{"id":3506,"date":"2023-04-01T08:57:32","date_gmt":"2023-04-01T11:57:32","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3506"},"modified":"2023-04-01T15:19:09","modified_gmt":"2023-04-01T18:19:09","slug":"fin-de-lart-et-mort-de-dieu-hegel-et-nietzsche","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3506","title":{"rendered":"<strong><em>Fin de l\u2019art et mort de Dieu : Hegel et Nietzsche<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2023\/04\/Mort-de-lart-et-de-dieu.pdf\">Mort de l&#8217;art et de dieu<\/a><\/p>\n<p>par Agn\u00e8s Pigler<\/p>\n<p>Je voudrais interroger ici la possible compatibilit\u00e9 de la conclusion h\u00e9g\u00e9lienne \u00e0 l\u2019art ( le christ, en tant que dieu incarn\u00e9, signe la fin de l\u2019art), et la conclusion de Nietzsche qui fait de la mort de Dieu la possibilit\u00e9 de la vitalit\u00e9 artistique. Au fond, ce que je voudrais interroger est l\u2019apparente contradiction entre Hegel et Nietzsche : pour Hegel, la vie est un moment de l\u2019Esprit et cette vie, qui s\u2019incarne dans l\u2019\u0153uvre d\u2019art, prend fin avec l\u2019incarnation de Dieu, tandis que pour Nietzsche, l\u2019esprit est un moment de la Vie laquelle s\u2019exprime par le d\u00e9bordement vital par lequel l\u2019art actualise sa puissance d\u2019invention, il se revivifie perp\u00e9tuellement et trouve son v\u00e9ritable sens.<\/p>\n<p>L\u2019art est-il mort ? \u00ab L\u2019art, dit Hegel, ne fournit plus cette satisfaction des besoins spirituels que des temps et des peuples anciens ont cherch\u00e9 en lui et trouv\u00e9 seulement en lui&#8230;. L\u2019art est pour nous, suivant le c\u00f4t\u00e9 de sa plus haute destination, quelque chose du pass\u00e9. De ce fait, il a perdu pour nous aussi sa v\u00e9rit\u00e9 et sa vitalit\u00e9 authentique \u00bb (Esth\u00e9tique, I, p. 62). L\u2019art est chose du pass\u00e9, il est d\u00e9pass\u00e9. Mais il faut se souvenir que pour Hegel le d\u00e9passement est toujours un d\u00e9passement spirituel et non une mort mat\u00e9rielle : Aufheben c\u2019est \u00e0 la fois d\u00e9passer et conserver. Il ne s\u2019agit donc pas de la fin mat\u00e9rielle de l\u2019art. L\u2019art peut continuer comme production individuelle exprimant la cr\u00e9ativit\u00e9 de la subjectivit\u00e9. \u00ab On peut bien esp\u00e9rer que l\u2019art s\u2019\u00e9l\u00e8vera et s\u2019accomplira de plus en plus \u00bb explique Hegel. L\u2019art n\u2019a plus aujourd\u2019hui de destination absolue, mais cela ne signifie pas qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019art, il retombe simplement dans la contingence. L\u2019art devient : \u00ab seulement un jeu avec les objets \u00bb o\u00f9 s\u2019exprime la cr\u00e9ativit\u00e9 individuelle, mais il n\u2019exprime plus l\u2019esprit d\u2019un peuple. Notre rapport aux \u0153uvres suppose une pi\u00e9t\u00e9 historique plus qu\u2019une \u00e9motion esth\u00e9tique imm\u00e9diate : dans la Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019Esprit, T2, Hegel \u00e9crit que \u00ab le destin ne nous livre pas avec les \u0153uvres de cet art leur monde, le printemps et l\u2018\u00e9t\u00e9 de la vie \u00e9thique dans lesquelles elles fleurissaient et m\u00fbrissaient mais seulement le souvenir voil\u00e9 ou la recollection int\u00e9rieure de cette effectivit\u00e9 \u00bb (p. 261). On sait que chez Hegel, le destin, c&#8217;est l&#8217;av\u00e8nement de l&#8217;Esprit conscient de soi-m\u00eame comme Esprit, c\u2019est-\u00e0-dire l&#8217;absolue transparence de la the\u00f4ria, en quoi se recueille la v\u00e9rit\u00e9 de l&#8217;art elle- m\u00eame. L&#8217;Esprit qui nous pr\u00e9sente ces \u0153uvres d&#8217;art est plus que la vie \u00e9thique et l&#8217;effectivit\u00e9 de ce peuple, car il est la r\u00e9collection et l&#8217;int\u00e9riorisationde l&#8217;Esprit d&#8217;autrefois dispers\u00e9 et ext\u00e9rioris\u00e9 encore en elles ; il est l&#8217;Esprit du destin tragique qui recueille tous ces dieux individuels et tous ces attributs de la substance dans l&#8217;unique Panth\u00e9on, dans l&#8217;Esprit conscient de soi-m\u00eame comme Esprit. La v\u00e9rit\u00e9 de l&#8217;art n&#8217;est donc pas dans la signification que nous assignons aux \u0153uvres, mais, par effet de retournement, dans le sens qu&#8217;invisiblement celles-ci d\u00e9livrent. Or ce sens est perdu et l\u2019\u0153uvre nous appara\u00eet alors comme un fruit mort, une fleur s\u00e8che. Elle \u00e9voque un monde auquel nous n\u2019appartenons plus. \u00ab L\u2019admiration que nous \u00e9prouvons \u00e0 la vue de ces statues [&#8230;]est impuissante \u00e0 nous faire plier les genoux. \u00bb (Esth\u00e9tique, I, p.152-153). L\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 est perdue. L\u2019\u0153uvre devient un objet pour l\u2019entendement, une sorte de document, au mieux un objet de r\u00e9flexion pour la philosophie : \u00ab Nous respectons l\u2019art, nous l\u2019admirons ; seulement, nous ne voyons plus en lui quelque chose qui ne saurait \u00eatre d\u00e9pass\u00e9, la manifestation intime de l\u2019absolu, nous le soumettons \u00e0 l\u2019analyse de notre pens\u00e9e, et cela non dans l\u2019intention de provoquer la cr\u00e9ation d\u2019\u0153uvres d\u2019art nouvelles, mais bien plut\u00f4t dans le but de reconna\u00eetre la fonction de l\u2019art et sa place dans l\u2019ensemble de notre vie \u00bb (Introduction \u00e0 l\u2019Esth\u00e9tique).<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>La mort de l\u2019art a donc partie li\u00e9e avec la religion. L\u2019art est li\u00e9 \u00e0 la religion. Ainsi, l\u2019art grec manifeste la vie spirituelle du peuple grec ; c\u2019est une religion esth\u00e9tique. Quand l\u2019art grec atteint sa perfection, il est la religion du peuple grec, sa manifestation sensible. Quand la religion s\u2019int\u00e9riorise, c\u2019est la fin du grand art. Pour Hegel, l\u2019art appartient au pass\u00e9 car la religion s\u2019est int\u00e9rioris\u00e9e avec le christianisme, elle a d\u00e9pass\u00e9 l\u2019art, comme la philosophie sp\u00e9culative a d\u00e9pass\u00e9 la religion : \u00ab L\u2019art reste pour nous quant \u00e0 sa supr\u00eame destination une chose du pass\u00e9 \u00bb (Esth\u00e9tique, Introduction, Chap. 1, Section 1, \u00a7. 3). L\u2019art priv\u00e9 de sa finalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de la vie religieuse vers laquelle l\u2019\u0153uvre d\u2019art doit nous orienter (puisque cette vie religieuse est le premier contenu du savoir absolu), plonge alors dans l\u2019inessentiel. Ce que l\u2019art doit vivifier est double : \u00e0 la fois la vie \u00e9thique, comprise comme ultime d\u00e9veloppement de l\u2019Esprit objectif, et la vie spirituelle qui est amour spirituel du prochain. Or l\u2019art \u00e9choue ultimement \u00e0 unifier ces deux contenus ; en effet, dans un 1\u00b0 temps l\u2019art cherche quelque chose qui pourrait unifier ces deux contenus, c\u2019est le moment symbolique ; l\u2019art croit ensuite avoir atteint, dans l\u2019id\u00e9al classique de la sculpture, la r\u00e9solution de leur dualisme, mais il est \u00e0 nouveau insatisfait et doit repartir \u00e0 la recherche de l\u2019unification de ces contenus en regardant cette fois-ci vers la spiritualit\u00e9, c\u2019est le moment romantique. L\u2019art romantique se caract\u00e9rise par le triomphe de la subjectivit\u00e9 ; mais parce qu\u2019il ne parvient pas \u00e0 exprimer pleinement cette subjectivit\u00e9, il doit se d\u00e9passer dans la religion et la philosophie : \u00ab Toutes les fois qu\u2019il y a finitude, l\u2019opposition et la contradiction r\u00e9apparaissent et la satisfaction reste purement relative \u00bb ((Esth\u00e9tique, I, ch. 3). Cependant, contrairement \u00e0 la religion, l\u2019art ne nous r\u00e9v\u00e8le aucun contenu spirituel nouveau, il est donc vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec, voire \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>La fin de l\u2019art c\u2019est alors le d\u00e9passement de l\u2019art dans la philosophie : \u00ab notre \u00e9poque nous apporte de nouvelles raisons qui justifient l\u2019application \u00e0 l\u2019art du point de vue de la pens\u00e9e. Ces raisons d\u00e9coulent des rapports qui se sont \u00e9tablis entre l\u2019art et nous, du niveau et de la forme de notre culture. L\u2019art n\u2019a plus pour nous la haute destination qu\u2019il avait autrefois. Il est devenu pour nous objet de repr\u00e9sentation et n\u2019a plus cette imm\u00e9diatet\u00e9, cette pl\u00e9nitude vitale, cette r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il avait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa floraison chez les Grecs \u00bb (Idem). L\u2019oiseau de Minerve ne se l\u00e8ve qu\u2019au cr\u00e9puscule. Si la philosophie s\u2019approprie l\u2019art, c\u2019est qu\u2019il est parvenu \u00e0 son terme : l\u2019art n\u2019est plus la vivante expression d\u2019une foi, il devient simple objet de r\u00e9flexion. Il se con\u00e7oit d\u2019ailleurs lui-m\u00eame comme tel : l\u2019art devient r\u00e9flexion sur l\u2019art, il perd toute imm\u00e9diatet\u00e9. Ce qui ne signifie pas que l\u2019on n\u2019appr\u00e9cie pas les \u0153uvres d\u2019art ; on les appr\u00e9cie peut-\u00eatre encore plus, avec moins de na\u00efvet\u00e9 et un peu de nostalgie. Hegel sait bien qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art n\u2019est jamais un concept : \u00ab l\u2019art s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019existence individuelle de l\u2019objet, sans chercher \u00e0 le transformer en id\u00e9e universelle et concept \u00bb (Ibid.). Il ne s\u2019agit donc pas de nier l\u2019art car ce qui est dit par l\u2019art ne peut \u00eatre dit par la religion ou la philosophie.<\/p>\n<p>La th\u00e8se h\u00e9g\u00e9lienne de la fin, ou de la mort de l\u2019art, propose une lecture philosophique et spirituelle de l\u2019art : l\u2019art r\u00e9v\u00e8le son insuffisance puisque, si le contenu qu\u2019il veut exprimer est bien l\u2019Esprit absolu ou divin, il \u00e9choue dans sa volont\u00e9 de l\u2019exprimer parfaitement en op\u00e9rant de mani\u00e8re sensible. Mais si l\u2019art a pour objectif de \u00ab consid\u00e9rer le progr\u00e8s[&#8230;]de l\u2019id\u00e9e en soi et celui de la forme dans laquelle celle-ci se donne \u00e0 elle-m\u00eame l\u2019existence \u00bb, alors le classicisme permet au contenu spirituel de s\u2019exprimer tout en se diff\u00e9renciant de lui. Pourtant, l\u00e0 encore, l\u2019art \u00e9choue \u00e0 exprimer parfaitement le contenu spirituel puisque le d\u00e9veloppement de l\u2019art n\u2019aboutit qu\u2019\u00e0 r\u00e9aliser l\u2019art lui-m\u00eame et non son contenu spirituel. Exprimer parfaitement le contenu spirituel exigerait de l\u2019art qu\u2019il d\u00e9passe une perfection seulement<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>formelle car ce qu\u2019il cherche \u00e0 exprimer n\u2019est nullement affect\u00e9 par la forme. Concr\u00e8tement, Hegel veut dire que les \u0153uvres d\u2019art sont trop harmonieuses et d\u00e9gagent une impression de repos et de bonheur qui ne correspond nullement au contenu spirituel que l\u2019\u0153uvre voudrait exprimer. Ce contenu spirituel est au contraire tout entier du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019opposition du bonheur et du malheur, du divin et de l\u2019humain, de l\u2019ordre et du d\u00e9sordre, oppositions qui sont la v\u00e9ritable essence de l\u2019Absolu (Esth\u00e9tique, I). C\u2019est ainsi que la forme, pour se r\u00e9aliser pleinement, doit s\u2019ouvrir \u00e0 son autre. Cet autre, l\u2019av\u00e8nement du christianisme le lui propose, c\u2019est l\u2019incarnation de l\u2019Esprit Absolu que l\u2019art \u00e9choue \u00e0 exprimer : l\u2019art r\u00e9it\u00e8re ind\u00e9finiment sa tentative de donner vie \u00e0 l\u2019Esprit, centr\u00e9e sur la forme, c\u2019est-\u00e0-dire sur le passage aux d\u00e9terminations sensibles et \u00e0 l\u2019existence. Chez Hegel, l\u2019art \u00e9choue \u00e0 d\u00e9passer l\u2019opposition entre la vie et la pens\u00e9e parce que l\u2019art n\u2019est pas la pure vie spirituelle. La fin de l\u2019art est l\u2019expression de l\u2019\u00e9chec de l\u2019art \u00e0 incarner le divin, la saintet\u00e9, la puret\u00e9, l\u2019Esprit Absolu. Mais cette mort est en m\u00eame temps l\u2019avenir de l\u2019art : c\u2019est justement ce renoncement \u00e0 l\u2019Esprit qui permet \u00e0 l\u2019art de survivre. L\u2019art porte en lui l\u2019espoir d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation qui n\u2019a pas encore eu lieu, car si la forme est manifestation, elle est alors la vie m\u00eame ; mais cette vie \u00ab meurt \u00e0 l\u2019existence imm\u00e9diate \u00bb (Ph\u00e9nom\u00e9nologie, I, p. 40) lorsqu\u2019elle exprime parfaitement, dans le domaine du sensible, un contenu spirituel et le d\u00e9tache de son existence naturelle. L\u2019art, pour vivre \u00e0 nouveau, pour ressusciter, doit \u00e0 nouveau cacher des contenus spirituels qui continueront \u00e0 nous \u00e9chapper : \u00ab l\u2019esprit n\u2019est tenu en \u00e9veil et vivement sollicit\u00e9 par le besoin de se d\u00e9velopper en pr\u00e9sence des objets, qu\u2019autant qu\u2019il reste en eux quelque chose de myst\u00e9rieux qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00bb (Esth\u00e9tique, I). La vie dont il est ici question est donc spirituelle, mystique, cach\u00e9e ; la vie de l\u2019art est celle de l\u2019Esprit, elle est pens\u00e9e.<\/p>\n<p>La th\u00e8se de Nietzsche, au contraire, repose sur une r\u00e9elle identification de l\u2019art et de la vie. L\u2019art est pour lui le rem\u00e8de et l\u2019alternative \u00e0 la pens\u00e9e rationnelle, il est comme une nouvelle philosophie et comme une nouvelle forme de vie. Si l\u2019art ne nous permet plus de penser la vie, selon le mot d\u2019ordre de Hegel \u00e0 Francfort, pour Nietzsche, au contraire, il ne s\u2019agit pas de penser la vie mais de la vivre, et l\u2019art permet cette manifestation absolue de la Vie, de la puissance vitale parce que, justement, Dieu est mort.<\/p>\n<p>La mort de dieu est un th\u00e8me qui appara\u00eet au moins deux fois dans l\u2019\u0153uvre de Nietzsche : dans le Gai savoir (1882) et dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885). Dans ces deux ouvrages, la mort de dieu est li\u00e9e \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de Nietzsche, \u00e0 sa conception de l\u2019art comme expression de la puissance vitale ou comme expression de la volont\u00e9 de puissance.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de la philosophie de Nietzsche est la n\u00e9gation de l&#8217;existence de Dieu. Pour lui, le christianisme et la foi en Dieu sont en train de dispara\u00eetre car Dieu n&#8217;existe pas. Dieu est mort et nous l&#8217;avons tu\u00e9 : \u00ab N&#8217;avez-vous pas entendu parler de ce fou qui, ayant allum\u00e9 une lanterne en plein midi, courait sur la place du march\u00e9 et criait sans cesse : \u00ab Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! \u00bb &#8230; \u00ab O\u00f9 est Dieu ? cria-t-il, je vais vous le dire ! Nous l&#8217;avons tu\u00e9 \u2014 vous et moi \u00bb (Le Gai savoir, \u00a7 125). Notre civilisation est profond\u00e9ment ath\u00e9e et c&#8217;est pourquoi Dieu est mort. L\u2019angoisse que pourrait apporter la mort de Dieu est n\u00e9anmoins contrebalanc\u00e9e par l\u2019art, voyons comment.<\/p>\n<p>L\u2019art peut appara\u00eetre comme une manifestation privil\u00e9gi\u00e9e de la vie. Par le plaisir qu\u2019il procure, par les possibilit\u00e9s inattendues qu\u2019il d\u00e9ploie et r\u00e9v\u00e8le, par son inventivit\u00e9 toujours relanc\u00e9e, toujours tourn\u00e9e vers la recherche de nouveaux mat\u00e9riaux, de nouvelles formes, de nouveaux accomplissements et de nouvelles exp\u00e9riences, il nous permet de vivre plus intens\u00e9ment. Et<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>parce qu\u2019il est affaire de repr\u00e9sentation, il nous permet aussi de consid\u00e9rer la vie avec un certain recul, de la mettre en perspective, notamment par rapport \u00e0 ses possibilit\u00e9s les plus sombres et les plus angoissantes : celles de la mort ou de la trag\u00e9die. L\u2019art r\u00e9v\u00e8le ainsi toutes les attitudes que l\u2019homme peut adopter, toutes les possibilit\u00e9s qu\u2019il peut explorer, consciemment ou non, pour affronter le probl\u00e8me de l\u2019existence : courage, l\u00e2chet\u00e9, innocence, culpabilit\u00e9, rire, s\u00e9rieux, lucidit\u00e9, divertissement&#8230; Il ne faut pas n\u00e9gliger d\u2019ailleurs le fait que l\u2019homme peut aussi utiliser les cr\u00e9ations de l\u2019art pour fuir la r\u00e9alit\u00e9, pour s\u2019abrutir ou s\u2019aveugler.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que Nietzsche questionne l\u2019art du point de vue de la vie : il est \u00ab la grande possibilit\u00e9 de la vie, la grande tentation de la vie, le grand stimulant de la vie \u00bb (Fragments posthumes n\u00b0,17-1). Mais de quoi s\u2019agit-il exactement ? Que faut-il entendre par \u00ab vie \u00bb ? Elle est d\u00e9ploiement de possibilit\u00e9s, passage de la puissance \u00e0 l\u2019acte. Mais Nietzsche tient \u00e0 se d\u00e9marquer d\u2019Aristote et de son finalisme dans cette approche de la puissance \u00e0 l\u2019acte, qui est un th\u00e8me aristot\u00e9licien par excellence. Pour lui, la vie n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 une finalit\u00e9, \u00e0 un programme pr\u00e9vu par avance par la nature et qu\u2019elle r\u00e9aliserait progressivement. La vie est vivification : elle affirme sans cesse de nouvelles possibilit\u00e9s, un surcro\u00eet de puissance qu\u2019on ne pouvait justement pas anticiper et qui implique de d\u00e9truire ou de sacrifier la plus grande partie du pass\u00e9. La nature n\u2019est pas finalis\u00e9e, asservie \u00e0 un but particulier, elle n\u2019est pas non plus soumise \u00e0 un ordre divin : \u00ab Chaos sive Natura \u00bb (Fragments posthumes n\u00b021-3). Pour Nietzsche, le seul but qui vaille, et le seul que doive servir l\u2019art, c\u2019est l\u2019affirmation de la puissance, en stimulant la vie elle-m\u00eame. Cet accroissement des possibles, qui ne va pas sans conflits ou sans cruaut\u00e9, s\u2019oppose aussi bien \u00e0 la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne &#8211; la Aufhebung tourn\u00e9e vers la r\u00e9solution des conflits, la cl\u00f4ture des oppositions, et qui comprend l\u2019art, essentiellement du point de vue de sa fin et de sa mort. Dans la pens\u00e9e de Hegel, l\u2019art est consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 partir de son histoire : l\u2019art est essentiellement un produit du pass\u00e9. Mais pour Nietzsche, le v\u00e9ritable artiste est celui qui au contraire affronte et cultive les \u00ab charmes \u00bb d\u2019une existence \u00ab changeante, dangereuse, sombre et souvent ardemment ensoleill\u00e9e \u00bb, ou encore qui affirme que : \u00ab Vivre est une aventure, prenez dans la vie tel parti ou tel autre, toujours elle gardera ce caract\u00e8re \u00bb (Aurore, \u00a7 240).<\/p>\n<p>L\u2019art est le \u00ab grand stimulant de la vie \u00bb, il a donc le sens d\u2019une vie d\u00e9bordante de possibilit\u00e9s, litt\u00e9ralement surabondante. Voil\u00e0 le crit\u00e8re principal qui guide le jugement de Nietzsche sur les artistes. Car, de fait, ils ne parviennent pas tous et pas toujours \u00e0 satisfaire cette exigence. Ou plut\u00f4t, ce n\u2019est pas forc\u00e9ment ce besoin-l\u00e0 qui les anime. Ils peuvent aussi d\u00e9velopper un art fait pour calmer, apaiser, r\u00e9soudre les tensions, ou alors emporter l\u2019esprit dans l\u2019ivresse et l\u2019illusion. C\u2019est ainsi que Nietzsche comprend le romantisme, et c\u2019est ce qui l\u2019a pouss\u00e9, par exemple, \u00e0 se retourner violemment contre la musique de Wagner. D\u2019o\u00f9 une distinction tr\u00e8s nettement formul\u00e9e dans le Gai Savoir entre des arts n\u00e9s de l\u2019abondance, capables d\u2019affronter le pire et d\u2019en tirer profit, et des arts n\u00e9s de l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 supporter la souffrance : \u00ab tout art, toute philosophie peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des rem\u00e8des au service de la vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours des souffrances et des souffrants. Mais il y a deux sortes de souffrants, d\u2019abord ceux qui souffrent d\u2019une surabondance de vie, qui veulent un art dionysien et aussi une vision et une compr\u00e9hension tragique de la vie \u2013 et ensuite ceux qui souffrent d\u2019un appauvrissement de la vie, qui demandent \u00e0 l\u2019art et \u00e0 la philosophie le calme, le silence, une mer lisse, ou bien encore l\u2019ivresse, les convulsions, l\u2019engourdissement, la folie. Au double besoin de ceux-ci r\u00e9pond tout romantisme en art et en philosophie et aussi tant Schopenhauer<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>que Wagner [&#8230;]. \u2013 A l\u2019\u00e9gard de toutes les valeurs esth\u00e9tiques je me sers maintenant de cette distinction capitale : je demande dans chaque cas particulier : \u00ab est-ce la faim ou bien l\u2019abondance qui est devenue cr\u00e9atrice ? \u00bb (Gai savoir, \u00a7 370). Le romantisme est donc un pessimisme, il est porteur d\u2019une certaine v\u00e9rit\u00e9, celle de la violence et de la souffrance qui sont indissociables de la vie. Mais il recule devant cette v\u00e9rit\u00e9, il cherche \u00e0 dissiper la crainte, et \u00e9ventuellement \u00e0 abolir la volont\u00e9. Et cela fait appara\u00eetre une autre v\u00e9rit\u00e9, peut-\u00eatre plus importante encore : celle de notre attitude face au tragique de l\u2019existence.<\/p>\n<p>Ce que Nietzsche reproche par exemple \u00e0 la musique de Wagner, c\u2019est de nous entra\u00eener dans une \u00ab m\u00e9lodie infinie \u00bb ou \u00ab continue \u00bb, qui ne conna\u00eet pas de v\u00e9ritables limites, qui n\u2019est pas suffisamment rythm\u00e9e, dont l\u2019objectif est de nous faire \u00ab nager \u00bb, ou \u00ab planer \u00bb. De cela, il faut nettement distinguer la musique qui nous fait \u2013 ou qui peut nous faire \u2013 \u00ab danser \u00bb, en marquant des \u00ab unit\u00e9s de temps et de force \u00bb (Gai Savoir, \u00a7 368).<\/p>\n<p>C\u2019est donc tr\u00e8s mat\u00e9riellement, et m\u00eame d\u2019un point de vue musculaire, que l\u2019art doit stimuler la vie, nous mettre en mouvement, nous rendre actifs. Nietzsche cherche aussi \u00e0 d\u00e9velopper une \u00ab physiologie \u00bb de l\u2019art, en le comprenant donc \u00e0 partir du corps et de son activit\u00e9, et non pas \u00e0 partir d\u2019id\u00e9es, de r\u00e9actions \u00ab esth\u00e9tiques \u00bb ou de repr\u00e9sentations qui ne sont qu\u2019une cons\u00e9quence secondaire de cette activit\u00e9. De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, tout ce qui cultiverait la passivit\u00e9 serait anti- artistique, participant d\u2019un appauvrissement de la vie. C\u2019est ce qu\u2019on pourrait reprocher au th\u00e9\u00e2tre, par exemple, qui est, aux yeux de Nietzsche, l\u2019art d\u2019un public passif, assis, qui vient au spectacle se nourrir d\u2019illusions, face \u00e0 des acteurs qui jouent les r\u00f4les d\u2019autres, auxquels on ne peut pas v\u00e9ritablement ressembler : \u00ab Des hommes, dont la vie n\u2019est pas \u00ab action \u00bb, mais plut\u00f4t affaire, sont assis face \u00e0 la sc\u00e8ne et regardent des \u00eatres d\u2019une esp\u00e8ce \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la leur, des \u00eatres dont la vie est plus qu\u2019une affaire \u00bb (Gai savoir, \u00a7 368).<\/p>\n<p>Mais cela vaut plus g\u00e9n\u00e9ralement et plus fondamentalement de l\u2019attitude esth\u00e9tique elle-m\u00eame, celle qui caract\u00e9rise le rapport d\u2019un spectateur \u00e0 une \u0153uvre pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 son appr\u00e9ciation, et qu\u2019il ne fait que regarder, qu\u2019\u00e9couter ou se repr\u00e9senter. Nietzsche appelle de ses v\u0153ux au contraire un art festif, dans lequel il serait difficile de distinguer artistes et spectateurs, dans lequel on serait convi\u00e9 \u00e0 participer et \u00e0 se r\u00e9jouir collectivement, dans lequel l\u2019\u0153uvre serait la marque de quelque chose de plus profond, de plus actif et de plus grand :<\/p>\n<p>\u00ab Aujourd\u2019hui et autrefois. \u2013 Qu\u2019importe tout l\u2019art de nos \u0153uvres d\u2019art si nous laissons \u00e9chapper cet art sup\u00e9rieur, l\u2019art des f\u00eates ! Autrefois, toutes les \u0153uvres d\u2019art se dressaient sur la grande voie triomphale de l\u2019humanit\u00e9, en marques comm\u00e9moratives et t\u00e9moignages de ses moments d\u2019\u00e9l\u00e9vation et de f\u00e9licit\u00e9. Aujourd\u2019hui, on veut, au moyen des \u0153uvres d\u2019art, attirer les malheureux \u00e9puis\u00e9s et malades \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la grande voie des souffrances de l\u2019humanit\u00e9 pour une fraction de seconde de concupiscence ; on leur offre une petite ivresse et une petite folie \u00bb (Gai savoir, \u00a7 89).<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019art des f\u00eates \u00bb est sup\u00e9rieur \u00e0 celui des \u00ab \u0153uvres d\u2019art \u00bb ; pour Nietzsche, l\u2019\u0153uvre est un produit fini qui masque le processus cr\u00e9atif qui en est l\u2019origine, autant qu\u2019elle le r\u00e9v\u00e8le. Les trag\u00e9dies grecques en sont un bon exemple : \u00e0 Ath\u00e8nes elles \u00e9taient, \u00e0 l\u2019origine, ins\u00e9r\u00e9es dans les r\u00e9jouissances collectives et rituelles des grandes Dionysies auxquelles toute la Cit\u00e9 participait, notamment \u00e0 travers les ch\u0153urs. Ce n\u2019est que dans un second temps qu\u2019elles se sont transform\u00e9es en \u0153uvres \u2013 ce qui signifie en l\u2019occurrence : en textes fix\u00e9s par \u00e9crits, et qui ne rendent compte que tr\u00e8s partiellement de ce qu\u2019\u00e9tait au d\u00e9part la f\u00eate tragique. Pour Nietzsche l\u2019\u0153uvre n\u2019est qu\u2019une \u00ab comm\u00e9moration \u00bb : elle est surtout un moyen de se souvenir du moment<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>d\u2019ivresse et d\u2019abondance qui l\u2019a fait na\u00eetre. D\u00e8s lors, le plaisir ressenti devant l\u2019\u0153uvre consid\u00e9r\u00e9e isol\u00e9ment, comme une r\u00e9alit\u00e9 ind\u00e9pendante du d\u00e9bordement cr\u00e9atif qui l\u2019a produite, ne peut \u00eatre que r\u00e9siduel, momentan\u00e9, incomplet : \u00ab une fraction de seconde de concupiscence \u00bb. Nietzsche \u00e9crit encore : \u00ab l\u2019art des \u0153uvres d\u2019art n\u2019est qu\u2019accessoire \u00bb, il revient \u00e0 \u00ab commencer l\u2019art par la fin \u00bb (Humain trop humain, \u00a7174).<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 une remarque d\u2019importance, s\u2019il est vrai que l\u2019histoire de l\u2019art ou la philosophie esth\u00e9tique ont pr\u00e9cis\u00e9ment tendance \u00e0 valoriser les \u0153uvres au d\u00e9triment de pratiques ou d\u2019activit\u00e9s artistiques qui ne sauraient v\u00e9ritablement entrer dans cette cat\u00e9gorie (comme certains spectacles de th\u00e9\u00e2tre, des chor\u00e9graphies en danse, des improvisations en musique (ou encore au th\u00e9\u00e2tre)). Toutes ces activit\u00e9s sont ind\u00e9niablement artistiques, mais ne produisent ou ne laissent pas d\u2019\u2018\u0153uvres\u2019 au sens strict, comme la peinture ou la sculpture ou la litt\u00e9rature par exemple. Au fond, lorsque Nietzsche r\u00e9habilite Dionysos, apparent\u00e9 \u00e0 l\u2019ivresse musicale, il exalte le vouloir-vivre. Le charme de Dionysos a pour vertu de r\u00e9concilier l\u2019homme et une nature qui cesse d\u2019\u00eatre hostile et dispense ses dons, lait et miel, avec abondance. Gr\u00e2ce \u00e0 Dionysos, l\u2019homme n\u2019est plus artiste, il devient \u0153uvre d\u2019art et c\u2019est l\u00e0, sans doute, l\u2019opposition fondamentale entre Hegel et Nietzsche. En effet, pour Hegel, l\u2019artiste, \u00e0 travers son \u0153uvre, r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 qui le d\u00e9passe et qui transcende son \u0153uvre ; pour Nietzsche, en faisant de sa vie une \u0153uvre d\u2019art, en devenant \u0153uvre d\u2019art, l\u2019homme se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame. C\u2019est pourquoi la mort de dieu est n\u00e9cessaire pour que l\u2019art puisse se d\u00e9ployer dans toute sa vitalit\u00e9 alors que pour Hegel, l\u2019av\u00e8nement du Christ, qui r\u00e9concilie enfin en lui l\u2019essence spirituelle infinie et l\u2019existence sensible finie, signe la fin de l\u2019art.<\/p>\n<p>Si, pour Hegel, l\u2019art touche \u00e0 sa fin, celle-ci a pourtant commenc\u00e9 bien avant. Nietzsche inaugure la d\u00e9cadence de l\u2019art avec Socrate et Platon qui, selon lui, ont amorc\u00e9 ce long processus : celui de s\u00e9paration de l\u2019art et de la vie. La provocation iconoclaste de Nietzsche s\u2019en prend aussi et surtout au christianisme. Il oppose le Christ et Dionysos, cette opposition prend les traits d\u2019un antagonisme absolu entre le christianisme, comme syst\u00e8me de valeurs morales hostiles \u00e0 la vie, et la volont\u00e9 de puissance figur\u00e9e sous les traits de Dionysos. Ce que Nietzsche reproche \u00e0 la religion chr\u00e9tienne est la condamnation des passions contenue dans son droit canon : peur de la beaut\u00e9, de la sensualit\u00e9 et de la sexualit\u00e9, invention d\u2019un au-del\u00e0 c\u00e9leste pour mieux vilipender l\u2019existence terrestre. Mais il lui fait surtout grief d\u2019\u00eatre fonci\u00e8rement l\u2019ennemie de l\u2019art.<\/p>\n<p>Dans la Naissance de la trag\u00e9die, il a pos\u00e9 les jalons de son esth\u00e9tique et de sa philosophie. Tous les th\u00e8mes essentiels s\u2019y trouvent d\u00e9j\u00e0 en germe : la mort de dieu, la n\u00e9gation des \u00ab arri\u00e8re- mondes \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la n\u00e9gation de toute transcendance, le refus de toute morale du bien et du Mal, la volont\u00e9 de puissance comme exacerbation du vouloir-vivre, l\u2019\u00e9ternel retour et l\u2019affirmation de l\u2019art comme expression par excellence de la Vie. Ne nous y trompons pas, tous ces th\u00e8mes sont des th\u00e8mes de rupture : avec les notions de Bien et de Mal, avec la religion, avec la m\u00e9taphysique. Au fond ce qui motive Nietzsche est de valoriser l\u2019instinct de vie r\u00e9prim\u00e9 par l\u2019instinct de mort des soci\u00e9t\u00e9s modernes.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 Hegel, pour qui l\u2019art religieux, et surtout la peinture religieuse, marque le summum de l\u2019art apr\u00e8s quoi l\u2019art n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 d\u00e9p\u00e9rir, Nietzsche n\u2019aime pas la peinture, il lui pr\u00e9f\u00e8re nettement la musique et nous avons vu pourquoi. La musique, c\u2019est le dionysien, la peinture c\u2019est l\u2019apollinien, &#8211; Dionysos est le dieu des dissonances maitris\u00e9es, des forces obscures, souterraines, il est celui qui lib\u00e8re les pulsions \u00e9rotiques refoul\u00e9es par le<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>christianisme. A l\u2019inverse, la peinture exprime la belle apparence apollinienne et la sereine grandeur du dieu de Delphes.<br \/>Alors Nietzsche et Hegel pourraient-ils se rejoindre dans ce que Nietzsche a th\u00e9oris\u00e9 sous le concept \u00ab d\u2019\u00e9ternel retour \u00bb ? L\u2019\u00e9ternel retour marque, selon Nietzsche, la fin de l\u2019histoire, il signifie aussi forc\u00e9ment la fin de l\u2019histoire de l\u2019art. Seul l\u2019art et non l\u2019histoire de l\u2019art, est susceptible de revenir, de renouer avec l\u2019esprit tragique des Grecs, avec cet esprit dionysiaque qui lib\u00e8re la vie. On se souvient que pour Hegel, l\u2019art devait s\u2019accomplir, apr\u00e8s sa fin, dans la philosophie. Pour Nietzsche, il n\u2019en est rien. L\u2019art est le grand stimulant de la vie et c\u2019est pourquoi Dieu doit mourir. Dieu, \u00e0 titre de principe transcendant, s&#8217;oppose radicalement \u00e0 la volont\u00e9 de puissance exprim\u00e9e par le dionysiaque, dieu est l&#8217;ennemi et la contradiction de la vie. Aussi le christianisme est-il destin\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Dieu, ayant v\u00e9cu, doit mourir, car la volont\u00e9 de puissance s&#8217;affirme in\u00e9luctablement, m\u00eame aux d\u00e9pens de sa propre invention d\u00e9cadente. \u00ab Le reniement de Dieu est la r\u00e9demption du monde&#8221; (Ecce homo). La mort de dieu est donc bien l\u2019affirmation de la vie et de la vie comme art. Ce qui, nous l\u2019avons vu, n\u2019est nullement le message de Hegel puisque la vie de l\u2019art, apr\u00e8s la proclamation de sa fin, ne peut qu\u2019\u00eatre mystique et spirituelle. On aurait pu, pendant un instant, croire que Nietzsche d\u00e9livre un message similaire avec la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9ternel retour, mais il n\u2019en est rien : ce n\u2019est pas la philosophie, ou une vie spirituelle cach\u00e9e dans l\u2019art, qui permet \u00e0 l\u2019art de vivre ; mais c\u2019est bien l\u2019Art lui-m\u00eame qui revient \u00e9ternellement, sous forme de musique, comme toujours avec Nietzsche : l\u2019\u00e9ternel retour est pr\u00e9cis\u00e9ment un \u00ab hymne \u00e0 la vie \u00bb. Je prendrai un dernier exemple, celui de la Carmen de Bizet. Nietzsche \u00e9crivait \u00e0 propos de cette \u0153uvre : \u00ab A-t-on remarqu\u00e9 que la musique rend l\u2019esprit libre ? qu\u2019elle donne des ailes \u00e0 la pens\u00e9e ? que l\u2019on devient d\u2019autant plus philosophe que l\u2019on est plus musicien ? \u00bb (Le cas Wagner, \u00a7 1).<\/p>\n<p>La doctrine de l\u2019\u00e9ternel retour se veut pr\u00e9cis\u00e9ment la pens\u00e9e la plus affirmative qui puisse se concevoir, du fait de ce qu\u2019elle donne \u00e0 penser : la r\u00e9p\u00e9tition ind\u00e9finie, \u00e0 l\u2019identique, de notre vie, telle que nous la vivons dans toute sa puissance d\u2019affirmation, sans nulle possibilit\u00e9 d\u2019en modifier quoi que ce soit, sans nulle \u00e9chapp\u00e9e dans un au-del\u00e0 transcendant. L\u2019entreprise nietzsch\u00e9enne a pour but de rendre cette pens\u00e9e absolument d\u00e9sirable (non d\u2019\u00e9tablir sa v\u00e9rit\u00e9), de porter l\u2019homme \u00e0 vouloir revivre sa vie au lieu d\u2019aspirer \u00e0 la fuir comme y incitent les doctrines asc\u00e9tiques, tout particuli\u00e8rement le christianisme. Le renversement des valeurs n\u2019est possible que si l\u2019on substitue au renoncement \u00e0 la Vie l\u2019Art comme puissance vitale, un art dont la vie serait au plus haut degr\u00e9 manifeste. Ce \u00ab oui \u00bb \u00e0 la Vie conduit \u00e0 faire de sa vie une \u0153uvre d\u2019art afin de la vivre et de la revivre \u00e9ternellement. C\u2019est ce que Nietzsche nous exhorte de faire, c\u2019est le seul moyen de vivre pleinement et sans aucun ressentiment, mais pour cela, la mort de dieu est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Note : Hegel Esth\u00e9tique, 3 volumes, Champs Flammarion, Traduction S. Jank\u00e9l\u00e9vitch Hegel La ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit, 2 volumes, Aubier, traduction Jean Hypolite<\/p>\n<p>Nietzsche, Le gai savoir, GF, traduction Patrick Wolting Nietzsche, Aurore, Id\u00e9es\/Gallimard, traduction Julien Hervier<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lien de t\u00e9l\u00e9chargement : Mort de l&#8217;art et de dieu par Agn\u00e8s Pigler Je voudrais interroger ici la possible compatibilit\u00e9 de la conclusion h\u00e9g\u00e9lienne \u00e0 l\u2019art ( le christ, en tant que dieu incarn\u00e9, signe la fin de l\u2019art), et &hellip; <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=3506\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":76,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3506","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3506","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/76"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3506"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3506\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3518,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/3506\/revisions\/3518"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3506"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}