, qui cherche dans la guerre la matrice des Etats. Foucault en \u00e9tudie plus pr\u00e9cis\u00e9ment deux et insiste sur leur d\u00e9marquage des mod\u00e8les philosophico-juridiques du contrat et de la souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>Le premier discours est port\u00e9 par les historiens, juristes et hommes politiques anglais, comme William Coke (1552-1634) et John Selden (1584-1654). Il trouve un \u00e9cho dans les r\u00e9criminations de l\u2019opposition parlementaire et des puritains contre la monarchie anglaise, vers le d\u00e9but du XVII\u00b0S. L\u2019histoire de l\u2019Angleterre depuis la conqu\u00eate normande du XI\u00b0S, inaugure une guerre que se livrent de mani\u00e8re ininterrompue, quoique prot\u00e9iforme, deux entit\u00e9s. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019aristocratie normande importe et impose l\u2019institution monarchique, \u00e9tablit sa domination sur le pays en y occupant les terres et en y organisant les dispositifs de pouvoir de la f\u00e9odalit\u00e9. De l\u2019autre, le peuple saxon, qui ne cesse de mobiliser dans sa lutte de r\u00e9sistance, le rappel des libert\u00e9s perdues, c\u2019est-\u00e0-dire ses institutions et coutumes, ses formes de justice et surtout celles des statuts personnels. Toute contestation de l\u2019institution monarchique par le parlementarisme, est port\u00e9e par l\u2019\u00e9nonc\u00e9 implicite qu\u2019au sein de la soci\u00e9t\u00e9 anglaise deux entit\u00e9s se font la guerre et qu\u2019elles sont diff\u00e9rentes par la filiation ethnique, les traditions juridiques et les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 12\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Foucault forge, pour en rendre compte, l\u2019expression \u00ab guerre des races \u00bb.<\/p>\n<p>Chaque race se bat pour arracher \u00e0 l\u2019autre ses pr\u00e9rogatives, son pouvoir, et rappelle dans cet exercice sa pr\u00e9tention \u00e0 la domination. Ses moyens ? Du savoir historique et de l\u2019activit\u00e9 politique, autant de m\u00e9canismes \u00e0 produire du discours et b\u00e2tir des intrigues. Conqu\u00e9rant et conquis, envahisseur et envahi, se partagent l\u2019initiative pour montrer que la soci\u00e9t\u00e9, loin de l\u2019apparence d\u2019un long processus de pacification ne cesse d\u2019\u00eatre le champ o\u00f9 se d\u00e9ploie un affrontement infini.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me discours est fran\u00e7ais et correspond \u00e0 celui qui est port\u00e9 par ce que les historiens appellent \u00ab la r\u00e9action nobiliaire \u00bb depuis la deuxi\u00e8me partie du XVII\u00b0S et le r\u00e8gne de Louis XIV\u00b0S jusqu\u2019aux Etats g\u00e9n\u00e9raux de 1789. Si le discours anglais conteste le pouvoir de la monarchie absolue au nom des libert\u00e9s du peuple (en r\u00e9alit\u00e9 de la bourgeoisie triomphante dans le commerce et l\u2019industrie), le discours fran\u00e7ais d\u00e9fend les privil\u00e8ges aristocratiques spoli\u00e9s par une monarchie, oublieuse de son origine et des limites originelles de son pouvoir et de surcro\u00eet ayant pactis\u00e9 avec le Tiers-Etat. R\u00e9f\u00e9rons-nous \u00e0 ce sujet \u00e0 la chronique m\u00e9di\u00e9vale d\u2019Ad\u00e9mar de Chabannes : lorsque le comte Aldebert I de La Marche ayant refus\u00e9 de lever le si\u00e8ge de Tours se voit demander par Hugues Capet, \u00ab qui t\u2019a fait comte ? \u00bb, celui-ci r\u00e9torque \u00ab qui t\u2019a fait roi ? \u00bb.<\/p>\n<p>Le comte Henri de Boulainvilliers (1658-1722), d\u00e9fend dans son \u0153uvre historique la th\u00e8se suivante : la noblesse fran\u00e7aise d\u2019origine germanique (les Francs) poss\u00e8de un droit perp\u00e9tuel de conqu\u00eate \u00e0 la suite de son invasion de la Gaule. Les Francs ont vaincu les Gallo- romains et il est par cons\u00e9quent l\u00e9gitime que leurs descendants, la noblesse fran\u00e7aise, exerce son pouvoir dans le royaume par ses privil\u00e8ges acquis \u00e0 la guerre. La royaut\u00e9, au d\u00e9part institution germanique et \u00e9lective, devient h\u00e9r\u00e9ditaire. Elle trahit ses origines pour s\u2019allier aux vaincus, et imposer sa domination sur la race dont elle \u00e9tait issue. En d\u00e9faisant les structures f\u00e9odales du royaume, en d\u00e9pouillant les nobles de leurs pr\u00e9rogatives en mati\u00e8re de justice, de fiscalit\u00e9 et d\u2019administration, sur une p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 peu pr\u00e8s du r\u00e8gne de Philippe Auguste (1180-1223) \u00e0 celui de Louis XIV (1643-1715), la monarchie s\u2019est \u00e9mancip\u00e9e de la race qui l\u2019avait engendr\u00e9e et a accru son pouvoir contre le droit \u00e0 la domination de cette m\u00eame \u00ab race des vainqueurs \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 13\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Aussi bien le discours anglais que le discours fran\u00e7ais, passent par des phases d\u2019une grande complexit\u00e9. Ils sont travers\u00e9s par des paradoxes, il se perdent dans les m\u00e9andres de nombreuses justifications d\u00e9monstratives ou herm\u00e9neutiques. Pour gagner en unit\u00e9 il ne se privent pas d\u2019artifices rh\u00e9toriques. Le recours au mythe y est envahissant. Les apories abondent.<\/p>\n<p>Pour saisir la signification et la performance du discours de la guerre des races, il faut diriger notre attention vers sa finalit\u00e9. Ses buts de guerre pour ainsi dire. Il se r\u00e9v\u00e8le et s\u2019\u00e9panouit dans l\u2019effort tendu vers la mobilisation du savoir historique et d\u2019une th\u00e9orisation de l\u2019histoire, d\u00e9di\u00e9es \u00e0 l\u2019exercice de l\u2019aspiration au pouvoir.<\/p>\n<p>La guerre, par sa logique, structure l\u2019histoire des Etats. Cette guerre m\u00e8ne \u00e0 l\u2019affrontement d\u2019entit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, de races diff\u00e9rentes, d\u00e9j\u00e0 historiquement constitu\u00e9es. Et le mythe se tient toujours pr\u00eat \u00e0 apporter son aide lorsque l\u2019histoire a du mal \u00e0 se dire dans les termes de l\u2019objectivit\u00e9 que l\u2019on attend d\u2019elle. L\u2019essentiel est de ne jamais cesser d\u2019\u00e9noncer que des races en conflit se maintiennent au sein d\u2019une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9. La guerre comme guerre des races structure l\u2019histoire des Etats, elle les constitue, et produit les conditions de possibilit\u00e9 d\u2019un discours qui servira \u00e0 perp\u00e9tuer, \u00e0 accro\u00eetre la guerre jusqu\u2019\u00e0 ses dimensions proprement g\u00e9nocidaires du XIX\u00b0S et du XX\u00b0S.<\/p>\n<p>La race des vaincus dans le discours anglais, les saxons, s\u2019appuie sur une longue m\u00e9moire des libert\u00e9s perdues, pour justifier sa libert\u00e9 dans le pr\u00e9sent historique par le renforcement du pouvoir du Parlement. Voici que se pr\u00e9pare la s\u00e9quence des r\u00e9volutions anglaises, la premi\u00e8re de 1642 \u00e0 1651 et la seconde, de 1688 \u00e0 1689, et son encha\u00eenement de guerres civiles.<\/p>\n<p>Dans le discours fran\u00e7ais, la race des vainqueurs se fait d\u00e9pouiller par la race des vaincus. Pour r\u00e9tablir l\u2019ordre hi\u00e9rarchique initial, Boulainvilliers aurait bien voulu voir convoqu\u00e9s les Etats g\u00e9n\u00e9raux comme ils le furent en 1614. Cela arriva bien apr\u00e8s sa mort, entre 1788 et 1789. S\u2019ouvrit alors la s\u00e9quence qui vit la fin du pouvoir de la noblesse et de sa vieille ennemie la monarchie absolue, l\u00e0 aussi dans un encha\u00eenement de guerres. Civiles en leurs commencement, elles \u00e9volu\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9border des fronti\u00e8res de la France sur toute l\u2019Europe, voire bien au-del\u00e0. En m\u00eame temps, les composantes du biopouvoir s\u2019agr\u00e9geaient.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Ce ne sont pas les chronologies historiques qui apparaissent comme les plus significatives aux yeux de Foucault. C\u2019est vers le sens des discours et de leur mise en intrigue qu\u2019il faut se rabattre.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 14\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><em><u>Car c\u2019est au c\u0153ur de cette intrigue que le biopouvoir et la guerre des races se configurent l\u2019un l\u2019autre.<\/u><\/em><\/p>\n<p>Pour \u00e9prouver les effets du discours dont Foucault fait la g\u00e9n\u00e9alogie, il faut en passer par une r\u00e9actualisation du probl\u00e8me de l\u2019origine. Ce n\u2019est pas par la loi que commence la soci\u00e9t\u00e9. Au contraire, la loi se fait et se transforme \u00e0 l\u2019occasion des \u00e9v\u00e9nements et ph\u00e9nom\u00e8nes guerriers que nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9num\u00e9r\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment. Ils portent, et \u00e0 travers eux la loi aussi, la marque de la contingence. Cependant, une fois la guerre effective achev\u00e9e, une fois que des pactes provisoires permettent de d\u00e9gager des espaces pacifi\u00e9s, des territoires plus ou moins \u00e9tendus, des p\u00e9riodes de paix plus ou moins longues, une forme de guerre virtuelle se poursuit par le r\u00e8gne de la loi. Toute institution dont l\u2019ordre et le contr\u00f4le social se pr\u00e9sentent comme des finalit\u00e9s explicites, \u00e9tablit des camps, divise et distribue des r\u00f4les, autant de positions dans un espace d\u2019affrontements. En d\u00e9fendant la soci\u00e9t\u00e9, la loi impose une conflictualit\u00e9 larv\u00e9e que dissimulent les tentatives philosophico-juridiques de neutralisation. En instituant des dispositifs de contr\u00f4le, qui \u00e9tendront leur pouvoir par le soin et l\u2019administration \u00e0 l\u2019ensemble du vivant, la loi dit une division de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir de laquelle chacun se pr\u00e9pare au risque d\u2019un affrontement final dont on ne peut sortir que vainqueur ou vaincu. Il est important par cons\u00e9quent de d\u00e9couvrir quel sujet \u00e9nonce un discours pareil et quelles conditions d\u2019\u00e9nonciation il impose. Rappelons que ces conditions comportent \u00e0 la fois l\u2019image historique de la soci\u00e9t\u00e9 comme champ de bataille et la mise en place du biopouvoir. Foucault tente de le figurer au-del\u00e0 des auteurs particuliers d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9s et dont il a analys\u00e9 les \u00e9crits.<\/p>\n<p>Ni philosophique ni juridique, ce sujet ne se soucie pas d\u2019une \u00e9thique de l\u2019universalit\u00e9. C\u2019est \u00e0 partir de son int\u00e9r\u00eat qu\u2019il s\u2019exprime. En parlant, il s\u2019engage en vue d\u2019une victoire historique. Il d\u00e9signe ses ennemis en tant qu\u2019\u00eatres physiques, corporels, regroup\u00e9s en camps bien d\u00e9finis, eux aussi produits par l\u2019histoire. La soci\u00e9t\u00e9 est engendr\u00e9e par l\u2019histoire comme guerre des races. C\u2019est \u00e9galement dans la soci\u00e9t\u00e9 que l\u2019histoire ne cesse \u00e0 la fois de se rappeler au c\u0153ur des conflits et de se dessiner dans le projet de victoire. Le sujet ici pens\u00e9 est de part en part historique et historiciste. C\u2019est par l\u2019histoire qu\u2019il tente de ramener la guerre au premier plan afin que celle-ci r\u00e9solve la question du politique. Les documents et leur interpr\u00e9tation sont des munitions. Le travail discursif de l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire, correspond \u00e0 la fabrication et au stockage de ces munitions. En point de mire se trouve la bataille d\u00e9cisive dont l\u2019issue ne d\u00e9pendra pas seulement des mots.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 15\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Bien que non-philosophique, ce discours reprend tout de m\u00eame un lexique conceptuel : droit, libert\u00e9, v\u00e9rit\u00e9, justice. Mais en s\u2019en emparant, il le d\u00e9pouille de toute vell\u00e9it\u00e9 sp\u00e9culative pour ne lui r\u00e9server qu\u2019un usage performatif. Ainsi, le droit se trouve identifi\u00e9 \u00e0 l\u2019acte de conqu\u00eate et appartient \u00e0 la race qui l\u2019a accomplie. Son ancestralit\u00e9 l\u2019impose comme justification historique \u00e0 s\u2019instaurer dans le pr\u00e9sent. Il peut se retrouver, dans le discours du vaincu, pour justifier un combat, tout aussi ancestral, en vue du renversement d\u2019un rapport de force. La voie d\u2019acc\u00e8s demeure historique et singuli\u00e8re. Il n\u2019y a pas de droit universel. Pis encore, la pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019universalisation du droit est une ruse de guerre, la cr\u00e9ation d\u2019une illusion qui ajourne et dissimule les enjeux v\u00e9ritables, toujours strat\u00e9giques.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 donc, n\u2019irradie pas, en surplomb, \u00e0 partir d\u2019un jugement, impartial, autonome et inconditionn\u00e9. Toujours immanente au processus conflictuel elle est mise en perspective, point de vue, argument en faveur du rappel et de l\u2019intensification du combat. Elle est subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience du succ\u00e8s, en r\u00e9v\u00e9lant et consolidant la version historique qu\u2019il lui est donn\u00e9e de supporter. Nous supposons, qu\u2019au fond, droit et v\u00e9rit\u00e9 sont des prises de guerre. Une fois travesties par le discours de la guerre des races, elles passent du philosophico-juridique \u00e0 l\u2019historico-politique. Et la libert\u00e9 s\u2019affirme comme libert\u00e9 infinie \u00e0 opprimer. Bien entendu, elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec la th\u00e9matique du droit naturel, dans la mesure o\u00f9 la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019une anhistoricit\u00e9 est occult\u00e9e. Elle n\u2019a rien \u00e0 voir non plus, avec la loi et la l\u00e9galit\u00e9 comme obstacles aux usages de la force, pour deux raisons.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re est li\u00e9e \u00e0 la nature de la loi. Jamais constituante, toujours constitu\u00e9e dans le contexte pol\u00e9mique de la soci\u00e9t\u00e9, elle ne peut se r\u00e9clamer d\u2019un principe transcendant.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me tient \u00e0 la nature de la libert\u00e9, qui n\u2019est possible qu\u2019en tant qu\u2019elle est infinie. Affirmation du droit du vainqueur elle ne peut conna\u00eetre de limites. Elle vaut comme cons\u00e9quence d\u00e9finitive et constitue l\u2019effectivit\u00e9 du pouvoir obtenu dans la bataille gagn\u00e9e. La loi ne vise qu\u2019\u00e0 la renouveler et non \u00e0 la limiter.<\/p>\n<p>Est-elle pour autant un droit du plus fort ?<\/p>\n<p>Dans le discours du vainqueur, elle l\u2019est certainement. Dans celui du vaincu, l\u2019attente de son r\u00e9tablissement la m\u00e8ne davantage vers un effet de v\u00e9rit\u00e9 que vers une imposition d\u2019un \u00e9tat de fait. Parce que l\u2019usage des termes se fait dans un but toujours strat\u00e9gique, leur assigner une signification hors des situations concr\u00e8tes de leurs \u00e9nonciations s\u2019av\u00e8re illusoire.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 16\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Il ne faut cependant pas d\u00e9nier au discours de la guerre des races, sa pr\u00e9tention \u00e0 la rationalit\u00e9. Elle n\u2019est pas un point de d\u00e9part, un postulat m\u00e9thodologique, mais \u00e9ventuellement une r\u00e9alisation \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Il arrive que la version propre \u00e0 tel discours particulier, vise une am\u00e9lioration g\u00e9n\u00e9rale. Et par l\u00e0 les voies du biopouvoir sont ouvertes. Se dessine la possibilit\u00e9, si ce n\u2019est d\u2019une concorde, du moins d\u2019une prosp\u00e9rit\u00e9 sociale. Pour Boulainvilliers, par exemple, le r\u00e9tablissement des libert\u00e9s aristocratiques, c\u2019est-\u00e0-dire du plein pouvoir de la noblesse, se montre pr\u00e9f\u00e9rable pour l\u2019ensemble du corps social, d\u00e9barrass\u00e9 de la tutelle oppressante de la monarchie absolue. De leur c\u00f4t\u00e9, les parlementaires anglais, s\u2019ils font couper la t\u00eate du roi Charles Ier, r\u00e9tablissent la monarchie apr\u00e8s l\u2019avoir abolie en un premier temps, et entrent avec elle dans un rapport qui leur est davantage favorable.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><i><u>Mais la pr\u00e9tention \u00e0 la rationalit\u00e9 n\u2019est pas son aboutissement.<\/u><\/i><\/p>\n<p>En commen\u00e7ant, le discours doit se former au sein des incertitudes et obscurit\u00e9s du monde guerrier. En tentant de donner sens \u00e0 la violence, il se heurte \u00e0 une opacit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 celle-ci. Le langage des passions, exacerb\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 devenir furieuses, voire folles, tend n\u00e9anmoins \u00e0 se rendre lisible. Les principes c\u00e8dent aux faits, en lesquels on reconna\u00eet les propri\u00e9t\u00e9s des corps en lutte et en souffrance. Ils mobilisent une \u00e9nergie physique et morale et une s\u00e9rie infinie de ruses, de coups de force et de retournements d\u2019alliance avec lesquels il s\u2019agit de faire un r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Comme le dit Foucault : \u00ab le dieu elliptique et sombre des batailles doit \u00e9clairer les longues journ\u00e9es de l\u2019ordre, du travail et de la paix. \u00bb<\/p>\n<p>Si tentative de rationalisation il y a, elle \u00e9choue.<\/p>\n<p>Encore une fois, pour deux raisons.<\/p>\n<p>D\u2019abord, la raison n\u2019est que calculatrice et \u00e0 ses projets strat\u00e9giques, s\u2019impose encore et toujours le caract\u00e8re brutal, impr\u00e9visible, du magma chaotique qu\u2019elle veut dominer. En s\u2019estimant \u00e9clairante, la raison devient mystificatrice. A ce sujet, Foucault \u00e9crit :<\/p>\n<p>\u00ab On a donc l\u00e0 tout le contraire de ces analyses traditionnelles qui tentent de retrouver sous le hasard d\u2019apparence et de surface, sous la brutalit\u00e9 visible des corps et des passions, une rationalit\u00e9 fondamentale, permanente, li\u00e9e par essence au juste et au bien. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<span style=\"font-size: 16px;\">Ensuite, tout en \u00e9tant historique, le discours de la guerre des races n\u2019\u00e9crit pas pour autant l\u2019histoire. Bien entendu, rien n\u2019est vrai ou presque. Les races n\u2019existent pas, les Francs et les Gallo-romains \u00e9taient \u00e9galement romanis\u00e9s. Ce ne sont pas des batailles en tant qu\u2019\u00e9v\u00e9nements qui dessinent les lin\u00e9aments de la formation des soci\u00e9t\u00e9s. Devant la fiction philosophique, la fiction historique use des m\u00eames simplifications sous les oripeaux d\u2019une sophistication document\u00e9e. Car ce qui l\u2019int\u00e9resse n\u2019est jamais une r\u00e9\u00e9valuation critique du pass\u00e9, une prise de distance par la raison ou une r\u00e9habilitation morale. Elle voudrait au contraire, que dans les institutions du pr\u00e9sent, revienne un pass\u00e9 encore marqu\u00e9 par la fureur des premi\u00e8res guerres. Il faut m\u00eame raviver celles-ci, et leur donner libre cours sous de nouvelles formes et pratiques. Ce n\u2019est point en tirant les faits de l\u2019oubli et en les mettant en ordre, suivant une nouvelle logique, que le discours op\u00e8re.<\/span><\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 17\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Pour Foucault :<\/p>\n<p>\u00ab il lui est possible en m\u00eame temps de prendre appui sur des formes mythiques traditionnelles (l\u2019\u00e2ge perdu des grands anc\u00eatres, l\u2019imminence des temps nouveaux et les revanches mill\u00e9naires, la venue du nouveau royaume qui effacera les anciennes d\u00e9faites) : c\u2019est un discours qui sera capable de porter aussi bien la nostalgie des aristocraties finissantes que l\u2019ardeur des revanches populaires. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel Pujol<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : La soci\u00e9t\u00e9 c&#8217;est la guerre \u00a0 Entre 1975 et 1976, \u00e9mergent dans le discours de Michel Foucault trois n\u00e9ologismes qui conna\u00eetront une remarquable fortune : pouvoir disciplinaire, biopouvoir et biopolitique. 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