{"id":3486,"date":"2023-02-26T10:03:53","date_gmt":"2023-02-26T13:03:53","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3486"},"modified":"2023-02-26T10:10:56","modified_gmt":"2023-02-26T13:10:56","slug":"franck-lelievre-montaigne-et-linvention-du-scepticisme","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3486","title":{"rendered":"Franck Leli\u00e8vre : Montaigne et l&#8217;invention du scepticisme"},"content":{"rendered":"\n<h2 style=\"text-align: center;\">\u00c9tude de l&#8217;Apologie de Raymond Sebond<\/h2>\n<h2>\u00a0<\/h2>\n<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2023\/02\/Apologie-Expose-FdF.pdf\">Montaigne et l&#8217;invention du scepticisme <\/a><\/p>\n<h2>R\u00e9sum\u00e9.<\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong><em>L\u2019Apologie de Raymond Sebond<\/em><\/strong><em> est un texte majeur de Montaigne situ\u00e9 au centre de la seconde partie de ses Essais. Ecrit vers 1580, il y expose de fa\u00e7on syst\u00e9matique la forme la plus radicale du scepticisme. Inspir\u00e9 par les sources antiques (Sextus Empiricus, Cic\u00e9ron et Augustin) Montaigne va largement au-del\u00e0. Alors que l\u2019essai se pr\u00e9sente comme une \u00ab\u00a0apologie\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une d\u00e9fense de l\u2019ouvrage du th\u00e9ologien catalan Raymond Sebond, intitul\u00e9 la Th\u00e9ologie naturelle et que Montaigne a traduit, cette apologie en est en v\u00e9rit\u00e9 la r\u00e9futation pratiquement int\u00e9grale. Alors que Sebond d\u00e9fendait un humanisme optimiste et rationaliste (pour lequel il est possible de conna\u00eetre Dieu)\u00a0: alors que sa position de fond \u00e9tait anthropocentriste et optimiste (l\u2019homme, cr\u00e9ature \u00e9minente de Dieu, occupe le sommet de sa cr\u00e9ation et de l\u2019\u00e9chelle des \u00eatres), Montaigne, tout au contraire, d\u00e9fend un fid\u00e9isme strict et un pyrrhonisme qui rabaisse en particulier l\u2019homme au niveau des autres \u00ab\u00a0b\u00eates\u00a0\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9ponse au d\u00e9fi que Luther a pos\u00e9 \u00e0 l\u2019Eglise en destituant ses Docteurs, ses Conciles et ses Papes de toute autorit\u00e9. Ne valent pour lui que les seules Ecritures et la \u00ab\u00a0foi seule\u00a0\u00bb. Cette rupture provoque une crise politique et religieuse majeure qui se d\u00e9clare au moment o\u00f9 la d\u00e9couverte de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers, autre s\u00e9isme, et celle de la pluralit\u00e9 des cultures remettent en cause l\u2019ordre d\u2019un monde ancien. C\u2019est la raison pour laquelle Montaigne ouvre par cet essai un \u00ab\u00a0moment pyrrhonien\u00a0\u00bb que seuls Pascal et Descartes refermeront, pr\u00e8s de cinquante ans plus tard et invente une forme moderne du scepticisme, destituant toute possibilit\u00e9 d\u2019un fondement absolu, dont nous sommes les h\u00e9ritiers.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<h2>Introduction\u00a0:<\/h2>\n<h3>a.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Aux racines de la condition humaine.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Nous avons <strong>pour notre part<\/strong> l\u2019inconstance, l\u2019irr\u00e9solution, l\u2019incertitude, le deuil (la souffrance, le chagrin), la sollicitude (l\u2019inqui\u00e9tude) des choses \u00e0 venir, voire, apr\u00e8s notre vie, l\u2019ambition, l\u2019avarice, la jalousie, les app\u00e9tits d\u00e9r\u00e9gl\u00e9s, forcen\u00e9s et indomptables, la guerre, la d\u00e9loyaut\u00e9, le d\u00e9nigrement et la curiosit\u00e9. Certes nous avons \u00e9trangement surpay\u00e9 ce beau discours (la raison) de quoi nous nous glorifions et cette capacit\u00e9 de juger et de connaitre, si nous l\u2019avons achet\u00e9 <strong>au prix de ce nombre infini de passions auxquelles nous sommes incessamment aux prises\u00a0<\/strong>\u00bb (p. 109)<a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le <em>scepticisme moderne<\/em>, dont Montaigne donne ici la formule, diff\u00e8re du <em>scepticisme antique<\/em> par le constat de l\u2019impossibilit\u00e9, pour toute \u00eatre humain, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ses passions et de mettre \u00e0 distance les repr\u00e9sentations dont elles s\u2019accompagnent dans notre esprit pour nous inciter \u00e0 penser et agir de telle ou telle fa\u00e7on. En effet, l\u2019objectif antique des pyrrhoniens\u00a0: \u00ab\u00a0cette assiette de leur jugement, droite et inflexible, recevant tous objets sans application et consentement et [qui] les achemine \u00e0 leur ataraxie (s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, absence de troubles), exempte des agitations que nous recevons par l\u2019impression de <strong>l\u2019opinion et science que nous pensons avoir des choses<\/strong>\u00a0\u00bb (p. 133) est, pour Montaigne, parfaitement inaccessible. Notre exp\u00e9rience ne cesse de nous le confirmer, \u00ab\u00a0c\u2019est chose tendre que la vie, et ais\u00e9e \u00e0 troubler\u00a0\u00bb (III, 9, <em>De la vanit\u00e9<\/em>). Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la<strong> croyance, <\/strong>c\u2019est-\u00e0-dire de la <em>\u00ab\u00a0science que nous croyons avoir des choses\u00a0\u00bb<\/em> est, pour cette forme moderne du scepticisme, la dimension centrale de notre esprit. Elle se manifeste par une <em>cr\u00e9dulit\u00e9<\/em> qu\u2019il s\u2019agit sans cesse de rectifier contre elle-m\u00eame mais aussi par une <em>cr\u00e9dibilit\u00e9<\/em> dont il faut savoir mesurer les degr\u00e9s. A partir de Montaigne, le sceptique ne reste pas dans une pure suspension, <strong>il juge, tranche et prend position<\/strong> avec la conscience de la <em>relativit\u00e9<\/em> de sa d\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Quoi qu\u2019on nous pr\u00eache, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours se souvenir que c\u2019est l\u2019homme qui donne et l\u2019homme qui re\u00e7oit, c\u2019est <em>une mortelle main<\/em> qui donne et c\u2019est <em>une mortelle main <\/em>qui l\u2019accepte\u00a0\u00bb (p. 221). La centralit\u00e9 de notre humanit\u00e9 est ici le second trait d\u2019un scepticisme qui est une r\u00e9flexion sur<strong> la condition humaine<\/strong>. Cependant cette humanit\u00e9 est une humanit\u00e9 abaiss\u00e9e qui ne peut se saisir que par son abaissement et par l\u2019humiliation d\u2019une \u00ab\u00a0pr\u00e9somption\u00a0\u00bb qui lui est naturelle. \u00ab\u00a0Le moyen que je prends pour rabattre cette fr\u00e9n\u00e9sie et qui me semble le plus propre, c\u2019est de froisser et fouler aux pieds l\u2019orgueil et humaine fiert\u00e9, leur faire sentir l\u2019inanit\u00e9, <strong>la vanit\u00e9 et d\u00e9n\u00e9antise de l\u2019homme\u00a0<\/strong>; leur arracher des poings les ch\u00e9tives armes de leur raison\u00a0; leur faire baisser la t\u00eate et mordre la terre sous l\u2019autorit\u00e9 et r\u00e9v\u00e9rence de la majest\u00e9 divine\u00a0\u00bb (p. 55).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La disproportion entre la majest\u00e9 d\u2019un Dieu inaccessible et la condition humaine est un point crucial de l\u2019essai. Celle-ci ouvre \u00e0 l\u2019exploration positive de \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb humaine qui est d\u2019une extraordinaire diversit\u00e9. Par l\u2019Apologie, Montaigne balise le \u00ab\u00a0territoire de l\u2019homme\u00a0\u00bb. Il conclut son essai par une formule qui est \u00e0 la fois de fermeture et d\u2019ouverture\u00a0: \u00ab\u00a0nous n\u2019avons aucune communication \u00e0 l\u2019\u00eatre et <strong>toute humaine nature est toujours au milieu entre na\u00eetre et mourir<\/strong>\u00a0\u00bb (p. 275). Philosopher sera donc \u00ab\u00a0apprendre \u00e0 mourir\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire se \u00ab\u00a0savoir mortel\u00a0\u00bb, mais ce sera aussi et du m\u00eame mouvement apprendre \u00e0 vivre.<\/p>\n<h3>b.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Lire l\u2019Apologie.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La lecture de cet essai, comme tout essai de Montaigne, pr\u00e9sente trois difficult\u00e9s\u00a0: son \u00e9criture n\u2019est pas classique\u00a0; elle compose et invente une forme d\u00e9concertante\u00a0; et son objet est, enfin, tr\u00e8s rarement, celui indiqu\u00e9 par son titre.<\/p>\n<ul>\n<li>Une <strong>\u00e9criture<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La premi\u00e8re difficult\u00e9 d\u2019acc\u00e8s au texte de l\u2019auteur tient \u00e0 sa <em>langue. <\/em>Il s\u2019agit d\u2019un mixte de gascon et de latin. D\u2019incessantes et parfois fort longues citations latines viennent sans cesse interrompre le cours de lecture. L\u2019\u00e9crivain Montaigne est en r\u00e9alit\u00e9 le produit d\u2019une sorte d\u2019exp\u00e9rimentation p\u00e9dagogique men\u00e9e et imagin\u00e9e par son p\u00e8re. Celui-ci tenait \u00e0 le mettre \u00e0 la meilleure \u00e9cole, celle de la \u00ab\u00a0plus haute et meilleure humanit\u00e9\u00a0\u00bb qui parlait le latin et le grec. Il ordonna qu\u2019on lui parl\u00e2t en ces premi\u00e8res ann\u00e9es en ces deux seules langues. Les textes antiques sont donc pour Montaigne une sorte de langue maternelle mais aussi un vaste r\u00e9pertoire pour son esprit. Les citations, toujours instructives, peuvent donc avoir plusieurs fonctions et notamment une fonction strat\u00e9gique en venant en appui de positions risqu\u00e9es, comme par exemple quand il s\u2019agit de sugg\u00e9rer que notre \u00e2me est par nature mortelle et corporelle en citant longuement Lucr\u00e8ce, que Montaigne r\u00e9v\u00e9rait.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mais Montaigne est aussi et d\u2019abord un <em>\u00e9crivain<\/em>, un tr\u00e8s grand \u00e9crivain m\u00eame. C\u2019est un auteur qui composait \u00e0 voix haute, en marchant et dictait son texte \u00e0 un secr\u00e9taire. Un auteur qui n\u2019a cess\u00e9 de prendre et de reprendre son texte pour le pr\u00e9ciser et le compl\u00e9ter (par des \u00ab\u00a0allongeails\u00a0\u00bb). Il est donc conseill\u00e9 de le lire comme \u00e0 voix haute, en prenant et en reprenant sa lecture. \u00ab\u00a0Et quand personne ne me lira, dira l\u2019auteur, ai-je perdu mon temps de m&#8217;\u00eatre entretenu tant d&#8217;heures oisives \u00e0 pensements (r\u00e9flexions) si utiles et agr\u00e9ables\u00a0? [\u2026]. <strong>Je n&#8217;ai pas plus fait mon livre que mon livre m&#8217;a fait<\/strong>, livre consubstantiel \u00e0 son auteur, d&#8217;une occupation propre, membre de ma vie\u00a0; non d&#8217;une occupation et fin tierce et \u00e9trang\u00e8re comme tous autres livres\u00a0\u00bb (<em>Du d\u00e9mentir<\/em>, livre II, 18).<\/p>\n<ul>\n<li>Une <strong>structure<\/strong> d\u2019essai.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Un essai n\u2019est ni un<em> trait\u00e9,<\/em> dot\u00e9 de chapitres et de parties distinctes, ni une<em> dissertation<\/em> qui expose dialectiquement un probl\u00e8me pour le r\u00e9soudre. C\u2019est comme l\u2019indiquent les \u00ab\u00a0attendus\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9preuve de la sp\u00e9cialit\u00e9 Humanit\u00e9s, litt\u00e9rature et philosophie, un exercice d\u2019argumentation qui \u00ab\u00a0rend compte d\u2019une pens\u00e9e<em> personnelle<\/em>, progressive et <em>ordonn\u00e9e<\/em>, appuy\u00e9e <em>sur des r\u00e9f\u00e9rences et des exemples pr\u00e9cis<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>\u00ab\u00a0<\/em>En toute cette<em> fricass\u00e9e <\/em>que<em> je barbouille ici n&#8217;est qu&#8217;<\/em>un<em> registre <\/em>des <em>essais<\/em> de ma vie\u00a0\u00bb, Montaigne s\u2019engage et sollicite le lecteur avec une pr\u00e9dilection d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e pour les exemples qui peuvent \u00eatre multipli\u00e9s (comme pour le \u00ab\u00a0bestiaire\u00a0\u00bb). La composition proc\u00e8de par modules connect\u00e9s intuitivement plus que logiquement. Le fil en est sinueux, mais il est ferme. Vous trouverez \u00e0 la fin de ce texte une proposition de plan raisonn\u00e9. L\u2019Apologie commence par une entr\u00e9e en mati\u00e8re qui en donne le th\u00e8me (la valeur de cette \u00ab\u00a0tr\u00e8s utile et grande partie\u00a0\u00bb qu\u2019est la science) et se termine par un paragraphe final qui r\u00e9capitule sa le\u00e7on\u00a0:\u00ab\u00a0l\u2019homme ne peut voir que de ses yeux ni saisir que de ses mains. Il s\u2019\u00e9l\u00e8vera si Dieu lui pr\u00eate extraordinairement la main\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">D\u2019autre part, il est possible de distinguer en son sein <strong>trois modules principaux<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Un long <strong>\u00ab\u00a0bestiaire\u00a0\u00bb<\/strong> qui souligne le compagnonnage entre l\u2019animal et l\u2019homme.<\/li>\n<li>Le long expos\u00e9 sur le <strong>\u00ab\u00a0pyrrhonisme\u00a0\u00bb<\/strong> qui constitue le corps de l\u2019ouvrage et se cl\u00f4t sur un final virtuose sur lequel nous reviendrons.<\/li>\n<li>Et d\u2019abord, un premier module qui souligne <strong>la crise morale et religieuse pr\u00e9sente.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette entr\u00e9e en mati\u00e8re donne l\u2019harmonique\u00a0: \u00ab nous ne pr\u00eatons volontiers \u00e0 la d\u00e9votion que les offices (obligations) qui flattent nos passions. Il n\u2019est point d\u2019hostilit\u00e9 excellente comme la chr\u00e9tienne. Notre z\u00e8le fait merveilles, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruaut\u00e9, l\u2019ambition, l\u2019avarice, le d\u00e9nigrement, la r\u00e9bellion. [\u2026] Notre religion est faite pour extirper les vices\u00a0: elle les couvre, les nourrit les incite\u00a0\u00bb (p. 49). Cette entr\u00e9e en mati\u00e8re permet de souligner <strong>le caract\u00e8re politique<\/strong> de l\u2019essai<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Prenant pour pr\u00e9texte la d\u00e9fense d\u2019un th\u00e9ologien d\u00e9sormais oubli\u00e9, Montaigne livre ses r\u00e9flexions sur les causes et les rem\u00e8des d\u2019un mal qui mit alors en p\u00e9ril toute l\u2019Europe et d\u2019abord le Royaume de France. Montaigne est de ceux qui avec Jean Bodin, Michel de l\u2019H\u00f4pital, Jean-Auguste de Thou, Etienne Pasquier, avant eux, Etienne de la Bo\u00e9tie, constituent le \u00ab\u00a0parti des politiques\u00a0\u00bb. Ils contribueront \u00e0 \u00e9laborer les Edits de Tol\u00e9rance, dont le fameux \u00ab\u00a0Edit de Nantes\u00a0\u00bb. S\u00e9parant le politique du religieux, ils seront une des sources de la tol\u00e9rance religieuse \u00e0 la fran\u00e7aise et de la future la\u00efcit\u00e9. Le pyrrhonisme est, pour Montaigne, un moyen puissant de trouver le principe de r\u00e9solution d\u2019une guerre civile qui opposa deux Frances et le moyen d\u2019offrir un d\u00e9passement de conflits en apparence irr\u00e9m\u00e9diables.<\/p>\n<ul>\n<li>Un <strong>d\u00e9fi radical<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Apologie de Raymond Sebond est enfin un jalon essentiel de l\u2019histoire de la pens\u00e9e et de la philosophique europ\u00e9enne. Dans son dernier livre, livre-testament, \u00ab\u00a0<em>Descartes et Pascal, lecteurs de Montaigne<\/em>\u00a0\u00bb, L\u00e9on Brunschvicg souligne la profondeur de la dette par nos deux philosophes classiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019auteur des Essais, et particuli\u00e8rement de l\u2019Apologie de Raymond Sebond.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">De la date de sa parution (1580), \u00e0 celle du <em>Discours de la m\u00e9thode<\/em>, (1637) et \u00e0 celle des <em>Pens\u00e9es<\/em> de Pascal (1660), dont le titre aurait d\u00fb \u00eatre <em>Apologie pour la religion chr\u00e9tienne<\/em>, l\u2019Apologie a constitu\u00e9 un <strong>\u00ab\u00a0moment pyrrhonien\u00a0\u00bb<\/strong> et un d\u00e9fi \u00e0 toute la r\u00e9flexion philosophique. Il a \u00e9t\u00e9 longuement m\u00e9dit\u00e9 mais comme int\u00e9gr\u00e9 par nos deux auteurs \u00e0 leur \u0153uvre m\u00eame. Lisant l\u2019Apologie, le lecteur curieux pourra s\u2019amuser \u00e0 y retrouver l\u2019origine de formules c\u00e9l\u00e8bres\u00a0: \u00ab\u00a0ob\u00e9ir aux lois et coutumes de mon pays\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 en de\u00e7\u00e0 des Pyr\u00e9n\u00e9es, erreur au-del\u00e0\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu\u2019il ne faut\u00a0\u00bb etc. Il sera surpris d\u2019y trouver nombre de sch\u00e8mes argumentatifs dont l\u2019argument du r\u00eave qui est la cl\u00e9 de voute du \u00ab\u00a0cogito cart\u00e9sien\u00a0\u00bb ou la mise en \u00e9vidence de la \u00ab\u00a0force de l\u2019imagination\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0discours sur la machine\u00a0\u00bb (le corps et les symboles du culte) sur lesquelles s\u2019appuiera Pascal, mais pour une toute autre finalit\u00e9.<\/p>\n<h2>I Une apologie paradoxale\u00a0: de l\u2019humanisme optimiste \u00e0 l\u2019humanisme d\u00e9senchant\u00e9\u00a0:<\/h2>\n<h2><em>\u00ab\u00a0Vanit\u00e9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9n\u00e9antise de l\u2019homme\u00a0\u00bb<\/em>.<\/h2>\n<h3>a.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Une double adresse\u00a0: \u00e0 un p\u00e8re et \u00e0 une reine de France.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le d\u00e9but de l\u2019Apologie rappelle la double autorit\u00e9 et les circonstances de son \u00e9criture. En effet, c\u2019est d\u2019abord le p\u00e8re de Montaigne, <strong>Pierre Eyquem<\/strong> (1495, 1568) qui aurait demand\u00e9 \u00e0 son fils une traduction d\u2019un livre alors \u00e0 la mode et \u00e9crit ou plut\u00f4t transpos\u00e9 de l\u2019espagnol au latin. La <em>\u00ab\u00a0Th\u00e9ologie naturelle, le livre des cr\u00e9atures et de la nature ou la science de l\u2019homme\u00a0\u00bb <\/em>est l\u2019\u0153uvre d\u2019un pr\u00eatre s\u00e9culier d\u2019origine catalane, Raymond Sibiuda, qui est parue en 1436. Elle se pr\u00e9sente comme une d\u00e9fense de la religion chr\u00e9tienne contre les infid\u00e8les mais aussi contre la menace de l\u2019humanisme sceptique et libertin qui commence alors \u00e0 se r\u00e9pandre. Celle-ci se traduit par une forme d\u2019indiff\u00e9rentisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la foi dont Montaigne ne sera pas totalement exempt. Sebond entend enraciner la foi chr\u00e9tienne dans la connaissance rationnelle de la nature. L\u2019ouvrage est moderne au sens o\u00f9 il est destin\u00e9 tant aux la\u00efcs qu\u2019aux religieux. Sa traduction est, pour Montaigne, une op\u00e9ration \u00e9ditoriale qui lui assurera une premi\u00e8re notori\u00e9t\u00e9 et un public choisi.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Parmi ses lectrices figure en effet, la jeune <strong>Marguerite de Valois<\/strong>, dite \u00ab\u00a0Reine Margot\u00a0\u00bb, \u00e9pouse d\u2019Henri IV, future Reine de France, probable amante et, en tous cas, protectrice de Montaigne. Elle eut, comme elle le lui \u00e9crit, la traduction de l\u2019ouvrage entre les mains au moment de sa captivit\u00e9 au Louvre suite \u00e0 la Saint-Barth\u00e9lemy. L\u2019Apologie lui est destin\u00e9e et peut-\u00eatre m\u00eame en a-t-elle command\u00e9 l\u2019\u00e9criture. Montaigne souligne combien le texte de Sebond est \u00ab\u00a0un livre tr\u00e8s utile, et propre \u00e0 la saison en laquelle il lui donna\u00a0; ce fut lors que ces nouveaut\u00e9s de Luther commen\u00e7aient d\u2019entrer en cr\u00e9dit et \u00e9branler en beaucoup de lieux notre ancienne cr\u00e9ance\u00a0\u00bb. Le livre offre une \u00ab\u00a0quintessence de Saint Thomas d\u2019Aquin\u00a0\u00bb, l\u2019un des principaux ma\u00eetres de la philosophie scolastique (m\u00e9di\u00e9vale) et de la th\u00e9ologie catholique (qui sera proclam\u00e9 \u00ab\u00a0docteur de l\u2019Eglise\u00a0\u00bb par le pape Pie V en 1567). C\u2019est donc un instrument id\u00e9al pour lutter contre le \u00ab\u00a0calvinisme\u00a0\u00bb qui se r\u00e9pand dans le royaume \u2013 et jusqu\u2019au sein de la famille de Montaigne \u2013 et pour former les esprits \u00e0 une d\u00e9fense intelligente du catholicisme, c\u2019est-\u00e0-dire de la religion \u00e9tablie au fondement de la monarchie fran\u00e7aise.<\/p>\n<h3>b.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La vis\u00e9e de la Th\u00e9ologie naturelle\u00a0: fonder la science de l\u2019homme sur Dieu.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ceci sans doute permettra de mieux comprendre le paradoxe de l\u2019Apologie. Une \u00ab\u00a0apologie\u00a0\u00bb est d\u2019ordinaire une \u00ab\u00a0d\u00e9fense\u00a0\u00bb. Or, le texte de Montaigne, dont le travail de traduction permet de supposer qu\u2019il lui a permis d\u2019acqu\u00e9rir une bonne maitrise des d\u00e9dales de la th\u00e9ologie de son temps, est plut\u00f4t une \u00ab\u00a0r\u00e9ponse\u00a0\u00bb \u00e0 son auteur et m\u00eame une \u00ab\u00a0attaque\u00a0\u00bb qui en prend l\u2019exact contrepied sur des points essentiels.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Sebond d\u00e9fend en effet un <strong>rationalisme<\/strong> strict en mati\u00e8re de th\u00e9ologie. Il veut, \u00e0 la suite de Raymond Lulle, \u00ab\u00a0passer du croire au savoir\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. \u00ab\u00a0Par cette science, peuvent \u00eatre r\u00e9solues et sans difficult\u00e9, toutes les questions qui se posent \u00e0 l\u2019homme tant \u00e0 son propos qu\u2019\u00e0 celui de Dieu\u00a0\u00bb. Ses arguments sont \u00ab\u00a0infaillibles\u00a0\u00bb. Traditionnellement, seuls les \u00ab\u00a0pr\u00e9ambules de la foi\u00a0\u00bb pouvaient \u00eatre d\u00e9montr\u00e9s par la philosophie, comprise comme la \u00ab\u00a0<em>servante de la th\u00e9ologie<\/em>\u00a0\u00bb. Sebond croit pouvoir justifier tous les dogmes de la religion, y compris l\u2019eucharistie ou la trinit\u00e9. Il tient que le \u00ab\u00a0livre de la nature\u00a0\u00bb est plus clair que le \u00ab\u00a0livre de Dieu\u00a0\u00bb et que son \u00e9tude permet d\u2019en \u00e9lucider les obscurit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La<strong> nature<\/strong>, pour lui, est constitu\u00e9e par une <strong>\u00ab\u00a0\u00e9chelle\u00a0\u00bb, <\/strong>au sommet de laquelle se trouve l\u2019homme. \u00ab\u00a0Tous les hommes ont \u00e9galement le libre-arbitre qui est la propre et supr\u00eame<em> dignit\u00e9<\/em> de l\u2019homme\u00a0\u00bb. C\u2019est un anthropocentrisme optimiste dont on retrouvera la formule dans Descartes. Cette exaltation cependant trouve sa racine dans une doctrine de la Cr\u00e9ation centr\u00e9e sur l\u2019amour de l\u2019homme par Dieu. Cette prise de conscience d\u2019un enracinement de notre vie sur le don divin de l\u2019\u00eatre permet \u00e0 l\u2019homme de se recentrer et de saisir sa place au sein d\u2019une cr\u00e9ation ordonn\u00e9e selon l\u2019\u00e9chelle de \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0vivre\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0sentir\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0l\u2019entendre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il en d\u00e9coule que, pour celui qui sait retrouver les plans du Cr\u00e9ateur et rester fid\u00e8le \u00e0 l\u2019amour de Dieu, doivent primer <strong>optimisme<\/strong> et <strong>pragmatisme<\/strong>. Dieu agit toujours \u00ab\u00a0pour le mieux\u00a0\u00bb. De deux v\u00e9rit\u00e9s possibles donc, il conviendra toujours de choisir celle qui est \u00ab\u00a0la plus utile \u00e0 l\u2019homme\u00a0\u00bb car elle est celle que Dieu, le plus probablement, a mis en oeuvre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ajoutons, pour finir, que le livre de Sebond est divis\u00e9 en deux parties. La premi\u00e8re traite de la \u00ab\u00a0condition\u00a0\u00bb humaine \u00ab\u00a0naturelle\u00a0\u00bb. La seconde porte sur sa \u00ab\u00a0restitution\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire son \u00ab\u00a0rachat\u00a0\u00bb apr\u00e8s la chute et l\u2019irruption du p\u00e9ch\u00e9 du fait de la \u00ab\u00a0chair\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re partie couvre les deux tiers du livre de Sebond. Elle en constitue la partie la plus originale.<\/p>\n<h3>c.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La double faille de la \u00ab\u00a0th\u00e9ologie naturelle\u00a0\u00bb et la strat\u00e9gie de d\u00e9fense de Montaigne.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne prend l\u2019exact contrepied de chacune de ces trois th\u00e8ses. Scepticisme, pessimisme, humiliation de l\u2019homme sont les trois motifs qui peuvent servir \u00e0 s\u2019orienter dans la lecture de son Apologie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le mouvement d\u2019humiliation est sa dimension majeure. Il trouve sa plus belle expression dans le \u00ab\u00a0bestiaire\u00a0\u00bb mais aussi dans une formule qui retourne par avance le \u00ab\u00a0devenir comme ma\u00eetres et possesseurs de la nature\u00a0\u00bb de Descartes. \u00ab\u00a0La pr\u00e9somption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fr\u00eale de toutes les cr\u00e9atures, c\u2019est l\u2019homme et quant et quand (en m\u00eame temps) la plus orgueilleuse. Elle se sent et voit log\u00e9e ici, <strong>parmi la bourbe et la fient du monde<\/strong>, attach\u00e9e et clou\u00e9e \u00e0 la pire, plus morte et croupie partie de l\u2019univers, au dernier \u00e9tage du logis et le plus \u00e9loign\u00e9 de la voute c\u00e9leste, avec les animaux de la pire condition des trois (marchant, volant et nageant), et se va plantant par imagination, au-dessus du cercle de la Lune et ramenant le ciel sous ses pieds\u00a0\u00bb (p. 61.)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Comment comprendre le paradoxe d\u2019une apologie qui retourne le livre qu\u2019elle pr\u00e9tend d\u00e9fendre\u00a0? En r\u00e9alit\u00e9, Montaigne n\u2019a pas l\u2019intention de r\u00e9p\u00e9ter le propos de Sebond qu\u2019il suffit d\u2019aller lire directement dans une prose qu\u2019il a longuement traduite. Il s\u2019agit, pour lui, de le d\u00e9fendre aupr\u00e8s du public de son temps en r\u00e9pondant \u00e0 deux objections qui constituent <em>deux s\u00e9rieux points de fragilit\u00e9 de sa d\u00e9fense de la religion chr\u00e9tienne. <\/em>Elles menacent de ruiner l\u2019ensemble de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>L\u2019accusation d\u2019impi\u00e9t\u00e9<\/strong>. \u00a0\u00ab\u00a0La premi\u00e8re r\u00e9pr\u00e9hension qu\u2019on fait de son ouvrage, c\u2019est que les chr\u00e9tiens se font tort d\u2019appuyer leur cr\u00e9ance sur des raisons humaines, qui ne se con\u00e7oit que par foi et par inspiration particuli\u00e8re de la gr\u00e2ce divine\u00a0\u00bb, (p. 44). La pr\u00e9face du livre de Sebond, en effet, a \u00e9t\u00e9 <em>mise \u00e0 l\u2019index<\/em>. L\u2019auteur y affirmait, que \u00ab\u00a0tout ce qui s\u2019apprend et se voit au livre de la nature est \u00e9crit en celui de la Bible et [\u2026] tout ce que disent les Saintes Ecritures est contenu dans le livre de la nature\u00a0\u00bb. Autrement dit, il n\u2019y a pas pour lui, de hi\u00e9rarchie entre l\u2019un et l\u2019autre. Pire, par sa clart\u00e9<strong> la raison humaine est un guide s\u00fbr pour \u00e9clairer les obscurit\u00e9s et les myst\u00e8res de la r\u00e9v\u00e9lation<\/strong>. C\u2019est de servante, faire acc\u00e9der la philosophie au rang de \u00ab\u00a0ma\u00eetresse de la th\u00e9ologie\u00a0\u00bb. Chacun saisit l\u00e0 la modernit\u00e9 d\u2019une position qui donne \u00e0 la raison un pouvoir d\u2019ex\u00e9g\u00e8se sur les textes sacr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>Le cercle de la d\u00e9monstration<\/strong>. Ce deuxi\u00e8me point de faiblesse est l\u2019effet ind\u00e9sir\u00e9 de la strat\u00e9gie du th\u00e9ologien catalan pour r\u00e9pondre \u00e0 la premi\u00e8re objection. Pour se faire, il fait de la rupture du p\u00e9ch\u00e9 originel et de la \u00ab\u00a0chute\u00a0\u00bb d\u2019Adam le point de d\u00e9part qui explique pourquoi il devenu incapable de lire le \u00ab\u00a0livre de la nature\u00a0\u00bb et pourquoi il est n\u00e9cessaire de lui en restituer le sens. La compr\u00e9hension et le retour \u00e0 sa \u00ab\u00a0condition\u00a0\u00bb naturelle suppose la \u00ab\u00a0restauration\u00a0\u00bb que permet la religion. Aussi les \u00ab\u00a0arguments infaillibles\u00a0\u00bb de la philosophie ne valent que sur fond de et par le secours de la th\u00e9ologie. <em>Ainsi seul sera convaincu par Sebond celui qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9 par le bapt\u00eame et illumin\u00e9 par la gr\u00e2ce<\/em>. <strong>C\u2019est introduire d\u00e8s le d\u00e9but ce qui \u00e9tait \u00e0 d\u00e9montrer<\/strong>. Aussi \u00ab\u00a0aucuns (certains) disent que ses arguments sont faibles et ineptes (insuffisants) \u00e0 v\u00e9rifier (d\u00e9montrer) ce qu\u2019il veut, et entreprennent de les choquer (renverser) ais\u00e9ment\u00a0\u00bb (p. 55) Comme nous le verrons, ces adversaires sont autrement s\u00e9rieux et redoutables\u00a0: \u00ab\u00a0il faut secouer ceux-ci un peu plus rudement car ils sont plus dangereux et plus malicieux (malfaisants) que les premiers. On couche volontiers le sens des \u00e9crits d\u2019autrui \u00e0 la faveur des opinions qu\u2019on a pr\u00e9jug\u00e9es en soi\u00a0; et un ath\u00e9iste se flatte de ramener tous auteurs \u00e0 l\u2019ath\u00e9isme, infectant de son propre venin la mati\u00e8re innocente\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne r\u00e9pond \u00e0 la <em>premi\u00e8re accusation<\/em> d\u2019impi\u00e9t\u00e9 par une d\u00e9fense de la philosophie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019enqu\u00eate philosophique a toute <em>l\u00e9gitimit\u00e9 pour se <\/em>livrer \u00e0 l\u2019examen et l\u2019analyse de l\u2019histoire naturelle des croyances. Elle a d\u2019autant plus d\u2019utilit\u00e9 qu\u2019elle apporte \u00e0 la foi sa force critique.<strong> \u00ab\u00a0Les uns font accroire au monde qu\u2019ils croient ce qu\u2019ils ne croient pas. Les autres, en plus grand nombre, se le font accroire \u00e0 eux-m\u00eames, ne sachant p\u00e9n\u00e9trer ce que c\u2019est que croire\u00a0\u00bb <\/strong>(p. 47)<strong>. <\/strong>L\u2019objectif de l\u2019Apologie est ainsi d\u2019\u00e9clairer la force et l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne de la croyance en l\u2019homme. C\u2019est un vaste panorama d\u2019histoire compar\u00e9e des religions et des croyances humaines.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cependant, cette critique ne peut se faire sans pr\u00e9supposer une id\u00e9e de la \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb foi qui sert de contrepoint critique. L\u2019Apologie ne cessera d\u2019y revenir\u00a0: la seule vraie foi est une \u00ab\u00a0gr\u00e2ce\u00a0\u00bb qui vient de Dieu et exc\u00e8de la cr\u00e9ature et sa raison. Toute pr\u00e9tention \u00e0 la possession de l\u2019\u00e9tat de chr\u00e9tien est une \u00ab\u00a0pr\u00e9somption\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Le n\u0153ud qui devrait attacher notre jugement et notre volont\u00e9, qui devrait \u00e9treindre notre \u00e2me et joindre \u00e0 notre cr\u00e9ateur, ce devrait \u00eatre un n\u0153ud prenant ses replis et ses forces, <em>non pas de nos consid\u00e9rations, de nos raisons et passions<\/em>, mais d\u2019une \u00e9treinte divine, n\u2019ayant qu\u2019une force, un visage et un lustre, qui est <em>l\u2019autorit\u00e9 de Dieu et sa gr\u00e2ce<\/em>\u00a0\u00bb (p. 52).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">A partir de l\u00e0, il est possible de proposer une r\u00e9ponse \u00e0 la <em>seconde objection <\/em>qui constitue l\u2019essentiel de l\u2019essai. \u00ab\u00a0<strong>Les th\u00e9ologiens \u00e9crivent trop humainement et les humanistes trop peu th\u00e9ologalement<\/strong>\u00a0\u00bb II, 16, <em>De la pri\u00e8re<\/em>). \u00ab\u00a0Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses sont [les images] que l\u2019homme a forg\u00e9 de son invention\u00a0\u00bb (p. 148). La \u00ab\u00a0vraie religion\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb sont inaccessibles \u00e0 l\u2019homme. \u00ab\u00a0Il m\u2019a toujours sembl\u00e9 qu\u2019\u00e0 un homme chr\u00e9tien cette sorte de parler est <em>pleine d\u2019indiscr\u00e9tion et d\u2019irr\u00e9v\u00e9rence<\/em>\u00a0: Dieu ne peut mourir, Dieu ne peut faire ceci ou cela. <strong>Je ne trouve pas bon d\u2019enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole<\/strong>, il la faudrait <em>repr\u00e9senter plus r\u00e9v\u00e9remment et plus religieusement<\/em>\u00a0\u00bb (p. 167). Il faut donc contester toute ambition de la raison humaine \u00e0 saisir la \u00ab\u00a0nature des choses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Ce dernier tour d\u2019escrime ici, il ne le faut employer que comme un extr\u00eame rem\u00e8de. C\u2019est un coup d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, auquel il faut abandonner vos armes pour faire perdre \u00e0 l\u2019adversaire les siennes, et un tour secret, duquel il faut se servir rarement et avec r\u00e9serve\u00a0\u00bb (p. 213). Il occupe pourtant l\u2019essentiel de l\u2019Apologie. Car il s\u2019agit d\u2019affronter un adversaire autrement redoutable, Luther et, avec lui, entrer dans la querelle th\u00e9ologico-politique qui enflamme alors la Renaissance. Le d\u00e9fi spirituel et politique lanc\u00e9 par la R\u00e9forme est l\u2019\u00e9l\u00e9ment nouveau qui change du tout au tout les enjeux d\u2019une lecture de Sebond.<\/p>\n<h3>L\u2019intention apolog\u00e9tique v\u00e9ritable de l\u2019essai et la r\u00e9ponse au d\u00e9fi de Luther.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9tat alarmant de corruption de l\u2019Eglise, son incurie et l\u2019inculture de ses clercs n\u2019ont cess\u00e9 de nourrir toute la litt\u00e9rature humaniste de la Renaissance, notamment <em>l\u2019Eloge de la folie<\/em> d\u2019Erasme, d\u2019autant que les perspectives ouvertes par la red\u00e9couverte des langues de l\u2019Ancien et du Nouveau Testament et leur traduction nourrissent l\u2019espoir d\u2019un retour au christianisme primitif. Pourtant, c\u2019est de Luther \u2013 et avec lui de la R\u00e9forme, que vient la contestation la plus radicale de l\u2019Eglise, du principe d\u2019autorit\u00e9 sur lequel elle repose et de son organisation hi\u00e9rocratique en appui des r\u00e9gimes monarchiques europ\u00e9ens.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0A moins, dit-il, dans sa fameuse <strong>d\u00e9claration d\u2019Augsbourg,<\/strong> que je ne sois reconnu coupable d\u2019erreur <em>par un t\u00e9moignage de l\u2019Ecriture<\/em> ou que (comme je ne place aucune confiance en la seule autorit\u00e9 du Pape et des Conciles puisqu\u2019il est \u00e9vident qu\u2019ils se sont souvent tromp\u00e9s et souvent contredit), par un raisonnement manifeste, je ne sois <em>coupable devant l\u2019Ecriture sainte <\/em>\u00e0 laquelle je ne peux ni ne veux abjurer quoi que ce soit, <em>agir contre ma conscience <\/em>n\u2019est ni s\u00fbr ni possible. Telle est ma position. Elle ne pourrait \u00eatre autre. Que Dieu me porte secours. Amen\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Luther ne reconna\u00eet plus que deux principes\u00a0: <strong><em>\u00ab\u00a0l\u2019Ecriture sainte\u00a0\u00bb<\/em> <\/strong>et <strong><em>le t\u00e9moignage de la conscience du croyant. <\/em><\/strong>Il r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant les deux \u00ab\u00a0r\u00e8gles de la foi\u00a0\u00bb qui servaient jusque-l\u00e0 \u00e0 arbitrer les conflits doctrinaux au sein de l\u2019Eglise et de la chr\u00e9tient\u00e9. La r\u00e9f\u00e9rence aux \u00ab\u00a0docteurs de la foi\u00a0\u00bb et aux textes \u00ab\u00a0canoniques\u00a0\u00bb de la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne universelle (i.e. catholique) servaient de r\u00e9f\u00e9rence partag\u00e9e par l\u2019ensemble des chr\u00e9tiens. Ils \u00e9taient comme une charte commune pour r\u00e9gler leur vie en commun. Certes, ils confortaient l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019Eglise et donc, en derni\u00e8re instance, celle du Pape et de ses Conciles, mais ils permettaient d\u2019\u00e9viter des d\u00e9chirures plus graves. Confront\u00e9 \u00e0 un d\u00e9saccord de fond et surtout \u00e0 l\u2019intransigeance du Pape, Luther brise ce modus vivendi. Il revendique l\u2019Ecriture et la Foi, c\u2019est-\u00e0-dire, comme l\u2019\u00e9crira Calvin, \u00ab\u00a0le travail interne du Saint Esprit qui apporte son t\u00e9moignage par et avec la parole divine dans nos c\u0153urs\u00a0\u00bb. Il n\u2019a plus besoin de l\u2019Eglise.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ce geste est d\u00e9cisif. Il constitue la matrice commune \u00e0 toutes les Eglises R\u00e9form\u00e9es. Il engage toute une s\u00e9rie de <strong>cons\u00e9quences pratiques<\/strong> que l\u2019on retrouve dans l\u2019islam contemporain. Lisant l\u2019Ecriture dans ce qu\u2019il croit \u00eatre sa langue originelle, ou y acc\u00e9dant d\u2019ailleurs dans sa propre langue, le fid\u00e8le aura le sentiment de se tenir <em>face \u00e0 face <\/em>devant Dieu. Il se fera fort de pouvoir se passer de toute<em> m\u00e9diation<\/em> \u00e9trang\u00e8re et de revenir \u00e0 l\u2019Eglise des premiers temps, celle des ap\u00f4tres. Il r\u00e9cusera une s\u00e9rie de dogmes et de rites consid\u00e9r\u00e9s comme superstitieux voire m\u00eame comme h\u00e9r\u00e9tiques. Il r\u00e9cusera enfin la pr\u00e9\u00e9minence d\u2019une hi\u00e9rarchie consacr\u00e9e, \u00e9lev\u00e9e au-dessus des fid\u00e8les.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne, dans l\u2019Apologie, conteste fermement ces points. Il doute en particulier que la lecture d\u2019un texte, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019Ecriture sainte ou d\u2019un autre, puisse servir d\u2019argument pour trancher une querelle philosophique ou th\u00e9ologique. \u00ab\u00a0Nous avons l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il n\u2019est aucun sens ni visage (apparence) ou droit, ou amer, ou doux, ou courbe, que l\u2019esprit humain ne trouve aux \u00e9crits qu\u2019il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaite qui puisse \u00eatre, combien de fausset\u00e9 et de mensonge a-t-on fait na\u00eetre\u00a0? Quelle h\u00e9r\u00e9sie n\u2019y a trouv\u00e9 des fondements assez et t\u00e9moignages, pour entreprendre et pour se maintenir. C\u2019est pour cela que les auteurs de telles erreurs ne veulent jamais d\u00e9partir de cette preuve et du t\u00e9moignage des mots\u00a0\u00bb (p. 253).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le recours au texte, comme le montre son temps, est plus un facteur de discorde qu\u2019un moyen propre \u00e0 esp\u00e9rer clore les d\u00e9bats. \u00ab\u00a0Nos proc\u00e8s ne naissent que du d\u00e9bat de l\u2019interpr\u00e9tation des lois, et la plupart des guerres, de cette impuissance \u00e0 n\u2019avoir su clairement exprimer les conventions et les trait\u00e9s d\u2019accord princes. Combien de querelles et combien importante a produit au monde le doute du sens de cette syllabe <em>hoc<\/em> [r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab\u00a0ceci est mon corps\u00a0\u00bb de l\u2019Evangile \u2013 Mathieu XXVI, 26 &#8211; et \u00e0 la querelle qui lui est li\u00e9e de la pr\u00e9sence r\u00e9elle du Christ dans l\u2019hostie]\u00a0\u00bb (p. 168).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mais la strat\u00e9gie la plus forte et la plus neuve de l\u2019Apologie consiste \u00e0 remonter beaucoup plus haut. Montaigne souligne les effets de la pr\u00e9tention d\u2019une conscience humaine \u00e0 s\u2019\u00e9lever, au-dessus de toute autorit\u00e9, pour, <strong>au nom de la possession d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 absolue<\/strong>, pr\u00e9tendre r\u00e9gir la conscience des hommes et bouleverser de fond en comble toute leur vie. Il en conteste la possibilit\u00e9. Face au radicalisme de celui qui croit pouvoir parler au nom de l\u2019absolu, plus aucune discussion, aucun doute, ni aucune mod\u00e9ration ne sont possibles. Quel garde-fou opposer \u00e0 celui qui dit que, comme Luther dans son Trait\u00e9 du <em>Serf arbitre<\/em>, d\u00e9clare en r\u00e9ponse \u00e0 Erasme\u00a0: \u00ab\u00a0anath\u00e8me au chr\u00e9tien, qui ne serait pas certain de ce qui lui est ordonn\u00e9 et qui ne le comprendrait pas\u00a0: comment croirait-il ce dont il doute\u00a0?\u00a0\u00bb Et que dire \u00e0 un Ignace de Loyola lorsque, dans ses <em>Exercices spirituels<\/em> (r\u00e8gle 401-402), il pose que \u00ab\u00a0afin d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019abri de toute erreur, nous devons toujours \u00eatre dispos\u00e9s \u00e0 croire que ce qui nous appara\u00eet blanc est noir, si l\u2019Eglise hi\u00e9rarchiquement d\u00e9cide ainsi\u00a0\u00bb\u00a0? Et comment d\u00e9partager deux consciences \u00e9galement persuad\u00e9es de d\u00e9tenir seules la v\u00e9rit\u00e9\u00a0? Ce sera la croix de la querelle dite de \u00ab\u00a0la r\u00e8gle de la foi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Afin que nous puissions d\u00e9cider la controverse qui est entre nous sur la r\u00e8gle du vrai, il faut que nous ayons une r\u00e8gle avou\u00e9e et reconnue par laquelle nous puissions juger de la bont\u00e9 de cette autre r\u00e8gle\u00a0; et afin que nous ayons cette autre r\u00e8gle avou\u00e9e et reconnue, il faudrait d\u2019abord trancher entre nous la querelle que nous avons sur la r\u00e8gle de v\u00e9rit\u00e9. Ainsi la dispute est prise dans le moyen de ce que nous avons appel\u00e9 le <em>cercle vicieux<\/em> (ou<strong> diall\u00e8le<\/strong>). On ne sait plus comment trouver une r\u00e8gle de v\u00e9rit\u00e9, d\u2019autant plus que nous ne permettons pas aux dogmatiques d\u2019\u00e9tablir une r\u00e8gle de v\u00e9rit\u00e9 <em>par supposition <\/em>(ou <strong>p\u00e9tition de principe)<\/strong> et que, s\u2019ils veulent juger d\u2019une r\u00e8gle de v\u00e9rit\u00e9 par une autre r\u00e8gle de v\u00e9rit\u00e9, nous les r\u00e9duirons au moyen que nous avons appel\u00e9 <strong>la r\u00e9gression \u00e0 l\u2019infini<\/strong>\u00a0\u00bb <em>H.P.<\/em>I,15.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette citation de Sextus Empiricus, dont l\u2019ouvrage est alors red\u00e9couvert et traduit par l\u2019humaniste Henri Estienne, est extraite des <em>Hypotyposes (c\u2019est-\u00e0-dire esquisses ou indications) pyrrhoniennes<\/em>. C\u2019est un expos\u00e9 complet de la doctrine sceptique que Montaigne a longuement m\u00e9dit\u00e9. Il en fit inscrire, sur les solives de sa biblioth\u00e8que, une s\u00e9rie de formules qui \u00e9maillent aussi l\u2019Apologie. Cette inspiration en constitue le socle et la r\u00e9f\u00e9rence majeure.<\/p>\n<h2>II D\u00e9fense et illustration du pyrrhonisme.<\/h2>\n<h3>a.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 M\u00e9thode et objectif du scepticisme antique\u00a0: \u00ab\u00a0suspension\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0m\u00e9triopathie\u00a0\u00bb.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Le scepticisme (\u03c3\u03ba\u03b5\u03c8\u03b9\u03c2 -skepsis), explique Sextus Empiricus, est la facult\u00e9 d\u2019opposer ph\u00e9nom\u00e8nes et noum\u00e8nes (ce qui appara\u00eet et ce qui est pens\u00e9) de toutes les mani\u00e8res possibles, pour en arriver, par l\u2019instrument de la force \u00e9gale (\u03b9\u03c3\u03bf\u03c3\u03b8\u03b5\u03bd\u03b5\u03b9\u03b1 &#8211; isosth\u00e9nie) des choses et des raisons qui s\u2019opposent, d\u2019abord \u00e0 la suspension (\u03b5\u03c0\u03bf\u03c7\u03b7 &#8211; \u00e9poch\u00e8), ensuite \u00e0 l\u2019absence de trouble et la paix (\u03b1\u03c4\u03b1\u03c1\u03b1\u03be\u03b9\u03b1 -ataraxie)\u00a0\u00bb <em>H.P. I, 4,8<\/em>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le terme de scepticisme a fini par d\u00e9signer une attitude n\u00e9gative de la pens\u00e9e. Le sceptique passe volontiers \u00e0 pr\u00e9sent pour un esprit faible et h\u00e9sitant, incapable de se prononcer sur rien. Pr\u00e9f\u00e9rant se reposer sur \u00ab\u00a0le mol oreiller du doute\u00a0\u00bb, il se r\u00e9fugie dans le refus et m\u00eame dans le d\u00e9nigrement. Ce portrait tr\u00e8s \u00e0 charge ne correspond pas au scepticisme philosophique. Il confond la r\u00e9serve avec la faiblesse, la conscience de la relativit\u00e9 de tout choix avec l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019y engager. Le terme scepticisme signifie \u00ab\u00a0examen\u00a0\u00bb. L<strong>e sceptique est un \u00ab\u00a0chercheur\u00a0\u00bb.<\/strong>\u00ab\u00a0Que sais-je\u00a0?\u00a0\u00bb est un appel \u00e0 la curiosit\u00e9 et un rappel de la richesse in\u00e9puisable du monde.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette recherche suppose une m\u00e9thode. C\u2019est <strong>la suspension du jugement<\/strong>. Montaigne la met syst\u00e9matiquement en \u0153uvre dans l\u2019Apologie. Elle commande d\u2019opposer raisons aux raisons, exp\u00e9riences aux exp\u00e9riences, donc preuves aux preuves. Elle permet surtout d\u2019op\u00e9rer un renversement syst\u00e9matique et m\u00e9thodique de nos croyances les plus enracin\u00e9es. Les sceptiques \u00ab\u00a0ne mettent en avant leurs propositions, que pour combattre celles qu&#8217;ils pensent que nous avons en notre cr\u00e9ance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers le contraire \u00e0 soutenir\u00a0: tout leur est \u00e9gal. Si vous \u00e9tablissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu&#8217;elle est blanche. Si vous dites qu&#8217;elle n&#8217;est ni l&#8217;un, ni l&#8217;autre, c&#8217;est \u00e0 eux \u00e0 maintenir qu&#8217;elle est tous les deux\u00a0\u00bb (p. 133). La structure d\u2019ensemble de l\u2019Apologie peut \u00eatre comprise \u00e0 partir de ce mouvement de <strong>renversement<\/strong>\u00a0: de notre plan\u00e8te aux autres astres, de notre esp\u00e8ce \u00e0 l\u2019ensemble des autres \u00eatres vivants, de l\u2019\u00e2me par rapport au corps, des sages par rapport au commun des mortels, de la raison par rapport aux sens, etc. Mais ce mouvement n\u2019est pas vain\u00a0; il sert \u00e0 contester toute id\u00e9e de hi\u00e9rarchie et de s\u00e9paration entre des ordres.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">De m\u00eame, pour contester le scepticisme, Aristote r\u00e9pondait\u00a0: \u00ab\u00a0celui qui doute si la neige est blanche n\u2019a qu\u2019\u00e0 ouvrir les yeux et celui qui se demande s\u2019il faut respecter ses parents m\u00e9rite une bonne correction.\u00a0\u00bb Le pyrrhonien r\u00e9pond \u00e0 la premi\u00e8re objection que si la neige est blanche, l\u2019eau est noire et rend ainsi palpable l\u2019ind\u00e9termination de la <em>couleur<\/em> de l\u2019eau. Il souligne <strong>la pluralit\u00e9 des apparences d\u2019une seule et m\u00eame chose<\/strong>. \u00ab\u00a0Si notre entendement \u00e9tait capable de la forme, des lin\u00e9aments, du port et du visage de la v\u00e9rit\u00e9, il la verrait enti\u00e8re, aussi bien que demi\u00a0\u00bb (p. 219). Le sceptique ne doute pas de l\u2019apparence mais de ce que l\u2019on en dit et du choix que l\u2019on fait entre l\u2019une et l\u2019autre. Il rappelle qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une apparence.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">De cette prise de conscience de la relativit\u00e9 de nos raisons et de nos pr\u00e9f\u00e9rences d\u00e9coulent la <strong>mod\u00e9ration des passions<\/strong> et la <strong>tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e2me<\/strong>. \u00ab\u00a0Cette assiette de leur jugement droite et inflexible, recevant tous objets sans application ni consentement, achemine [les philosophes pyrrhoniens] \u00e0 leur ataraxie (absence de troubles) qui est condition de vie paisible, rassise (pond\u00e9r\u00e9e), exempte de l\u2019opinion et science que nous pensons avoir des choses d\u2019o\u00f9 naissent la crainte, l\u2019avarice (la cupidit\u00e9), l\u2019envie, les d\u00e9sirs immod\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb (p. 133). \u00ab\u00a0En effet, cette diversit\u00e9 et division infinie, par le trouble que notre jugement nous donne \u00e0 nous-m\u00eames, et l\u2019incertitude que chacun sent en soi, il est ais\u00e9 de voir qu\u2019il a son assiette bien mal assur\u00e9e. Combien diversement jugeons-nous des choses, Combien de fois changeons-nous nos fantaisies\u00a0? Ce que je tiens aujourd\u2019hui et ce que je crois, je le tiens et le crois de toute ma croyance\u00a0; tous mes outils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m\u2019en r\u00e9pondent sur tout ce qu\u2019ils peuvent. [\u2026] Mais ne m\u2019est-il advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours d\u2019avoir embrass\u00e9 quelque autre chose avec ces m\u00eames instruments et ces m\u00eames conditions, que, depuis, j\u2019ai trouv\u00e9 fausse\u00a0\u00bb (p. 221).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La balance, que Montaigne fit mettre sur ses armoiries, est m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9quilibre du jugement. Elle est aussi symbole de la justice qui commande de se garder de ses passions et de tenir l\u2019\u00e9quilibre entre tant de raisons et d\u2019apparences contraires. L\u2019exemple du respect d\u00fb aux parents, c\u2019est-\u00e0-dire du respect des lois et des m\u0153urs, est l\u2019occasion de faire un pas de plus dans la compr\u00e9hension de l\u2019attitude sceptique. Elle est la cons\u00e9quence de l\u2019absence de tout fondement substantiel \u00e0 nos r\u00e8gles. Certes, il est d\u2019abord possible de r\u00e9pondre \u00e0 Aristote que le respect d\u00fb aux parents peut prendre \u00ab\u00a0mille formes\u00a0\u00bb, qu\u2019il y a loin de la r\u00e8gle \u00e0 l\u2019action droite, voire, qu\u2019il y a \u00ab\u00a0divers chemins qui m\u00e8nent \u00e0 une fin\u00a0\u00bb et enfin qu\u2019il faut savoir d\u00e9sob\u00e9ir parfois pour r\u00e9aliser le souhait de ses parents. Ou encore qu\u2019il est bon de savoir garder sa libert\u00e9 \u2013 ce que les parents savent bien. Mais le scepticisme, mettant en lumi\u00e8re qu\u2019il n\u2019est d\u2019autre fondement aux r\u00e8gles morales et sociales que le hasard de notre naissance et que la seule convention, renforce paradoxalement la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019y ob\u00e9ir. Il le faut, non parce qu\u2019elles sont justes ou parce qu\u2019elles sont sacr\u00e9es, mais parce qu\u2019elles sont <strong>en usage. <\/strong>Elles permettent, et elles seules, de s\u2019entendre et nous prot\u00e8gent de l\u2019arbitraire et de la violence. \u00ab\u00a0Epicure disait que les lois les pires \u00e9taient si n\u00e9cessaires que, sans elles les hommes se mangeraient les uns, les autres\u00a0\u00bb (p. 214). L\u2019exp\u00e9rience ne cesse de nous l\u2019enseigner. \u00ab\u00a0La premi\u00e8re loi que Dieu donna jamais \u00e0 l\u2019homme, ce fut une loi de pure ob\u00e9issance\u00a0: ce fut un commandement nu et simple o\u00f9 l\u2019homme n\u2019e\u00fbt rien \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 causer. [\u2026] De <strong>l\u2019ob\u00e9ir<\/strong> et <strong>c\u00e9der<\/strong> na\u00eet toute autre vertu, comme de la pens\u00e9e tout p\u00e9ch\u00e9\u00a0\u00bb (p. 112).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Les historiens rapportent que l\u2019on avait confi\u00e9 \u00e0 Pyrrhon la charge de Pontife, c\u2019est-\u00e0-dire de gardien des cultes de sa cit\u00e9. Cela tenait sans doute \u00e0 l\u2019estime o\u00f9 \u00e9tait tenue sa l\u00e9gendaire indiff\u00e9rence, sa mod\u00e9ration et sa <strong>r\u00e9serve face \u00e0 toute position extr\u00eame.<\/strong> Montaigne \u00e9galement ne cesse de s\u2019opposer \u00e0 la cruaut\u00e9 des hommes et de d\u00e9noncer leur inhumanit\u00e9, quelque pr\u00e9texte qu\u2019elle prenne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Il op\u00e8re cependant une transformation d\u00e9cisive sur laquelle il nous faut \u00e0 pr\u00e9sent insister. Le scepticisme, \u00e0 partir de lui, inclut dans le mouvement du doute celui qui l\u2019op\u00e8re. Il n\u2019est plus le privil\u00e8ge du sage mais le caract\u00e8re de toute pens\u00e9e r\u00e9fl\u00e9chie enracin\u00e9e dans la conscience de sa finitude.<\/p>\n<h3>b.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sp\u00e9cificit\u00e9 du scepticisme moderne\u00a0: \u00ab\u00a0que sais-je\u00a0? \u00bb<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le pyrrhonisme antique \u00e9tait conscient de la difficult\u00e9 d\u2019une position qui refuse toute position. Il y r\u00e9pondait en rapportant la r\u00e9flexion philosophique \u00e0 la vie qui la d\u00e9passe. \u00ab\u00a0<em>Le sceptique<\/em>, \u00e9crivait Sextus Empiricus, <em>ne vit pas conform\u00e9ment \u00e0 une doctrine philosophique mais, <strong>en prenant l\u2019exp\u00e9rience et la vie pour guide non philosophique<\/strong>, il est capable de choisir et d\u2019\u00e9viter<\/em>\u00a0\u00bb. Montaigne commente ceci par une formule ironique que rependra Pascal. \u00ab\u00a0Un ancien \u00e0 qui on reprochait qu\u2019il faisait profession de la philosophie, de laquelle pourtant il ne tenait pas grand compte, r\u00e9pondit que cela, c\u2019\u00e9tait vraiment philosopher\u00a0\u00bb (p. 145). Le philosophe doit d\u2019abord vivre et, pour cela, il lui faut des \u00ab\u00a0guides\u00a0\u00bb. Le scepticisme antique en \u00e9num\u00e9rait quatre : \u00ab\u00a0<strong>ce qu\u2019indique la nature\u00a0\u00bb,<\/strong>ainsi, la faim qui pousse \u00e0 manger ou la soif \u00e0 boire\u00a0; <strong>\u00ab\u00a0ce qu\u2019exigent ses dispositions\u00a0\u00bb,<\/strong> ce qu\u2019indiquent nos sens et notre intelligence\u00a0; <strong>\u00ab\u00a0ce que nous transmettent les coutumes et les lois\u00a0\u00bb\u00a0<\/strong>: savoir distinguer une vie de pi\u00e9t\u00e9 ou une mauvaise vie ; enfin, <strong>\u00ab\u00a0ce qu\u2019enseignent les arts\u00a0\u00bb<\/strong> notamment empiriques <em>H.P<\/em>. I, 11.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne est un juriste qui pratique l\u2019art de juger. Il en conna\u00eet la complexit\u00e9 et en souligne la confusion. Il a \u00e9galement une bonne connaissance de la m\u00e9decine et de ses rem\u00e8des, en particulier de leur peu d\u2019efficacit\u00e9 sur son cas. Cependant il sait bien la contradiction manifeste d\u2019une m\u00e9thode qui refuse toute pr\u00e9supposition et, plus encore, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une sagesse qui pr\u00f4ne l\u2019abstention et la pure indiff\u00e9rence. L\u2019Apologie, en poussant un cran plus loin l\u2019impossibilit\u00e9 de tout fondement, retourne celle-ci sur le penseur lui-m\u00eame. Qu\u2019il s\u2019agisse de science ou d\u2019action, il n\u2019y a plus, pour Montaigne, de fondement inconditionn\u00e9 &#8211; f\u00fbt-ce celui de la suspension et du principe de pure indiff\u00e9rence. Elles sont impraticables. L\u2019Apologie met donc en \u00e9vidence le cercle ind\u00e9passable de l\u2019<strong>implication subjective <\/strong>de la conscience <strong>dans son objet<\/strong> ainsi que dans son <strong>exp\u00e9rience corporelle et sociale. <\/strong>Montaigne invente, tout \u00e0 la fois et d\u2019un m\u00eame mouvement, le \u00ab\u00a0discours sur soi\u00a0\u00bb qu\u2019il mettra particuli\u00e8rement en \u0153uvre dans le \u00ab\u00a0Tiers livre\u00a0\u00bb, et l\u2019exploration de la diversit\u00e9 infinie des m\u0153urs, le \u00ab\u00a0discours sur l\u2019autre\u00a0\u00bb qui fondera l\u2019anthropologie<strong>. <\/strong>L\u2019expression \u00ab\u00a0que sais-je\u00a0?\u00a0\u00bb inclut dans son propre mouvement le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui en est ins\u00e9parable. Le n\u00f4tre et celui de nos semblables. La question ne cesse de le faire revenir sur lui et sur ceux qui permettront d\u2019y r\u00e9pondre. Montaigne invente ainsi <strong>un usage radical du doute. <\/strong>Il porte sur le \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb lui-m\u00eame et sa racine. \u00ab\u00a0Que <em>sais-je<\/em>\u00a0?\u00a0\u00bb<strong>.<\/strong><\/p>\n<h4>Usage critique, usage m\u00e9thodique et usage radical du doute sur les fondements.<\/h4>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019Apologie, au d\u00e9but de l\u2019exposition sur la nature du scepticisme, reprend une distinction essentielle qui nous permettra de distinguer <strong>trois formes du doute<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Quiconque cherche quelque chose, il en vient \u00e0 ce point, <em>ou qu&#8217;il dit, qu&#8217;il l\u2019a trouv\u00e9e\u00a0; ou qu&#8217;elle ne se peut trouver\u00a0; ou qu&#8217;il en est encore en qu\u00eate<\/em>. Toute la philosophie est r\u00e9partie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la v\u00e9rit\u00e9, la science, et la certitude. Les P\u00e9ripat\u00e9ticiens, Epicuriens, Sto\u00efciens, et autres, ont pens\u00e9 l&#8217;avoir trouv\u00e9e. Ceux-ci ont \u00e9tabli les sciences, que nous avons, et les ont trait\u00e9es, comme notices certaines. Clitomachus, Carn\u00e9ade, et les Acad\u00e9miciens, ont d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de leur qu\u00eate\u00a0; et <em>jug\u00e9 que la v\u00e9rit\u00e9 ne se pouvait concevoir par nos moyens<\/em>. La fin de ceux-ci, c&#8217;est la faiblesse et humaine ignorance. Ce parti a eu la plus grande suite, et les sectateurs les plus nobles. Pyrrhon et autres sceptiques ou \u00e9p\u00e9chistes, desquels les dogmes plusieurs anciens ont tenu tir\u00e9s de Hom\u00e8re, les Sept sages, [etc.] <em>disent qu\u2019ils sont encore en cherche de la v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb (p. 131\u00a0; 132).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le doute n\u2019est pas absent du discours dogmatique. Il en est m\u00eame l\u2019instrument. C\u2019est le <strong>doute critique<\/strong>. Il repose sur la possession d\u2019un crit\u00e8re et d\u2019une connaissance qui permettent de discriminer le vrai du faux. \u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9, comme disait Spinoza, est crit\u00e8re d\u2019elle-m\u00eame et du faux\u00a0\u00bb. Il faut, pour discerner les fausses apparences et d\u00e9busquer les erreurs, disposer d\u2019une norme du vrai. La connaissance scientifique suppose le doute, c\u2019est-\u00e0-dire son usage m\u00e9thodique. C\u2019est ce sens \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb du doute que l\u2019on retrouve dans les trois Critiques de Kant. Elles supposent un dogmatisme, c\u2019est-\u00e0-dire la possession d\u2019une \u00ab\u00a0table des cat\u00e9gories\u00a0\u00bb d\u00e9finitive et d\u2019une \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique des m\u0153urs\u00a0\u00bb et tout autant qu\u2019une \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique de la nature\u00a0\u00bb qui permettent de fonder, partout et toujours, la connaissance et la morale.<a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Une autre forme de doute, bien connue des lecteurs de Descartes, et particuli\u00e8rement de la premi\u00e8re de ses <em>M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques<\/em>, est <strong>le doute acad\u00e9mique<\/strong>. Il op\u00e8re en l\u2019\u00e2me l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un <em>\u00ab\u00a0d\u00e9sespoir du vrai\u00a0\u00bb.<\/em> Le doute \u00ab\u00a0m\u00e9thodique et hyperbolique\u00a0\u00bb est un exercice spirituel qui permet le passage du sensible \u00e0 l\u2019intelligible, de n\u00e9ant d\u2019\u00eatre \u00e0 la m\u00e9taphysique. On en trouve la racine dans Augustin<a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> et peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0, comme le remarque Montaigne, dans Platon avec son usage des dialogues apor\u00e9tiques comme le <em>Parm\u00e9nide<\/em> et le <em>M\u00e9non<\/em>. C\u2019est un moment de crise. Il peut \u00eatre un point final, comme avec le philosophe acad\u00e9mique Ag\u00e9silas, dont on dit qu\u2019il garda d\u00e9finitivement le silence. Le plus souvent, comme avec Augustin ou Descartes et Pascal, le moment de la \u00ab\u00a0conversion\u00a0\u00bb permet un retournement du scepticisme extr\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9vidence du vrai ou de la foi qui sauve.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le doute \u00ab\u00a0pyrrhonien\u00a0\u00bb r\u00e9invent\u00e9 par Montaigne, diff\u00e8re des deux autres. Il est \u00e0 la fois <strong>radical et il est perp\u00e9tuel. <\/strong>Il ne laisse pas d\u2019autre issue que la confrontation aux limites de notre condition et \u00e0 notre finitude. Il saisit le sujet humain, de l\u2019int\u00e9rieur, pour lui faire \u00e9prouver le peu de r\u00e9alit\u00e9 de son propre moi et la mati\u00e8re fluente dont il est fait. \u00ab\u00a0Ne baillant (livrant) de soi qu\u2019une obscure apparence et d\u00e9bile opinion\u00a0: si, de fortune, vous fichez votre pens\u00e9e \u00e0 vouloir saisir <strong>son \u00eatre<\/strong>, ce sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner de l\u2019eau\u00a0: car tant plus il serrera et pressera ce qui de nature coule partout, tant plus il perdra ce qu\u2019il voulait tenir et empoigner\u00a0\u00bb (p. 276). Un tel doute n\u2019interdit ni de vivre ni d\u2019\u00e9tudier. Il y incite. Mais il interdit de croire pouvoir arr\u00eater sa recherche et fonder en raison ses jugements. Comme le disait d\u00e9j\u00e0 Victor Brochard du scepticisme antique\u00a0: \u00ab\u00a0le vrai sceptique est celui qui, de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et pour des raisons g\u00e9n\u00e9rales, doute de tout, <em>except\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes<\/em>\u00a0\u00bb. Les dogmes du \u00ab<strong>\u00a0dogmatisme\u00a0\u00bb<\/strong> d\u00e9signent non toute affirmation mais \u00ab\u00a0<em>un assentiment \u00e0 une chose d\u00e9termin\u00e9e parmi les choses obscures qui sont objets de recherche parmi les sciences<\/em>\u00a0\u00bb <em>H.P. <\/em>I, 13.<\/p>\n<h4>Doute radical et mise en \u0153uvre de la d\u00e9construction sceptique dans l\u2019Apologie.<\/h4>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le lecteur trouvera \u00e0 la fin de cette pr\u00e9sentation une proposition de plan d\u00e9taill\u00e9 de la mise en \u0153uvre syst\u00e9matique du doute dans l\u2019essai.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">A partir de \u00ab\u00a0en voil\u00e0 assez pour v\u00e9rifier\u2026\u00a0\u00bb (p. 212), Montaigne r\u00e9capitule brillamment l\u2019ensemble de ses arguments selon les axes suivants.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Destitution de la raison<\/strong> et principe de <strong>relativit\u00e9<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Prenant pour objet l\u2019ensemble des \u00ab\u00a0choses obscures qui sont objet de recherche parmi les sciences\u00a0\u00bb (Dieu, les astres, les \u00e9l\u00e9ments, l\u2019\u00e2me et le corps), l\u2019Apologie ne cesse de proc\u00e9der par <strong>accumulation<\/strong> de th\u00e8ses diverses pour montrer la vanit\u00e9 qu\u2019il y a eu \u00e0 conclure en donnant ainsi \u00e0 voir \u00ab\u00a0ce<em> tintamarre<\/em> de<em> tant <\/em>de<em> cervelles philosophiques <\/em>!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Les derni\u00e8res pages accentuent cette d\u00e9construction en mettant en \u00e9vidence la d\u00e9pendance de tout jugement \u00e0 des mobiles et motifs pr\u00e9sents. \u00ab\u00a0Maintes fois (comme il m\u2019advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour \u00e9bat \u00e0 maintenir une contraire opinion \u00e0 la mienne, mon esprit, s\u2019appliquant et tournant de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, m\u2019y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier avis, et m\u2019en d\u00e9pars. <em>Je m\u2019entra\u00eene quasi o\u00f9 je penche<\/em>, comment que ce soit et <strong>m\u2019emporte de tout mon poids\u00a0<\/strong>\u00bb (p. 225).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ainsi, la <strong>raison<\/strong>, pour Montaigne, n\u2019a en soi aucune r\u00e9alit\u00e9, ni autonomie. Ni comme \u00ab\u00a0facult\u00e9 des principes\u00a0\u00bb, ni comme \u00ab\u00a0facult\u00e9 des concepts\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en tant qu\u2019instrument de connaissance et de mise en ordre de nos raisonnements. En r\u00e9alit\u00e9, elle est <strong>discours<\/strong>, <strong>fantaisie<\/strong>,<strong> imagination<\/strong>. Elle suit et \u00e9pouse la vari\u00e9t\u00e9 des apparences et des occasions. \u00ab\u00a0La raison va toujours, et torte, et boiteuse et d\u00e9hanch\u00e9e, et avec le mensonge comme avec la v\u00e9rit\u00e9. Pour ainsi (c\u2019est pourquoi), il est malais\u00e9 de d\u00e9couvrir son m\u00e9compte et d\u00e9r\u00e8glement. <strong>J\u2019appelle toujours raison cette apparence de discours que chacun forge en soi\u00a0<\/strong>: cette raison de l\u2019apparence de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d\u2019un m\u00eame sujet, c\u2019est un <strong>instrument de plomb et de cire<\/strong>, allongeable et accommodable \u00e0 tous biais et \u00e0 toute mesure\u00a0: il ne reste que la suffisance de le savoir contourner\u00a0\u00bb (p. 223, 224).<\/p>\n<ul>\n<li><strong>H\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience et de la sensation<\/strong> et principe de l\u2019<strong>implication<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>L\u2019exp\u00e9rience <\/strong>comme \u00e9preuve et essai, comme m\u00e9moire et le\u00e7on v\u00e9cue, sensation enfin et mise en relation avec le monde ext\u00e9rieur est la source fondamentale de la connaissance. Elle donne acc\u00e8s aux \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8nes\u00a0\u00bb qui sont la mati\u00e8re du travail du jugement et de l\u2019examen sceptique. C\u2019est donc l\u00e9gitimement avec elle que Montaigne choisira de conclure l\u2019ensemble de ses <em>Essais<\/em>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mais c\u2019est aussi pourquoi il choisit de mettre en \u00e9vidence, \u00e0 la fin de l\u2019Apologie, <strong>l\u2019interaction<\/strong> qu\u2019une sensation suppose toujours entre la chose, l\u2019organe qui y donne acc\u00e8s et l\u2019esprit qui l\u2019interpr\u00e8te. \u00ab\u00a0Notre \u00e9tat (int\u00e9rieur) accommodant les choses \u00e0 soi et les transformant selon soi, nous ne savons plus quelles sont les choses en v\u00e9rit\u00e9\u00a0; car <strong>rien ne vient \u00e0 nous que falsifi\u00e9 et alt\u00e9r\u00e9 par nos sens<\/strong>. O\u00f9 le compas, l\u2019\u00e9querre et la r\u00e8gle sont gauches, toutes les proportions qui s\u2019en tirent, tous les b\u00e2timents qui se dressent \u00e0 sa mesure, sont aussi n\u00e9cessairement manques (imparfaits) et d\u00e9faillants. L\u2019incertitude de nos sens [que les pages pr\u00e9c\u00e9dentes de l\u2019Essai ont longuement d\u00e9taill\u00e9es] rend incertain tout ce qu\u2019ils produisent\u00a0\u00bb (p. 273\/274).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne explicite ainsi l\u2019ab\u00eeme de la question du rapport entre le \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0chose en soi\u00a0\u00bb sur lequel s\u2019ouvre l\u2019Esth\u00e9tique transcendantale de Kant \u2013 et que ce dernier croit pouvoir r\u00e9soudre. \u00ab\u00a0Pour juger des apparences que nous recevons des objets, il nous faudrait un instrument judicatoire\u00a0; <em>pour v\u00e9rifier cet instrument, il nous faut de la d\u00e9monstration\u00a0; pour v\u00e9rifier la d\u00e9monstration, un instrument\u00a0; nous voil\u00e0 au rouet<\/em>\u00a0\u00bb (p. 275).<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Cercle de la d\u00e9monstration <\/strong>et impossibilit\u00e9 de l\u2019inconditionn\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le lecteur aura reconnu ici la figure sceptique du <strong>\u00ab\u00a0cercle vicieux\u00a0\u00bb<\/strong> que nous avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 au d\u00e9but \u00e0 l\u2019occasion de la pr\u00e9sentation de la querelle dite de la \u00ab\u00a0r\u00e8gle de la foi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette difficult\u00e9 est bien connue tient \u00e0 la structure de la d\u00e9monstration. Comme le dit Aristote, toute d\u00e9monstration est \u00ab\u00a0un discours par lequel, certaines choses \u00e9tant pos\u00e9es (les pr\u00e9misses) une autre chose diff\u00e9rente d\u2019elles (la conclusion) en est tir\u00e9e, par les choses m\u00eames qui sont pos\u00e9es\u00a0\u00bb. La v\u00e9rit\u00e9 de la d\u00e9monstration d\u00e9pend donc de la rectitude formelle de l\u2019op\u00e9ration de d\u00e9duction. Elle d\u00e9pendu surtout de la v\u00e9rit\u00e9 dite \u00ab\u00a0mat\u00e9rielle\u00a0\u00bb des pr\u00e9misses. Pour \u00eatre vraiment probantes, celles-ci doivent \u00eatre ultimement \u00ab\u00a0premi\u00e8res et vraies\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0connues \u00e0 partir d\u2019elles-m\u00eames\u00a0\u00bb. Montaigne conteste la possibilit\u00e9 d\u2019une telle op\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La figure du \u00ab\u00a0cercle\u00a0\u00bb, sur laquelle se cl\u00f4t l\u2019expos\u00e9 sceptique de l\u2019Apologie, met en oeuvre une structure ternaire. Elle est connue depuis sous le nom de \u00ab\u00a0trilemme de M\u00fcnchhausen\u00a0\u00bb. Sextus l\u2019attribue \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019Agrippa\u00a0\u00bb. Soit la d\u00e9monstration est suspendue \u00e0 une <strong>r\u00e9gression \u00e0 l\u2019infini<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0par laquelle nous disons que ce qui est fourni en vue d\u2019emporter la d\u00e9cision sur la chose propos\u00e9e \u00e0 l\u2019examen a besoin d\u2019une autre garantie, et celle-ci d\u2019une autre, et ainsi ind\u00e9finiment, de sorte que, n\u2019ayant rien \u00e0 partir de quoi nous pourrons commencer d\u2019\u00e9tablir quelque chose, la suspension du jugement s\u2019ensuit.\u00a0\u00bb Soit op\u00e8re une <strong>p\u00e9tition de principe<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0quand les dogmatiques partent de quelque chose qu\u2019ils n\u2019\u00e9tablissent pas mais jugent bon de prendre simplement et sans d\u00e9monstration\u00a0\u00bb. Enfin le sceptique d\u00e9c\u00e8le, chez les dogmatiques, un <strong>cercle vicieux<\/strong> ou diall\u00e8le (\u00e0 savoir l\u2019un par l\u2019autre) \u00ab\u00a0quand ce qui sert \u00e0 assurer la chose sur laquelle porte la recherche a besoin de la chose elle-m\u00eame pour emporter la conviction\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Le sceptique, pour sa part, s\u2019installe au-del\u00e0 de la contradiction en se donnant le \u00ab\u00a0droit d\u2019affirmer de toutes choses qu\u2019elle n\u2019est ni ainsi ni non, ni l\u2019une et l\u2019autre, ni ni l\u2019une, ni l\u2019autre\u00a0\u00bb. La <em>diversit\u00e9<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire, la contradiction et la variation forment le fond de l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Mobilisme et mouvement perp\u00e9tuel de la vie<\/strong>. \u00ab\u00a0<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019essai se termine par la conclusion de l\u2019implication ind\u00e9passable de tout vivant dans un ordre \u2013 la nature &#8211; qui est mobilit\u00e9 et mouvement de naissance et de mortalit\u00e9. \u00ab\u00a0Nous n\u2019avons aucune communication \u00e0 l\u2019\u00eatre parce que <strong>toute humaine nature est toujours au milieu entre na\u00eetre et mourir\u00a0\u00bb<\/strong>. Cette conclusion est essentielle car elle r\u00e9capitule les le\u00e7ons de l\u2019Apologie toute enti\u00e8re. Elle est essentielle aussi parce que, de fa\u00e7on positive, elle permet de justifier la tenue d\u2019un discours non dogmatique qui prend non le chemin de la <strong>th\u00e8se<\/strong> mais celui du <strong>r\u00e9cit<\/strong> ou du <strong>compte-rendu<\/strong>sans cesse repris et approfondi, d\u2019une<strong> recherche<\/strong> qui peut toujours \u00eatre reprise.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est bien le sens de la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9claration de Montaigne qui ouvre l\u2019essai intitul\u00e9 <em>Du repentir<\/em>. \u00ab\u00a0<strong>Les autres forment l\u2019homme\u00a0; je le r\u00e9cite<\/strong> et en repr\u00e9sente un particulier bien mal form\u00e9, et lequel, si j\u2019avais \u00e0 fa\u00e7onner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu\u2019il n\u2019est. Meshuy (d\u00e9sormais) c\u2019est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoi qu<em>\u2019ils se changent et diversifient<\/em>. Le monde n\u2019est qu\u2019une branloire (i.e. une planche en \u00e9quilibre pr\u00e9caire) p\u00e9renne. Toutes choses y branlent (changent) sans cesse\u00a0: la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d\u2019\u00c9gypte, et du branle public et du leur. La constance m\u00eame n\u2019est autre chose qu\u2019un branle plus languissant.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<h2>Conclusion et le\u00e7ons g\u00e9n\u00e9rales de l\u2019Apologie.<\/h2>\n<h3>\u00ab\u00a0Chacun porte en soi, la forme enti\u00e8re de l\u2019humaine condition\u00a0\u00bb.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La le\u00e7on la plus essentielle de l\u2019essai, c\u2019est d\u2019abord le constat de l\u2019irr\u00e9ductible instabilit\u00e9 de la condition humaine dont nous sommes partis\u00a0: \u00ab\u00a0nous avons <strong>pour notre part<\/strong> <em>l\u2019inconstance, l\u2019irr\u00e9solution, l\u2019incertitude\u00a0<\/em>\u00bb. Cette prise de conscience implique que, quand bien m\u00eame, il faille opter pour un parti et prendre des d\u00e9cisions, c\u2019est toujours sur le fond de la possibilit\u00e9 du contraire et d\u2019un changement qui pourrait s\u2019op\u00e9rer en nous. Tout homme est donc bien \u00ab\u00a0ondoyant et divers\u00a0\u00bb\u00a0: divers, c\u2019est-\u00e0-dire diff\u00e9rent mais aussi <strong>contradictoire<\/strong>, au besoin avec lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Nous avons donc bien acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Elle a \u00ab\u00a0mille visages\u00a0\u00bb. Mais il nous est impossible de la \u00ab\u00a0reconna\u00eetre\u00a0\u00bb ni de la poss\u00e9der \u00ab\u00a0toute enti\u00e8re\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0L\u2019homme peut reconna\u00eetre [\u2026] qu\u2019il doit \u00e0 la fortune et rencontre (hasard) la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il d\u00e9couvre lui seul, puisque, lors m\u00eame quelle lui est tomb\u00e9e en main, <em>il n\u2019a pas de quoi la saisir et la maintenir<\/em>, et que sa raison n\u2019a pas la force de s\u2019en pr\u00e9valoir. Toutes choses produites par notre discours et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes \u00e0 incertitude et d\u00e9bat\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9tat naturel de l\u2019esprit est donc celui de la<strong> croyance<\/strong> ou l\u2019instinct qui nous fait acquiescer ou assentir aux apparences. Il permet de se guider en cette vie tant le sage que l\u2019homme du commun, le citadin que le sauvage, mais aussi l\u2019homme que l\u2019animal. Pas de hi\u00e9rarchie ici, ni de pr\u00e9s\u00e9ance, et c\u2019est pourquoi l\u2019Apologie commence par son long \u00ab\u00a0bestiaire\u00a0\u00bb, il y a similitude entre ce que nous appelons raison et instinct. Ce qui est vital est pr\u00e9sent \u00e9galement en tous.<\/p>\n<h3>\u00ab\u00a0Nous sommes chr\u00e9tiens \u00e0 m\u00eame titre que nous sommes ou p\u00e9rigourdins ou allemands\u00a0\u00bb.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La seconde le\u00e7on porte sur la querelle th\u00e9ologique dont nous sommes partis et sur la d\u00e9fense, par Montaigne, de la religion de son prince. Elle est sans doute efficace mais bien peu catholique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Montaigne d\u00e9fend un relativisme raisonnable et une prudente loyaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des traditions religieuses en vigueur. Il le fait, non pas parce qu\u2019elles seraient sup\u00e9rieures, mais parce qu\u2019elles y sont en commun usage et permettent, sur le fond, de discriminer la valeur de nos intentions. Elles brident l\u2019esprit de chacun qui est en r\u00e9alit\u00e9 sans r\u00e8gles. \u00ab\u00a0On a raison de donner \u00e0 l\u2019esprit humain les barri\u00e8res les plus contraintes qu\u2019on peut. En l\u2019\u00e9tude comme au reste il lui faut compter et r\u00e9gler ses marches, il le faut tailler par art les limites de sa chasse. <strong>On le bride et le garrotte de religions, de lois, de coutumes, de sciences, de pr\u00e9ceptes, de peines et r\u00e9compenses mortelles et immortelles<\/strong>, encore voit-on que par sa volubilit\u00e9, il \u00e9chappe \u00e0 toutes liaisons. <em>C\u2019est un corps vain qui n\u2019a pas o\u00f9 \u00eatre ass\u00e9n\u00e9 et saisi, un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir n\u0153ud ou prise\u00a0<\/em>\u00bb (p. 215).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Certes, par la <strong>foi, <\/strong>\u00ab\u00a0si Dieu luy preste extraordinairement la main, [l\u2019homme] s&#8217;\u00e9l\u00e8vera abandonnant et renon\u00e7ant \u00e0 ses propres moyens, et se laissera hausser et soulever par les moyens purement c\u00e9lestes\u00a0\u00bb. Pourtant, ceci reste une possibilit\u00e9 qui \u00e9chappe tant au croyant qu\u2019\u00e0 toute autorit\u00e9 humaine. Montaigne, qui observait le culte catholique, est-il chr\u00e9tien par prudence ou par conviction\u00a0? Le Christ, en tous cas, est absent de ses Essais. Et quand il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0la vue de nos crucifix et peinture de ce pitoyable (en sens positif) supplice, les ornements et mouvements c\u00e9r\u00e9monieux de nos Eglises, les voix accommod\u00e9es \u00e0 la d\u00e9votion de notre pens\u00e9e et cette \u00e9motion des sens qui \u00e9chauffent l\u2019\u00e2me des peuples d\u2019une passion religieuse sont d\u2019un tr\u00e8s utile effet\u00a0\u00bb (p. 149), on peut juger cette d\u00e9fense bien ti\u00e8de. Ne suffit-il de lire ailleurs\u00a0: \u00ab\u00a0qui verra l\u2019homme sans le flatter, il n\u2019y verra ni efficace ni facult\u00e9 qui sente autre chose que la mort et la terre\u00a0\u00bb (p. 207)\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ce qui vaut pour la d\u00e9fense de la religion \u00e9tablie en France, vaudra pour son r\u00e9gime et la forme de son Etat. Refus du radicalisme et aussi conservatisme prudent par amour de sa libert\u00e9. \u00ab\u00a0Non par opinion cependant, \u00e9crit-il dans <em>De la vanit\u00e9<\/em>, mais en v\u00e9rit\u00e9, <strong>l\u2019excellente et meilleure police est \u00e0 chaque nation celle sous laquelle elle s\u2019est maintenue<\/strong>. Sa forme et commodit\u00e9 essentielle d\u00e9pend de<strong> l\u2019usage<\/strong>. Nous nous d\u00e9plaisons volontiers de la condition pr\u00e9sente. Mais je tiens pourtant que d\u2019aller d\u00e9sirant le commandement de peu en un Etat populaire, ou en la monarchie une autre esp\u00e8ce de gouvernement, c\u2019est vice et folie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Aime l\u2019Etat tel que tu le vois \u00eatre,<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>S\u2019il est royal, aime la royaut\u00e9\u00a0;<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>S\u2019il est de peu, ou bien communaut\u00e9,<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Aime l\u2019aussi, car Dieu t\u2019y a fait na\u00eetre<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">[Il s\u2019agit de vers d\u2019un quatrain de Pibrac, un ami de Montaigne et membre comme lui du parti des Politiques]<em> [<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Rien ne presse un Etat que l\u2019innovation\u00a0: le changement donne seul forme \u00e0 l\u2019injustice et \u00e0 la tyrannie. Quant quelque pi\u00e8ce se d\u00e9manche, on peut l\u2019\u00e9tayer\u00a0: on peut s\u2019opposer \u00e0 ce que l\u2019alt\u00e9ration et corruption naturelle \u00e0 toutes choses ne nous \u00e9loigne trop de nos commencements et principes. Mais d\u2019entreprendre \u00e0 refondre une si grande masse et \u00e0 changer les fondements d\u2019un si grand b\u00e2timent, c\u2019est \u00e0 faire \u00e0 ceux qui pour d\u00e9crasser effacent, qui veulent amender les d\u00e9fauts particuliers par une confusion g\u00e9n\u00e9rale et gu\u00e9rir les maladies par la mort, \u00ab\u00a0d\u00e9sireux moins de changer le gouvernement que de le d\u00e9truire\u00a0\u00bb [citation extraite du Trait\u00e9 des devoirs de Cic\u00e9ron].\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3>\u00ab\u00a0Notre grand et glorieux chef d\u2019\u0153uvre c\u2019est vivre \u00e0 propos\u00a0\u00bb.<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Pour finir, si le nom de Dieu est l\u2019index de la possibilit\u00e9 d\u2019un fondement de la croyance par le haut, celui de \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb est une voie plus s\u00fbre et un acc\u00e8s ais\u00e9 et fiable \u00e0 notre bien. C\u2019est un fondement par le bas. Sa marque ineffa\u00e7able est le <strong>plaisir. <\/strong>\u00ab\u00a0Nature, \u00e9crit Montaigne, dans son dernier essai, <em>De l\u2019exp\u00e9rience<\/em>, est un doux guide, mais non pas plus doux, que prudent et juste\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Elle a maternellement observ\u00e9 cela, que les actions qu\u2019elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison mais aussi par l\u2019app\u00e9tit\u00a0: c\u2019est injustice de corrompre ses r\u00e8gles.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Dans le doute donc, il reste toujours la ressource du plaisir pris \u00e0 telle ou telle action. C\u2019est un guide s\u00fbr et secourable. Montaigne indique dans <em>\u00ab\u00a0Des trois commerces\u00a0\u00bb,<\/em> ses principales sources\u00a0: la lecture des livres, la compagnie des femmes et la pratique de l\u2019amiti\u00e9. Le bon r\u00e9gime politique et la civilisation la plus raffin\u00e9e sont ainsi ceux qui permettent \u00e0 chacun d\u2019acc\u00e9der \u00e0 ces biens inestimables. Notre vie en effet ne doit-elle \u00eatre mesur\u00e9e \u00e0 cette aune\u00a0?\u00a0 Quelles lectures nous ont marqu\u00e9s, quelles exp\u00e9riences amoureuses avons-nous travers\u00e9es et enfin quels amis avons-nous eu la chance de rencontrer et de ch\u00e9rir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Ouvrages consult\u00e9s.<\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Nous avouons notre grande dette \u00e0 l\u2019\u00e9gard de trois \u00e9tudes tr\u00e8s pr\u00e9cieuses.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Le scepticisme de Montaigne<\/em> de Fr\u00e9d\u00e9ric Brahimi, paru au PUF en 1997.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>L\u2019histoire du scepticisme d\u2019Erasme \u00e0 Spinoza<\/em>, de Richard H Popkin, traduit au PUF en 1995.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Enfin, la biographie de Christophe Bardyn, <em>Montaigne, la splendeur<\/em> de la libert\u00e9, Flammarion, 2015. Ouvrage d\u2019un philosophe qui a lu beaucoup d\u2019historiens qui montre de fa\u00e7on vivante l\u2019implication politique de l\u2019auteur et qui \u00e9claire toutes sortes d\u2019aspects de la vie de Montaigne en suivant le conseil de L\u00e9o Strauss\u00a0: \u00eatre attentif \u00e0 ce que le texte raconte, mais sans en avoir l\u2019air de le dire. Ce qu\u2019il dit vraiment de la vie, des femmes et des secrets de Montaigne. Suggestif et brillant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Plan et structure argumentative de l\u2019Apologie.<\/h2>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>Th\u00e9matique\u00a0: la connaissance rend-t-elle heureux\u00a0?<\/strong><\/p>\n<h3>R\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0la peste de l\u2019homme c\u2019est l\u2019opinion de savoir\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p style=\"font-weight: 400;\">D\u00e9fense et illustration du Pyrrhonisme.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>Introduction<\/strong>\u00a0: 41-56<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Pr\u00e9sentation de la \u00ab\u00a0Th\u00e9ologie naturelle\u00a0\u00bb. Son projet\u00a0: <em>d\u00e9montrer Dieu par la raison naturelle.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">R\u00e9ponse aux deux objections\u00a0:<\/p>\n<ol>\n<li><em>La foi n\u2019est pas du domaine de la raison<\/em> R\u00e9ponse<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Notre religion est faite pour extirper les vices, elle les couve les nourrit, les incite\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Utilit\u00e9 de l\u2019esprit critique. p. 43-54.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">2.. Les<em> raisons de Sebond, sont faibles et insuffisantes\u00a0<\/em>: R\u00e9ponse\u00a0: ses adversaires n\u2019ont rien de mieux \u00e0 proposer. D\u2019o\u00f9 un \u00e9loge paradoxal et une d\u00e9fense du Pyrrhonisme contre Luther\u00a0: \u00ab\u00a0Le moyen que je prends pour rabattre cette fr\u00e9n\u00e9sie, c\u2019est de froisser et fouler aux pieds l\u2019orgueil et humaine fiert\u00e9, leur faire sentir l\u2019inanit\u00e9, la vanit\u00e9 et d\u00e9n\u00e9antise de l\u2019homme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Critique de la vanit\u00e9 de l\u2019homme et d\u00e9fense du pyrrhonisme\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>I Vanit\u00e9 de l\u2019homme\u00a0: 57-109<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">a Mis\u00e8re de l\u2019homme face \u00e0 l\u2019univers 57-61<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">b Equivalence de l\u2019homme\/animaux 61-109<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>II Vanit\u00e9 de la raison\u00a0: 109-128<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">a Elle est nuisible au bonheur 109-111.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">b Elle nous d\u00e9tourne de l\u2019honn\u00eatet\u00e9 111-116.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">c Elle est incapable d\u2019\u00e9tablir la tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e2me.116-128<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>III Vanit\u00e9 de la science<\/strong> <strong>128-213.<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Pr\u00e9sentation de la th\u00e8se sceptique. 128-131<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Les trois sectes philosophiques et le pyrrhonisme 131-138<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Les contradictions de toutes sciences 138-213<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Statut de l\u2019activit\u00e9 philosophique\u00a0: p. 138 \u00e0 147<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Th\u00e9ologie\u00a0: p. 147 \u00e0 179<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Astronomie\u00a0: p. 179 \u00e0 183.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Psychologie\u00a0: p. 183 \u00e0 213.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>Conclusion g\u00e9n\u00e9rale\u00a0: Valeur du Pyrrhonisme<\/strong> <strong>212-275<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li style=\"font-weight: 400;\">212 \u00ab\u00a0En voil\u00e0 assez pour v\u00e9rifier que\u2026\u00a0\u00bb<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Relativit\u00e9 du jugement 214-239.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Relativit\u00e9 des m\u0153urs 239-253.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Relativit\u00e9 des interpr\u00e9tations 253-255.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Relativit\u00e9 des sens 255-274.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Cercle du crit\u00e8re 274, 275.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>Final<\/strong> : \u00ab\u00a0Nous n\u2019avons aucune communication \u00e0 l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb p. 275 et suivantes.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><strong>Notes : <\/strong><\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Les r\u00e9f\u00e9rences renvoient \u00e0 l\u2019\u00e9dition de l\u2019Apologie \u00e9tablie par Paul Mathias et publi\u00e9e par GF, 1999.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Les citations de Sebond sont extraites de l\u2019\u00e9tude d\u2019Emmanuel Faye<em>, Philosophie et perfection de l\u2019homme, de la Renaissance \u00e0 Descartes<\/em>, Vrin, 1998.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Ceci expose l\u2019entreprise kantienne \u00e0 la critique sceptique de type historique d\u2019un Montaigne car l\u2019ensemble des cat\u00e9gories et des principes qui servent \u00e0 Kant \u00e0 fonder la physique de Newton ont \u00e9t\u00e9 rendus obsol\u00e8tes par les d\u00e9couvertes ult\u00e9rieures de la physique et de la logique math\u00e9matique. A ce sujet, on peut consulter de M. Ferraris <em>Goodbye Kant\u00a0! Ce qui reste aujourd\u2019hui de la critique de la raison pure<\/em>, Ed. L\u2019\u00e9clat, 2009.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/19F351F0-765D-47BD-B0B4-E9E1A355363D#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Livre V des <em>Confessions<\/em>, chap. 14<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude de l&#8217;Apologie de Raymond Sebond \u00a0 Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : Montaigne et l&#8217;invention du scepticisme R\u00e9sum\u00e9. L\u2019Apologie de Raymond Sebond est un texte majeur de Montaigne situ\u00e9 au centre de la seconde partie de ses Essais. Ecrit vers 1580, &hellip; <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3486\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":76,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3486","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3486","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/76"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3486"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3486\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3493,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3486\/revisions\/3493"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3486"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}