{"id":4013,"date":"2024-02-05T11:38:03","date_gmt":"2024-02-05T14:38:03","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=4013"},"modified":"2024-02-05T13:32:15","modified_gmt":"2024-02-05T16:32:15","slug":"peut-on-penser-lunivers-comme-un-tout-infini-leclatement-de-la-sphere-du-monde-par-giordano-bruno-a-laube-de-la-modernite","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=4013","title":{"rendered":"Peut-on penser l&#8217;univers comme un tout infini ? L&#8217;\u00e9clatement de la sph\u00e8re du monde par Giordano Bruno \u00e0 l&#8217;aube de la modernit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n\n\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Julien Chane-Alune, professeur agr\u00e9g\u00e9, professeur en classe pr\u00e9paratoire au lyc\u00e9e Bellevue, Fort de France<\/b><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Conf\u00e9rence \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2024\/02\/JA_Bruno-et-infini-CHANE-ALUNE.pdf\">ici<\/a><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>INTRODUCTION<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je vous propose de nous pencher sur la question, tr\u00e8s classique en m\u00e9taphysique, de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers, du moment o\u00f9 cette question devient centrale, entre le 16<sup>e<\/sup> et le 17<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et ce que cette question pourrait nous r\u00e9v\u00e9ler sur le fonctionnement de la pens\u00e9e elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pierre Pellegrin, dans les derni\u00e8res lignes de son introduction au trait\u00e9<em> Du ciel<\/em>, d\u00e9crit assez bien le probl\u00e8me qui nous occupe pr\u00e9sentement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les travaux historiques consacr\u00e9s au passage du monde clos \u00e0 l\u2019univers infini [\u2026] peinent peut-\u00eatre \u00e0 nous rendre sensible l\u2019angoisse qui dut saisir les hommes de la Renaissance quand ils se <em>sentirent<\/em>\u00a0(\u2026) orphelins du monde qu\u2019avait dessin\u00e9 le trait\u00e9 <em>Du ciel<\/em>. La r\u00e9sistance mentale dut \u00eatre immense et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, tant ce monde fini, familier, stable et rassurant \u00e9tait bien un monde \u00e0 la mesure de l\u2019homme\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il faut rendre justice \u00e0 l\u2019ouvrage d\u2019Alexandre Koyr\u00e9, auquel Pierre Pellegrin se r\u00e9f\u00e8re ici en \u00e9voquant le passage \u00ab\u00a0du monde clos \u00e0 l\u2019univers infini\u00a0\u00bb\u00a0: les pages que ce livre tr\u00e8s important contient sur Kepler, par exemple, montrent assez bien quelle angoisse pouvait \u00e9prouver un esprit \u00e9clair\u00e9 de cette \u00e9poque devant l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour l\u2019astronome finitiste qu\u2019\u00e9tait Kepler, l\u2019id\u00e9e d\u2019un univers infini devait provoquer un grave malaise\u00a0: \u00ab\u00a0<em>cette pens\u00e9e porte avec elle je ne sais quelle horreur secr\u00e8te\u00a0; en effet, on se trouve errant dans cette immensit\u00e9 \u00e0 laquelle sont d\u00e9ni\u00e9s toute limite, tout centre, et par l\u00e0 m\u00eame tout lieu d\u00e9termin\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Kepler rend ici tr\u00e8s claire la raison pour laquelle l\u2019esprit r\u00e9pugne \u00e0 accepter l\u2019id\u00e9e, \u00ab\u00a0horrible\u00a0\u00bb selon ses mots, d\u2019infinit\u00e9\u00a0: celle-ci semble priver le monde d\u2019ordre et d\u2019harmonie, faisant de lui une existence informe et absurde. il semble \u00e9tonnant que, malgr\u00e9 cette r\u00e9sistance mentale, un discours d\u00e9fendant l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers se soit d\u00e9velopp\u00e9. Pourquoi tant de p\u00e9rils pour remettre en cause un monde taill\u00e9 \u00ab\u00a0\u00e0 la mesure de l\u2019homme\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Derri\u00e8re les travaux des partisans de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers, apparemment dangereux pour la tranquillit\u00e9 de l\u2019esprit, se cache en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019exigence de penser le monde comme une totalit\u00e9 absolue, mais au prix, s\u2019il le faut, de sa finitude. En fait, ce n\u2019est pas pour jeter la pens\u00e9e dans l\u2019angoisse de l\u2019impensable, mais, au contraire, pour lui \u00e9pargner celle des apories de la limite ultime, que les infinitistes vont s\u2019efforcer de r\u00e9former la cosmologie h\u00e9rit\u00e9e d\u2019Aristote et calmer les nouvelles angoisses de leur temps.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\"><strong> Du monde fini au monde immense avec Copernic<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cet effort est notamment celui du 6<sup>e<\/sup> chapitre du livre\u00a0I des<em> R\u00e9volutions des orbes c\u00e9lestes<\/em>, o\u00f9 Copernic \u00e9crit que la terre \u00ab\u00a0<em>est immense et offre l\u2019aspect d\u2019une grandeur infinie<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On remarque d\u2019embl\u00e9e la prudence proverbiale de Copernic, qui se garde bien de trancher la question de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers, et qui note simplement son apparence infinie, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019impossibilit\u00e9 de mesurer son \u00e9tendue. A la fin de ce chapitre 6, Copernic en donne une image assez \u00e9loquente\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Par contre, jusqu&#8217;o\u00f9 s&#8217;\u00e9tend cette immensit\u00e9, ce n&#8217;est pas clair du tout. Car, comme pour les corpuscules tr\u00e8s petits et indivisibles que l&#8217;on appelle atomes, qui, parce qu&#8217;ils ne sont pas perceptibles, ne forment pas tout de suite (pris \u00e0 deux ou \u00e0 plusieurs) un corps visible, ils peuvent n\u00e9anmoins \u00eatre multipli\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 ce que, finalement, ils arrivent \u00e0 se joindre en nombre suffisant pour former une grandeur apparente.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si l\u2019on comprend bien cette image, un atome a une \u00e9tendue n\u00e9gligeable et presque impossible \u00e0 mesurer ; et pourtant l\u2019accumulation ind\u00e9finie d\u2019atomes innombrables, alors m\u00eame qu\u2019ils ne peuvent pas \u00eatre comptabilis\u00e9s, finissent par former un corps dont l\u2019\u00e9tendue est mesurable. Selon l\u2019exemple de Copernic, il en va des distances mesurables depuis la terre comme de l\u2019\u00e9tendue d\u2019un atome dans l\u2019univers : il semble impossible de mesurer la distance qui s\u00e9pare la terre du bord du monde. Mais en la situant hors de notre facult\u00e9 d\u2019appr\u00e9hension, Copernic sauvegarde bien l\u2019id\u00e9e d\u2019un bord du monde, et de la forme sph\u00e9rique ultime.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pourtant, le probl\u00e8me, m\u00eame simplement formel, de cette limite sph\u00e9rique ultime, va malgr\u00e9 tout devenir tr\u00e8s vite insupportable. Ce qui s\u2019exprime \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 travers le concept d\u2019infini, c\u2019est un d\u00e9chirement de la connaissance prise entre deux exigences contradictoires.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On le voit par exemple \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience du ciel nocturne. La couleur noire du ciel nocturne fixe une limite sensible \u00e0 ce que nous pouvons percevoir et nous repr\u00e9senter, mais en m\u00eame temps cette limite nous pr\u00e9sente imm\u00e9diatement l\u2019id\u00e9e d\u2019un espace infini. De m\u00eame que lorsque nous pensons \u00e0 la suite des nombres premiers ou des d\u00e9cimaux de Pi, on se dit tr\u00e8s vite\u00a0: \u00ab\u00a0je pourrais aller ainsi jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini\u00a0\u00bb. Mais paradoxalement, cette reconnaissance de l\u2019infini fonctionne bien comme une limitation. Le mot \u00ab\u00a0jusqu\u2019\u00e0\u00a0\u00bb fait bien de l\u2019infini une sorte de point final. Et ainsi, on se donne ce qu\u2019il faut bien appeler une \u00ab\u00a0limite infinie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au fond, tout se passe comme si l\u2019infini devait tenir un double r\u00f4le\u00a0: \u00e0 la fois celui de contenter l\u2019imagination, et celui de remplir l\u2019exigence de la raison de penser une totalit\u00e9. Comme le disait Kant, CFJ \u00a725\u00a0: \u00ab Dans notre imagination, il y a un effort pour progresser \u00e0 l\u2019infini, tandis que, dans notre raison, est inscrite une pr\u00e9tention \u00e0 la totalit\u00e9 absolue comme une Id\u00e9e r\u00e9elle\u00a0\u00bb. La question m\u00e9taphysique de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers constitue l\u2019incarnation exemplaire de ce d\u00e9chirement de la pens\u00e9e. Comment penser une totalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la pluralit\u00e9 comprise comme une unit\u00e9, sans pour autant penser de limite pour la parachever\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi, malgr\u00e9 lui, le mod\u00e8le copernicien va ouvrir pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019astronomes apr\u00e8s lui la possibilit\u00e9 d\u2019imaginer d\u2019autres mod\u00e8les cosmologiques qui n\u2019imposent pas de penser une limite ultime &#8212; \u00a0bien qu\u2019ils repr\u00e9sentent encore le monde comme un tout. Comme par exemple l\u2019anglais Thomas Digges, l\u2019un des premiers astronomes coperniciens, qui publie dans son almanach en 1576 la repr\u00e9sentation d\u2019un monde \u00e0 la fois sph\u00e9rique et infini. Dans cette repr\u00e9sentation, les \u00e9toiles ne sont pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la sph\u00e8re ultime du monde, mais \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. La sph\u00e8re ultime n\u2019est pas une sph\u00e8re limitatrice mais une ouverture vers l\u2019infini de l\u2019univers, un infini spirituel, qui correspond \u00e0 l\u2019amour infini de Dieu et qui est peupl\u00e9 des anges chantant sa plus grande gloire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais ce paradigme d\u2019un monde irr\u00e9m\u00e9diablement sph\u00e9rique bloque encore pour penser efficacement l\u2019infinit\u00e9. A cet \u00e9gard, rappelons-nous la formule assez fameuse \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pour d\u00e9finir la forme du monde\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le monde est une sph\u00e8re infinie qui a son centre partout et sa circonf\u00e9rence nulle part.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais cette expression, pour rassurante qu\u2019elle soit, \u00e0 rigoureusement parler, est absurde, car si la circonf\u00e9rence n\u2019est nulle part, il est impossible de mesurer le rayon de la sph\u00e8re \u00e0 partir d\u2019un centre, m\u00eame choisi arbitrairement\u00a0: or une sph\u00e8re sans rayon possible n\u2019est pas une sph\u00e8re. Tout se passe comme si on s\u2019effor\u00e7ait de conserver la forme sph\u00e9rique tout en la niant.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">D\u2019un c\u00f4t\u00e9, un changement de paradigme, ou de cadre th\u00e9orique, nous pousse \u00e0 admettre l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, cette infinit\u00e9 nous appara\u00eet comme vertigineuse et nous emp\u00eache encore de satisfaire \u00e0 cette exigence m\u00e9taphysique de penser l\u2019univers comme une totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\"><strong> L\u2019\u00e9clatement de la sph\u00e8re infinie op\u00e9r\u00e9e par Giordano Bruno<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce moment que va surgir, avec toute la fureur dont il se r\u00e9clame, Giordano Bruno\u00a0: il va se charger de faire \u00e9clater, une bonne fois pour toute, cette sph\u00e8re cosmique devenue plus encombrante qu\u2019utile.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, en 1584, alors qu\u2019il se trouve \u00e0 Londres, sous la protection de l\u2019ambassadeur de France Michel de Castelnau chez qui il r\u00e9side, Giordano Bruno fait para\u00eetre en italien, \u00e0 un rythme effr\u00e9n\u00e9, trois dialogues qui sont au centre de sa pens\u00e9e m\u00e9taphysique et cosmologique (en plus d\u2019un pamphlet religieux, <em>Expulsion de la b\u00eate triomphante<\/em>). <em>Le<\/em> <em>souper des cendres<\/em>, <em>De la cause, du principe et de l\u2019Un<\/em>, et<em> De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>. Ces dialogues rassemblent le c\u0153ur de la doctrine sur l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers et l\u2019infinit\u00e9 des mondes. Dans le cinqui\u00e8me dialogue du dernier ouvrage se trouve exprim\u00e9e avec concision la relation \u00e9troite qui associe infinit\u00e9 et totalit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019univers comprend tout l\u2019\u00eatre totalement, car rien ne peut exister en dehors et au-del\u00e0 de l\u2019\u00eatre infini puisqu\u2019il n\u2019y a pas de dehors ni d\u2019au-del\u00e0 de l\u2019infini\u00a0; en revanche, chacune des choses de l\u2019univers comprend tout l\u2019\u00eatre, mais non pas totalement, parce que, en dehors de chacune d\u2019elles, il existe une infinit\u00e9 d\u2019autres choses\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Que signifie \u00ab\u00a0comprendre tout l\u2019\u00eatre totalement\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0comprendre tout l\u2019\u00eatre, mais non pas totalement\u00a0\u00bb\u00a0? C\u2019est ce qu\u2019il nous faut comprendre afin de mieux saisir comment Giordano Bruno a travaill\u00e9 le concept d\u2019infini jusqu\u2019\u00e0 faire <em>co\u00efncider<\/em> en lui unit\u00e9 et totalit\u00e9 absolues.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En se focalisant sur l\u2019identification de l\u2019infinit\u00e9 et de la totalit\u00e9, il est possible de d\u00e9gager dans la pens\u00e9e du Nolain trois arguments fondamentaux\u00a0:<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\">un argument plut\u00f4t d\u2019ordre sensible<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">un argument logique qu\u2019il fait porter contre Aristote et les arguments finitistes<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">un argument m\u00e9taphysico-th\u00e9ologique gr\u00e2ce auquel Giordano Bruno esp\u00e8re prouver de mani\u00e8re d\u00e9finitive l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers et identifier cette nouvelle infinit\u00e9 \u00e0 une totalit\u00e9 absolue.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\"><strong> Argument sensible\u00a0: la limite des sens<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Selon Bruno, le premier argument, le plus \u00e9vident, en faveur de l\u2019infinit\u00e9, est la grande relativit\u00e9 de toute limite du monde per\u00e7ue par les sens. Ceux-ci nous montrent un ciel fini et, au-dessus de lui, un monde qui l\u2019est tout autant\u00a0: c\u2019est, du moins, le constat du premier dialogue dans <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>. \u00ab\u00a0<em>Comment est-il possible que l\u2019univers soit fini\u00a0? [\u2026] Quelle est donc cette limitation<\/em>\u00a0?\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, se demande Filoteo, face aux arguments finitistes de son adversaire, le grossier Burchio.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Selon Burchio, qui cherche \u00e0 convaincre le jeune disciple Elpino, cette limitation est une information \u00e9vidente et sensible, dont l\u2019exp\u00e9rience la plus commune est celle de l\u2019horizon. Au plus loin que porte mon regard, je vois dessin\u00e9e une limite, un trait, entre la terre et le ciel, qui semblent ainsi se rejoindre. Cette limite, c\u2019est l\u2019horizon. Mais, pour Filoteo, cet horizon n\u2019est rien qu\u2019illusoire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0[Les sens] confessent et rendent \u00e9videntes leur faiblesse et leur insuffisance en suscitant, avec leur horizon, une apparence de finitude dont la formation fait voir de surcro\u00eet combien ils sont inconstants. Or, comme nous savons par exp\u00e9rience qu\u2019ils nous trompent au sujet de la surface de ce globe o\u00f9 nous nous trouvons, \u00e0 plus forte raison les devons-nous tenir pour suspects quant \u00e0 ce terme qu\u2019ils nous font concevoir de la concavit\u00e9 stellif\u00e8re\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Giordano Bruno dit que l\u2019horizon est \u00ab\u00a0<em>une apparence de finitude<\/em>\u00a0\u00bb. Non seulement nos sens nous indiquent que la terre est plate, mais encore ils nous font croire que la terre et le ciel se rejoignent r\u00e9ellement \u00e0 un moment donn\u00e9. Or cette limite imm\u00e9diate se r\u00e9v\u00e8le ais\u00e9ment \u00eatre une illusion, puisque l\u2019on sait qu\u2019elle n\u2019existe pas en soi, mais qu\u2019elle est relative \u00e0 l\u2019observateur.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De la m\u00eame mani\u00e8re que l\u2019horizon, le spectacle du ciel \u00e9toil\u00e9 nous laisse une impression de fermeture trompeuse, comme on l\u2019a dit tout \u00e0 l\u2019heure, et nous tire vers l\u2019id\u00e9e d\u2019une sph\u00e8re ultime qui renferme le monde: Mais l\u00e0 encore, avertit Filoteo, cette information sensible est suspecte, et toute finitude ultime, par extension, semble bien plut\u00f4t \u00eatre une illusion ou le produit d\u2019un jeu des sens. Il faut alors faire \u00e9clater cette illusion pour enfin pouvoir \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9lancer dans l\u2019infini\u00a0\u00bb, ainsi que la pens\u00e9e elle-m\u00eame le r\u00e9clame.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour discr\u00e9diter cette limite ultime qu\u2019il consid\u00e8re \u00eatre une absurdit\u00e9, Filoteo recourt \u00e0 un deuxi\u00e8me argument, celui de la contradiction logique d\u2019un univers fini qu\u2019il a lu chez Lucr\u00e8ce\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">3\u00ab\u00a0Mais supposons l\u2019univers comme un espace fini<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si quelqu\u2019un courait jusqu\u2019\u00e0 ses rives extr\u00eames<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour lancer un javelot, veux-tu que, brandi avec force,<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le trait s\u2019envole au loin et qu\u2019il atteigne son but,<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ou penses-tu qu\u2019un obstacle puisse l\u2019arr\u00eater\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Oui, c\u2019est l\u2019un ou l\u2019autre, il te faut choisir,<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nulle \u00e9chappatoire ni d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ni de l\u2019autre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019univers, tu dois l\u2019admettre, s\u2019ouvre \u00e0 l\u2019infini\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans le dialogue <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, c\u2019est ce que dit Filoteo, qui reprend exactement l\u2019argument de Lucr\u00e8ce\u00a0: \u00ab\u00a0Si quelqu\u2019un \u00e9tendait la main au-del\u00e0 de cette convexit\u00e9, cette main ne se trouverait pas en un lieu\u00a0; elle ne serait nulle part et par cons\u00e9quent n\u2019aurait pas l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On comprend facilement cette id\u00e9e\u00a0: puisque, pour \u00eatre \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un corps \u00e9tendu, il faut bien \u00eatre <em>quelque part<\/em>, et qu\u2019\u00eatre <em>nulle part <\/em>, c\u2019est ne pas \u00eatre du tout\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Finalement, devant le peu de cr\u00e9dit \u00e0 accorder aux sens, la conclusion s\u2019impose selon Filoteo\u00a0: \u00ab\u00a0<em>c\u2019est \u00e0 l\u2019intellect qu\u2019il convient de juger et de rendre raison des choses absentes et s\u00e9par\u00e9es par distance de temps et intervalle de lieux<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Autrement dit, l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers est une question radicalement m\u00e9taphysique, et ne peut \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e que si l\u2019on nettoie l\u2019argumentation rationnelle de toute pollution sensible.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Or, il existe bel et bien tout un raisonnement logique qui, au contraire, tendrait \u00e0 prouver la finitude absolue de l\u2019univers.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\" start=\"2\">\n<li style=\"font-weight: 400;\"><strong> Argument logique contre la finitude de l\u2019univers et contre Aristote.<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Puisqu\u2019il devient urgent de penser l\u2019infinit\u00e9, Bruno va alors s\u2019attaquer \u00e0 l\u2019ultime autorit\u00e9 qui l\u2019interdit, celle d\u2019Aristote. Il faut alors repartir de ce que dit Aristote au livre\u00a0II du trait\u00e9 <em>Du ciel : <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0De plus, puisque le Tout se meut d\u2019un mouvement circulaire, ce qui est \u00e0 la fois observ\u00e9 et admis comme principe, et puisque l\u2019on a montr\u00e9 qu\u2019il n\u2019y a ni [espace] vide ni lieu \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la derni\u00e8re r\u00e9volution, il est n\u00e9cessaire que le Tout, pour ces raisons aussi, soit sph\u00e9rique\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette phrase pr\u00e9sente le c\u0153ur de ce que Bruno entend d\u00e9truire de la cosmologie aristot\u00e9licienne. Comme on va le voir, la moindre id\u00e9e qui s\u2019y trouve \u00e9nonc\u00e9e\u00a0\u2013 que ce soit l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 finie, celle de mouvement et de r\u00e9volution circulaire, celle de sph\u00e8re sans espace \u00ab\u00a0ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 car Aristote est bien forc\u00e9 ne serait-ce que d\u2019\u00e9voquer un \u00ab\u00a0ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0au-del\u00e0\u00a0\u00bb pour les besoins de sa d\u00e9monstration &#8212; toutes ces id\u00e9es, donc, vont \u00eatre discut\u00e9es puis fermement r\u00e9fut\u00e9es par Bruno. On trouve cette position d\u00e9fendue dans le cinqui\u00e8me dialogue du <em>De l\u2019infini <\/em><em>de l\u2019univers et des mondes<\/em>, o\u00f9 l\u2019on voit Albertino, p\u00e9ripat\u00e9ticien chevronn\u00e9, \u00ab\u00a0reconnu docteur par mille universit\u00e9s\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> ainsi qu\u2019il se pr\u00e9sente lui-m\u00eame, tr\u00e8s s\u00fbr de lui, d\u00e9velopper onze arguments en faveur de la conception aristot\u00e9licienne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Filoteo va s\u2019attacher \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019absurdit\u00e9 de chacun des arguments d\u2019Albertino pour ne plus laisser que la possibilit\u00e9 inverse<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>il n\u2019y a qu\u2019un lieu en g\u00e9n\u00e9ral, un espace immense que nous pouvons librement appeler vide, o\u00f9 sont un nombre infini de globes [\u2026]. Cet espace, nous le disons infini, car il n\u2019y a ni raison, ni convenance, ni possibilit\u00e9, ni sens \u00e0 devoir le finir<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour parvenir \u00e0 cette conclusion, la r\u00e9futation par Filoteo de la finitude sph\u00e9rique du monde<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a> se fait en deux temps. Il commence dans un premier temps par r\u00e9futer devant Elpino l\u2019argument aristot\u00e9licien du <em>Trait\u00e9 du Ciel<\/em>, d\u00e9fendu ici par Albertino, selon lequel le monde est un corps ultime contenant tous les autres corps. En ce cas, estime Filoteo, comment n\u2019y aurait-il pas contradiction \u00e0 penser une sph\u00e8re contenant quelque chose sans \u00eatre elle-m\u00eame contenue <em>par<\/em> quelque chose\u00a0? Au fond, cela revient \u00e0 imaginer la limite int\u00e9rieure de la sph\u00e8re, tout en niant qu\u2019il y ait une autre face, la surface ext\u00e9rieure. Or, Aristote, en niant tout lieu <em>\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur<\/em> de la sph\u00e8re, se contredit, puisque le simple fait de le dire montre bien qu\u2019il est possible, et m\u00eame n\u00e9cessaire, de l\u2019imaginer.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, \u00eatre un corps contenant sans \u00eatre soi-m\u00eame contenu est aussi absurde qu\u2019\u00eatre une pi\u00e8ce de monnaie avec une seule face. Une limite est n\u00e9cessairement toujours interne <em>et <\/em>externe. Le seul argument qui permette de ne pas le penser, toujours dans le <em>Trait\u00e9 du Ciel<\/em>, est l\u2019argument g\u00e9om\u00e9trique selon lequel une figure compos\u00e9e de lignes droites laisse toujours un espace apr\u00e8s lui quand elle se meut\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Quelque chose de rectiligne qui tourne en cercle n\u2019occupe jamais le m\u00eame espace\u00a0<\/em>\u00bb, dit Aristote. Il faudrait dessiner une sph\u00e8re dans laquelle a lieu son mouvement\u00a0; alors qu\u2019une sph\u00e8re en mouvement, \u00e0 l\u2019inverse, occupe toujours le m\u00eame espace, car on n\u2019a pas besoin de dessiner un espace plus grand dans lequel cette sph\u00e8re pourrait se mouvoir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais c\u2019est l\u00e0 encore un argument \u00e0 rejeter, continue Filoteo, car il conduit \u00e0 admettre n\u00e9cessairement une sorte de vide interdit et impensable dans lequel le monde se tiendrait. Car si repr\u00e9senter le monde comme une sph\u00e8re <em>ultime<\/em> est une aberration, penser cette sph\u00e8re, non plus seulement comme ultime, mais de surcroit comme unique et se tenant dans le vide infini, ne l\u2019est pas moins. La deuxi\u00e8me \u00e9tape de la r\u00e9futation d\u2019Albertino par Filoteo est donc la suivante, qui r\u00e9pond directement \u00e0 la phrase d\u2019Aristote vue plus haut\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0FILOTEO. En somme, pour en venir directement au fait, il me semble ridicule de dire que hors du ciel il n\u2019y a rien, et que le ciel est en lui-m\u00eame [\u2026]. Or, qu\u2019il en soit comme on voudra de cette surface, je demanderai sans cesse\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019il y a au-del\u00e0 d\u2019elle\u00a0? Si l\u2019on r\u00e9pond qu\u2019il n\u2019y a rien, cela, moi, je l\u2019appellerai vide (\u2026)\u00a0; et un vide tel (\u2026) qu\u2019il n\u2019est limit\u00e9 ni termin\u00e9 au-del\u00e0, tout en \u00e9tant termin\u00e9 en\u00a0de\u00e7\u00e0\u00a0: voil\u00e0 qui est plus difficile \u00e0 imaginer que de penser l\u2019univers infini et immense, car nous ne pouvons \u00e9viter le vide, si nous voulons poser un univers fini\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Peut-on s\u2019imaginer une vide absolu et infini, un rien, un n\u00e9ant donc, \u00ab\u00a0au sein duquel\u00a0\u00bb &#8212; si cette expression a un sens \u2013 flotterait pour ainsi dire une sph\u00e8re perdue contenant la totalit\u00e9 de tout ce qui existe\u00a0? Autant dire qu\u2019il y a quelque chose dans le rien, ou que le rien contient quelque chose.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si c\u2019est un objet qui occupe un espace, il a une position, puisqu\u2019on peut toujours un autre objet et une distance qui les s\u00e9pare. Mais pourquoi alors occupe-t-il telle ou telle position dans le vide absolu, plut\u00f4t qu\u2019ailleurs\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Donc, dans la repr\u00e9sentation d\u2019Aristote, il y aurait une triple absurdit\u00e9\u00a0: 1) Le n\u00e9ant contiendrait lui-m\u00eame quelque chose (de l\u2019\u00eatre), 2) en <em>un endroit <\/em>ou<em> quelque part\u00a0<\/em>: comme s\u2019il pouvait y avoir des endroits localis\u00e9s dans le n\u00e9ant\u00a0; mais en revanche 3) il serait impensable qu\u2019il puisse contenir un autre \u00eatre, un autre monde, dans un autre endroit\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La conception d\u2019un monde fini au sein d\u2019un espace vide qui confinerait au n\u00e9ant, est donc plus absurde encore que celle qui admettrait un univers infini\u00a0: il faudrait dire que ce vide est infini partout, <em>sauf <\/em>dans sa limite avec le monde \u00ab\u00a0tel qu\u2019il n\u2019est limit\u00e9 ni termin\u00e9 au-del\u00e0, tout en \u00e9tant termin\u00e9 en\u00a0de\u00e7\u00e0\u00a0\u00bb, comme le dit Filoteo.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le monde ne peut donc \u00eatre ni une sph\u00e8re ultime, ni une sph\u00e8re unique perdue dans le n\u00e9ant, ni m\u00eame une sph\u00e8re \u00e0 proprement parler, ni d\u2019ailleurs une autre forme quelconque, puisque le m\u00eame probl\u00e8me, \u00e0 chaque fois, sera l\u2019impossibilit\u00e9 de lui penser un dehors. Autrement dit, penser un contenant sans que celui-ci soit lui-m\u00eame contenu, est contradictoire et revient \u00e0 penser un corps mobile sans pouvoir penser un milieu immobile dans lequel il se meut. Car, si la sph\u00e8re c\u00e9leste ultime se meut, ainsi que l\u2019affirmait Aristote, <em>o\u00f9 <\/em>se meut-elle\u00a0? Puisque, encore une fois, le n\u00e9ant ne saurait \u00eatre un lieu. Se mouvoir pr\u00e9suppose n\u00e9cessairement un espace ext\u00e9rieur \u00e0 soi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel se mouvoir et mesurer une distance ou une vitesse.\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Autrement dit\u00a0: de m\u00eame que l\u2019espace \u00e9tendu doit logiquement pr\u00e9c\u00e9der les corps qui s\u2019y \u00e9tendront\u00a0; de m\u00eame l\u2019espace immobile doit pr\u00e9c\u00e9der les corps qui y changeront \u00ab\u00a0de place tour \u00e0 tour\u00a0\u00bb, comme le dit Filoteo. A ses yeux, l\u2019espace infini a d\u00e9finitivement remplac\u00e9 la pr\u00e9tendue sph\u00e8re c\u00e9leste.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">R\u00e9sumons-nous. Le pas franchi par Bruno dans la conception de l\u2019espace est d\u00e9cisif. L\u2019espace, ou lieu vide, accessible non pas aux sens mais \u00e0 la pens\u00e9e par \u00ab\u00a0abstraction de tout contenu mat\u00e9riel\u00a0\u00bb, du fait qu\u2019il est une \u00ab\u00a0infinie grandeur continue\u00a0\u00bb, fait litt\u00e9ralement exploser la totalit\u00e9 du <em>cosmos<\/em> telle qu\u2019elle \u00e9tait alors accept\u00e9e. Pour Bruno, cet espace vide n\u2019est pas un au-del\u00e0 de la totalit\u00e9 du monde, qu\u2019on pouvait \u00e0 loisir peupler d\u2019\u00e2mes bienheureuses et de lumi\u00e8re spirituelle.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au contraire, il est ce hors de quoi rien ne peut \u00eatre pens\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9tendent les mondes, les plan\u00e8tes et les astres, en nombre infini.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour autant, la grande difficult\u00e9 qui arrive imm\u00e9diatement, c\u2019est celle de la totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>III. De l\u2019infinit\u00e9 \u00e0 la totalit\u00e9\u00a0: 3<sup>e<\/sup> argument.<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, constituer une totalit\u00e9 implique de pouvoir op\u00e9rer une synth\u00e8se, de pouvoir d\u00e9terminer un ensemble\u00a0; or, tout le probl\u00e8me ici est que l\u2019espace infini ne peut faire l\u2019objet d\u2019une telle synth\u00e8se\u00a0: d\u2019une part parce qu\u2019un espace vide infini ne peut \u00eatre ramen\u00e9 \u00e0 un ensemble vide, puisqu\u2019on ne peut lui attribuer de limite. Mais d\u2019autre part, surtout, parce qu\u2019une synth\u00e8se impliquerait n\u00e9cessairement une somme, un d\u00e9nombrement potentiel (quand bien m\u00eame il ne pourrait \u00eatre actuel) \u2013 c\u2019\u00e9tait exactement, si l\u2019on se souvient, l\u2019argument de Copernic.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">A l\u2019inverse, force est donc de constater qu\u2019en introduisant dans un espace infini une infinit\u00e9 de globes, une infinit\u00e9 de mondes, Bruno s\u2019interdit une totalit\u00e9 de ce genre. Aucune somme, aucune addition, aucune synth\u00e8se ultime d\u2019un ensemble d\u2019\u00eatres ou de corps, ne sera plus accept\u00e9e par lui comme une pr\u00e9tendue totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais le probl\u00e8me, on l\u2019a vu \u00e9galement, c\u2019\u00e9tait le point de d\u00e9part de notre r\u00e9flexion, c\u2019est l\u2019horreur ou le vertige suscit\u00e9 par cette incapacit\u00e9 \u00e0 totaliser l\u2019univers. Et c\u2019est bien l\u2019ambition ultime de Bruno, de parvenir \u00e0 \u00e9tablir \u00e0 nouveaux frais une totalit\u00e9 de l\u2019univers, une totalit\u00e9 absolue qui ne serait plus contradictoire avec l\u2019id\u00e9e d\u2019infinit\u00e9. Comment y parvient-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bruno trouve la solution chez un auteur allemand du 15<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qu\u2019il a lu assidument, la cardinal Nicolas de Cues. Dans un livre qui s\u2019intitule <em>Apologie de la docte ignorance<\/em>, publi\u00e9 en 1449, Nicolas de Cues \u00e9labore une th\u00e9orie appel\u00e9e \u00ab\u00a0co\u00efncidence des oppos\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Sans trop rentrer dans les d\u00e9tails, cette th\u00e9orie m\u00e9taphysique postule d\u2019une part une unit\u00e9 fondamentale, un <em>minimum<\/em>, qui permet de penser toutes les grandeurs possibles, tout comme une droite est compos\u00e9e d\u2019une infinit\u00e9 de points non \u00e9tendus qui permettent de la repr\u00e9senter. La droite est ainsi comme un <em>d\u00e9veloppement <\/em>du point.\u00a0Nicolas de Cues \u00e9crit :\u00a0\u00ab\u00a0Le point enveloppe la ligne comme l\u2019unit\u00e9 le nombre, puisqu\u2019on ne retrouve rien dans la ligne que partout le point m\u00eame, comme dans le nombre on ne trouve qu\u2019unit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais il faut, en m\u00eame temps que cette unit\u00e9 fondamentale, pouvoir penser une unit\u00e9 totale, un <em>maximum<\/em>, qui a son tour <em>enveloppe <\/em>pour ainsi dire, ou <em>complique <\/em>comme le dit Nicolas de Cues, toutes les grandeurs possibles\u00a0: \u00ab\u00a0<em>En v\u00e9rit\u00e9, ce Maximum complique tout dans son unit\u00e9 universelle, de telle sorte que toutes les choses qui proviennent de l\u2019Absolu sont en lui et lui est en toutes choses<\/em> \u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si on le comprend bien, le maximum est une <em>unit\u00e9 ultime<\/em> au m\u00eame titre que le minimum. Et, donc, comme dans un jeu de miroir, ce d\u00e9veloppement du minimum renvoie \u00e0 l\u2019enveloppement dans le maximum, et permet enfin de penser une unit\u00e9 ultime de tout ce qui existe pris ensemble.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Bruno est tr\u00e8s familier de ce genre de pens\u00e9e m\u00e9taphysique, et c\u2019est dans le dialogue <em>De\u00a0Immenso<\/em> qui l\u2019approche au plus pr\u00e8s. En effet, Dieu ( puisque c\u2019est bien de Dieu dont il s\u2019agit\u00a0!) y est d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0<em>infini dans l\u2019infini<\/em>, partout en toutes choses, ni au-dessus ni \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais ce qu\u2019il y a de plus intime (<em>praesentissimum<\/em>) \u00e0 toutes choses\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>. \u00ab\u00a0L\u2019infini dans l\u2019infini\u00a0\u00bb signifie que, dans chacune des parties de l\u2019univers incommensurable, corporellement et extensivement limit\u00e9e, l\u2019\u00e2me divine qui la meut est spirituellement et intensivement illimit\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quant \u00e0 nous, nous l\u2019appelons \u201cl\u2019artiste int\u00e9rieur\u201d, parce qu\u2019il informe et fa\u00e7onne la mati\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur, de m\u00eame que, \u00e0 partir de l\u2019int\u00e9rieur du germe ou de la racine, il fait sortir et d\u00e9ployer le tronc, \u00e0 partir de l\u2019int\u00e9rieur du tronc il fait sortir les branches [\u2026]. Combien, dis-je, il est un artiste sup\u00e9rieur, lui qui n\u2019est pas attach\u00e9 \u00e0 une seule partie de la mati\u00e8re, mais qui \u0153uvre en \u00e9tant continuellement pr\u00e9sent tout entier en tout\u00a0!\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce qui se pr\u00e9sente d\u2019abord comme une m\u00e9taphore (Bruno parle d\u2019un \u00ab\u00a0artiste int\u00e9rieur\u00a0\u00bb qui fa\u00e7onne la mati\u00e8re \u00ab\u00a0de m\u00eame que\u00a0\u00bb le germe informe de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019arbre entier) devient, par la suite, une v\u00e9ritable identification\u00a0: l\u2019\u00e2me du monde n\u2019est pas \u00ab\u00a0comme\u00a0\u00bb un germe contenant en puissance ses d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs\u00a0; elle est v\u00e9ritablement le <em>germe du r\u00e9el<\/em>, intensivement contenu dans chacun des \u00eatres qui le composent. Bruno insiste encore une fois sur son indivisibilit\u00e9\u00a0: elle ne se distribue pas partie par partie dans chaque \u00eatre, mais est \u00ab\u00a0continuellement pr\u00e9sente en tout\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce paradoxe, maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9, expliqu\u00e9, repris par diff\u00e9rentes images, est l\u2019argument principal du Nolain pour fonder ce qu\u2019on pourrait appeler \u00ab\u00a0l\u2019uni-totalit\u00e9\u00a0\u00bb qui ordonne l\u2019univers. Or ce paradoxe ne peut reposer que sur une seule id\u00e9e, celle de l\u2019infinit\u00e9. C\u2019est parce que l\u2019\u00e2me du monde est infinie que, sans se voir <em>r\u00e9partie<\/em>, elle se retrouve pleine et enti\u00e8re en toute chose.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tout se passe alors comme si l\u2019agr\u00e9gation additionnelle des \u00eatres effa\u00e7ait peu \u00e0 peu leur pluralit\u00e9, comme par un effet d\u2019optique qui les fondrait ensemble, pour mettre en \u00e9vidence leur profonde unit\u00e9, leur participation \u00e0 une m\u00eame \u00e2me qui, en les nouant, <em>effectuerait<\/em> le Tout, et donnerait \u00e0 penser une totalit\u00e9 absolue \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire une unit\u00e9. En tant que principe qui anime et fait exister toutes les choses finies, l\u2019\u00e2me du monde les particularise\u00a0; mais, en m\u00eame temps, elle leur donne en partage une m\u00eame substance qui se retrouve \u00ab\u00a0tout enti\u00e8re dans tout\u00a0\u00bb\u00a0<em>\u2013 \u00a0<\/em>Si nous comprenons bien, cette \u00e2me du monde n\u2019est pas infinie dans le sens de l\u2019\u00e9tendue. L\u2019infinit\u00e9 simple et extensive de l\u2019univers, que Bruno appelle \u00ab\u00a0tout infini\u00a0\u00bb, n\u2019est telle que par l\u2019addition interminable de parties finies. C\u2019est ce que rappelle bien Filoteo face \u00e0 Albertino\u00a0: \u00ab\u00a0chacune de ses parties, telle que nous pouvons la consid\u00e9rer, est finie, et [\u2026] chacun des mondes innombrables qu\u2019il contient, est fini. L\u2019univers est un tout infini parce qu\u2019il n\u2019a ni limite ni terminaison ni surface\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>. Cependant cette infinit\u00e9 de l\u2019univers reste n\u00e9gative. D\u00e9finie comme un d\u00e9faut de terminaison, elle n\u2019est qu\u2019une infinit\u00e9 quantitative ind\u00e9nombrable et impossible \u00e0 totaliser.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Voil\u00e0 pourquoi Bruno d\u00e9ploie, parall\u00e8lement \u00e0 cette infinit\u00e9 extensive, une autre sorte d\u2019infinit\u00e9 qui, \u00e0 l\u2019inverse, va \u0153uvrer directement dans le sens de la totalit\u00e9 absolue. C\u2019est ce qu\u2019il nomme le \u00ab\u00a0totalement infini\u00a0en tout\u00a0\u00bb\u00a0: une sorte d\u2019infinit\u00e9 qui, loin d\u2019\u00eatre oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 ultime, en constitue, au contraire, le fondement ontologique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il appara\u00eet donc tout \u00e0 fait l\u00e9gitime de parler d\u2019un passage conceptuel d\u00e9cisif op\u00e9r\u00e9 par le Nolain dans la d\u00e9termination du concept de totalit\u00e9 absolue. Dans son syst\u00e8me, \u00ab l\u2019\u00e2me du monde \u00bb remplace alors avantageusement la sph\u00e8re c\u00e9leste ultime pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019exigence de penser la totalit\u00e9 de l\u2019univers, permettant pour la premi\u00e8re fois d\u2019en affirmer en m\u00eame temps l\u2019infinit\u00e9 radicale (qui n\u2019est plus une sorte de finitude incommensurable comme chez Copernic). En faisant de l\u2019infini intensif, jusqu\u2019alors r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Dieu, un principe transcendant de l\u2019univers qui en anime de l\u2019int\u00e9rieur la totalit\u00e9, Bruno rend \u00e0 nouveau possible le concept de totalit\u00e9 infinie. L\u2019infini totalise le fini, non plus par sa cl\u00f4ture externe, mais comme sa d\u00e9termination interne. La totalit\u00e9 absolue n\u2019est plus une synth\u00e8se ou une agr\u00e9gation, mais l\u2019identification ou l\u2019assimilation \u00e0 une unit\u00e9 supr\u00eame transcendante.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Deux mots de conclusion<\/strong><\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\">A rebours de son apparence chaotique, c\u2019est donc un effort d\u2019ordre tr\u00e8s rigoureux qui motive la refonte brunienne de la cosmologie. Ce qu\u2019on a pu interpr\u00e9ter faussement comme une attaque contre l\u2019ordre cosmique qui jetterait le monde dans la d\u00e9mesure impensable de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers et plongerait la pens\u00e9e dans le vertige insondable de l\u2019infinie pluralit\u00e9 des mondes, n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019un aspect de l\u2019harmonie cosmique\u00a0: si Bruno prive la pens\u00e9e de l\u2019id\u00e9e si pr\u00e9cieuse de limite ultime, c\u2019est pour lui offrir un moyen autrement plus puissant de penser la totalit\u00e9 absolue\u00a0: son identification avec l\u2019Un.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">Toute cette th\u00e9orie m\u00e9taphysico-cosmologique, quand bien m\u00eame elle n\u2019a aucune validit\u00e9 scientifique, me semble particuli\u00e8rement int\u00e9ressante par ce que j\u2019appellerai le <em>geste m\u00e9taphysique <\/em>qu\u2019elle repr\u00e9sente.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est paradoxalement un geste d\u2019une vitalit\u00e9 qui, si elle n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9taphysique, pourrait presque penser \u00e0 la vitalit\u00e9 ou la \u00ab\u00a0belle humeur\u00a0\u00bb nietzsch\u00e9enne, pourrait-on dire, en ce sens o\u00f9 il s\u2019agit de prendre appui sur les obstacles, les r\u00e9sistances et les frayeurs dont on parlait au d\u00e9but, pour parvenir, avec confiance, courage, et probit\u00e9 intellectuelle, \u00e0 affirmer une pens\u00e9e forte et singuli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour lui, la m\u00e9taphysique n\u2019est pas comme un moyen d\u2019apaiser la pens\u00e9e, de se donner un syst\u00e8me dans lequel la pens\u00e9e pourrait \u00e9voluer sereinement. L\u2019\u00e9p\u00eetre d\u00e9dicatoire de <em>l\u2019Univers, l\u2019infini et les mondes<\/em> a cette formule fameuse et programmatique\u00a0: \u00ab\u00a0je fends les cieux, et dans l\u2019infini m\u2019\u00e9lance\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais s\u2019\u00e9lancer, tant par l\u2019imagination que par la raison, au-del\u00e0 de l\u2019immanence, vers une transcendance qui d\u00e9passe la pens\u00e9e et la constitue tout \u00e0 la fois, c\u2019est chercher \u00e0 d\u00e9passer sa finitude, se faire violence, au sens o\u00f9 le m\u00e9taphysicien ne serait pas un sage, mais un <em>furieux. <\/em>Autrement dit, la m\u00e9taphysique de Bruno n\u2019est pas tant fond\u00e9e sur une recherche de connaissance ou de sagesse, que sur l\u2019expression d\u2019une fureur, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une revendication de vitalit\u00e9 \u00e9clatante de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La fureur, ce n\u2019est pas un app\u00e9tit de violence et de destruction, ni une agitation d\u00e9sordonn\u00e9e, loin de l\u00e0. C\u2019est une combativit\u00e9. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est la combativit\u00e9 dont fait preuve la pens\u00e9e contre ses propres limitations, contre ses insuffisances, contre ses frayeurs. La fureur m\u00e9taphysique consiste donc \u00e0 ne pas refuser la confrontation avec ce qui r\u00e9siste \u00e0 la pens\u00e9e, que ce soit le probl\u00e8me du mal radical, de la dur\u00e9e pure, de la r\u00e9alit\u00e9 insaisissable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi que le dit le personnage de Maricondo dans un recueil de po\u00e8mes plus ou moins herm\u00e9tiques que Bruno publie \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que ces travaux cosmologiques, en 1585, <em>Les fureurs h\u00e9ro\u00efques<\/em> :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La pens\u00e9e qui aspire \u00e0 s\u2019\u00e9lever, qu\u2019elle se d\u00e9tourne donc d\u2019abord de la multitude, consid\u00e9rant que la lumi\u00e8re d\u2019en haut m\u00e9prise nos agitations et ne se trouve que l\u00e0 o\u00f9 est l\u2019intelligence\u00a0\u00bb <a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cf. Pierre Pellegrin, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb \u00e0 Aristote, <em>Du ciel<\/em>, Paris, GF Flammarion, 2004, p.\u00a062.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Cit\u00e9 par Alexandre Koyr\u00e9, <em>Du monde clos \u00e0 l\u2019univers infini<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a086.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Copernic, <em>Des r\u00e9volutions des orbes c\u00e9lestes<\/em>, trad. Alexandre Koyr\u00e9, Paris, Blanchard, 1970 (1543), p.\u00a081.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Giordano Bruno, <em>De la cause<\/em>,<em> du principe et de l\u2019Un<\/em>, trad. Giovanni Aquilecchia, Paris, Les Belles Lettres, 1996, p.278.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Giordano Bruno, <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, O.C., vol.\u00a04, trad. J.-P. Cavaill\u00e9, Paris, Les Belles Lettres, 1995 (1584), p.\u00a056.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a060.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Lucr\u00e8ce, <em>De la nature<\/em>, livre\u00a0I, vers 968 \u00e0 976, \u00e9dition bilingue, trad. Jos\u00e9 Kany-Turpin, Paris, Aubier, 1993, p.\u00a0105-107\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Giordano Bruno, <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a064.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Giordano Bruno, <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a060.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Aristote, <em>Du ciel<\/em>, II, 4, \u00a0287a, 10-15, trad. Pierre Pellegrin, Paris, GF Flammarion, 2004, p.\u00a0213.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0366.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> \u00ab\u00a0Mon cher Albertino, un homme qui se propose de d\u00e9fendre une telle conclusion, s\u2019il n\u2019est pas compl\u00e8tement fou, doit d\u2019abord examiner les raisons contraires\u00a0\u00bb. Giordano Bruno, <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a0326-327.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0336-337.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Concernant la d\u00e9monstration de Bruno sur ce point, on a coutume de rappeler son usage de l\u2019argument \u00e9picurien de la main traversant la limite du monde. Cette image \u00ab\u00a0est issue d\u2019une longue tradition, comme ne manquent pas de le rappeler Alexandre Koyr\u00e9 et L\u00e9on Robin\u00a0: Archytas, Eud\u00e8me, Epicure, Lucr\u00e8ce, Cic\u00e9ron, etc.\u00a0\u00bb. Mais il faut pr\u00e9ciser que cet argument n\u2019est certainement pas d\u00e9cisif pour Bruno. Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas avanc\u00e9 par Filoteo, le personnage qui repr\u00e9sente Bruno dans le dialogue, mais par Burchio qui repr\u00e9sente le sens vulgaire. Car cet argument est encore un argument du sensible\u00a0; contre la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne du lieu, il faut en passer par la r\u00e9futation logique. Voil\u00e0 pourquoi Filoteo d\u00e9passe aussit\u00f4t le niveau de son interlocuteur\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ajoute [\u00e0 l\u2019intervention de Burchio] qu\u2019il n\u2019y a point d\u2019esprit qui ne per\u00e7oive la contradiction impliqu\u00e9e dans le propos aristot\u00e9licien\u00a0\u00bb. Antonella Del\u00a0Prete a bien vu le caract\u00e8re non d\u00e9terminant de cet argument \u00e9picurien\u00a0: \u00ab\u00a0Bruno ne manque pas d\u2019utiliser une version de l\u2019argument d\u2019Archytas [\u2026]. Mais, ce qui est plus important et qui lui permet de faire avancer la discussion, Bruno refuse de situer le monde dans un milieu qui, s\u2019il n\u2019est pas le n\u00e9ant, n\u2019est pourtant pas corporel\u00a0\u00bb. <em>Bruno, l\u2019infini et les mondes<\/em>, Paris, PUF, 1999, p.\u00a042.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a066.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Nicolas de Cues, La Docte Ignorance, p. 229.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Giordano Bruno,<em> De\u00a0Immenso<\/em>, livre\u00a0VIII, chap.\u00a0X, traduit et cit\u00e9 par Jean Seidengart, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a0244.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Giordano Bruno,<em> De la cause<\/em>,<em> du pr\u00edncipe et de l\u2019Un<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a0116.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Giordano Bruno, <em>De l\u2019infini, de l\u2019univers et des mondes<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a086.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A9D9DB97-3C1D-4C2E-A9C2-164E84EC68BD#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Giordano Bruno, <em>Des fureurs h\u00e9ro\u00efques<\/em>, O.C., vol.\u00a07, trad. <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/w\/index.php?title=Paul-Henri_Michel&amp;action=edit&amp;redlink=1\">Paul-Henri Michel<\/a> revue par Yves Hersant, Paris, Les Belles Lettres, 1999 (1585), p.\u00a0314-316.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Julien Chane-Alune, professeur agr\u00e9g\u00e9, professeur en classe pr\u00e9paratoire au lyc\u00e9e Bellevue, Fort de France Conf\u00e9rence \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger ici \u00a0 INTRODUCTION Je vous propose de nous pencher sur la question, tr\u00e8s classique en m\u00e9taphysique, de l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers, du moment o\u00f9 &hellip; <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=4013\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":76,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-4013","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/4013","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/76"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4013"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/4013\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4062,"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/4013\/revisions\/4062"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4013"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}