{"id":4075,"date":"2024-02-06T12:08:21","date_gmt":"2024-02-06T15:08:21","guid":{"rendered":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=4075"},"modified":"2024-02-06T12:16:57","modified_gmt":"2024-02-06T15:16:57","slug":"emmanuel-levinas-dune-metaphysique-sans-letre-le-visage","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/?page_id=4075","title":{"rendered":"Emmanuel L\u00e9vinas : d\u2019une m\u00e9taphysique sans l\u2019Etre, le Visage"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Conf\u00e9rence \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger <a href=\"https:\/\/site.ac-martinique.fr\/philosophie\/wp-content\/uploads\/sites\/20\/2024\/02\/Emmanuel-Levinas-dune-metaphysique-sans-lEtre.pdf\">ici<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<img decoding=\"async\" src=\"data:image\/png;base64,iVBORw0KGgoAAAANSUhEUgAAAUIAAAACCAYAAAAtgtVEAAAAAXNSR0IArs4c6QAAAHhlWElmTU0AKgAAAAgABAEaAAUAAAABAAAAPgEbAAUAAAABAAAARgEoAAMAAAABAAIAAIdpAAQAAAABAAAATgAAAAAABFeZAAAL8wAEV5kAAAvzAAOgAQADAAAAAQABAACgAgAEAAAAAQAAAUKgAwAEAAAAAQAAAAIAAAAAKCp6BQAAAAlwSFlzAAAOTgAADk4B62xJZAAAADBJREFUSA1jZGBgMAbiUTAaAqMhMBoCIzUEnjICff5\/pPp+1N+jITAaAqMhAAyBagCdBAKVgWiGlwAAAABJRU5ErkJggg==\" alt=\"page1image10832320\" width=\"321.479982\" height=\"1.199998\" \/>\n<div class=\"layoutArea\" style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"column\">\n<p>Depuis les anne\u0301es 80, la philosophie d\u2019Emmanuel Le\u0301vinas ne cesse de se manifester comme l\u2019une des plus importantes du XXe\u0300me sie\u0300cle. Elle se nourrit a\u0300 trois sources vives : la tradition e\u0301thique et herme\u0301neutique du judai\u0308sme de la Bible he\u0301brai\u0308que et du Talmud, la grande litte\u0301rature russe avec Pouchkine, Gogol, Lermontov et surtout Tolstoi\u0308 et Dostoi\u0308evski et la phe\u0301nome\u0301nologie de Husserl et Heidegger.<\/p>\n<p>Ne\u0301 en 1905 a\u0300 Kaunas en Lituanie, alors partie de l\u2019Empire russe, dans une famille juive ou\u0300 l\u2019on parle yiddish, russe et lituanien, il apprend l\u2019he\u0301breu depuis l\u2019enfance et lit la Bible he\u0301brai\u0308que, le Tanakh. En 1920, il va au lyce\u0301e a\u0300 Kharkov en Ukraine ou\u0300 il s\u2019e\u0301prend de la litte\u0301rature russe et du the\u0301a\u0302tre de Shakespeare. Il arrive en France en 1926 ou\u0300 il commence des e\u0301tudes de philosophie a\u0300 l\u2019universite\u0301 de Strasbourg avec comme professeurs, entre autres, Charles Blondel, Martial Gue\u0301roult et Maurice Halbwachs. En 1928 il se rend a\u0300 Fribourg-en-Brisgau, ou\u0300 il recevra l\u2019enseignement d\u2019Edmund Husserl d\u2019abord, puis de Martin Heidegger. En 1929, il assiste a\u0300 la ce\u0301le\u0300bre dispute de Davos entre le ne\u0301o-kantien Ernst Cassirer et Martin Heidegger. Retour en France en 1930 et soutenance de sa the\u0300se sur l\u2019intuition dans la philosophie de Husserl, naturalisation en 1931. En 1939 il est fait prisonnier passe la totalite\u0301 de la guerre dans un stalag pour prisonniers de guerre juifs en Allemagne. S\u2019il fut e\u0301pargne\u0301 par la Shoah, presque toute sa famille demeure\u0301e en Lituanie a e\u0301te\u0301 ane\u0301antie. Ces quelques repe\u0300res biographiques nous semblent suffisants pour montrer que le moment inaugural de la vie philosophique d\u2019Emmanuel Le\u0301vinas est l\u2019expe\u0301rience de la guerre. D\u2019abord expe\u0301rience de l\u2019extre\u0302me passivite\u0301 et fragilite\u0301 du statut de prisonnier, mais aussi, et surtout, de la survie a\u0300 l\u2019un des de\u0301ploiements les plus radicaux de la violence e\u0301tatique dans l\u2019Europe du XXe\u0300me sie\u0300cle, porte\u0301 par l\u2019Allemagne national-socialiste : l\u2019extermination industrielle de populations entie\u0300res, juives, tsiganes, slaves.<\/p>\n<p>\u00ab On n\u2019a pas besoin de prouver par d\u2019obscurs fragments d\u2019He\u0301raclite que l\u2019e\u0302tre se re\u0301ve\u0300le comme guerre, a\u0300 la pense\u0301e philosophique ; que la guerre ne l\u2019affecte pas seulement comme le fait le plus patent, mais comme la patence me\u0302me \u2013 ou la ve\u0301rite\u0301 \u2013 du re\u0301el. En elle, la re\u0301alite\u0301 de\u0301chire les mots et les images qui la dissimulent pour s\u2019imposer dans sa nudite\u0301 et dans sa durete\u0301. Dure re\u0301alite\u0301 (cela sonne comme un ple\u0301onasme !), dure lec\u0327on des choses, la guerre se produit comme l\u2019expe\u0301rience pure de l\u2019e\u0302tre pur, a\u0300 l\u2019instant me\u0302me de sa fulgurance ou\u0300 bru\u0302lent les draperies de l\u2019illusion. L\u2019e\u0301ve\u0301nement ontologique qui se dessine dans cette noire clarte\u0301, est une mise en mouvement des e\u0302tres, jusqu\u2019alors ancre\u0301s dans leur identite\u0301, une mobilisation des absolus, par un ordre objectif auquel on ne peut se soustraire. L\u2019e\u0301preuve de force est l\u2019e\u0301preuve du re\u0301el. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Et plus loin : \u00ab La face de l\u2019e\u0302tre qui se montre, se fixe dans le concept de totalite\u0301 qui domine la philosophie occidentale. \u00bb (Pre\u0301face de Totalite\u0301 et infini, 1961.)<\/p>\n<p>Cette dernie\u0300re, hante\u0301e par la pre\u0301e\u0301minence originaire de l\u2019Etre vise un accomplissement. Dans ses conse\u0301quences, celui-ci est appropriation, domination, violence.<\/p>\n<p>La philosophie de Le\u0301vinas s\u2019avance comme re\u0301ponse a\u0300 la violence structurelle de l\u2019ontologie de la totalite\u0301.<\/p>\n<p>Ne pourrait-on pas imaginer la\u0300 une re\u0301volte me\u0301taphysique contre la me\u0301taphysique ?<\/p>\n<p>Son projet, tel qu\u2019il se de\u0301ploie dans ses deux grands livres, Totalite\u0301 et infini en 1961 et Autrement qu\u2019e\u0302tre ou au-dela\u0300 de l\u2019essence en 1974, s\u2019attache a\u0300 un bouleversement de la me\u0301taphysique. Il vise a\u0300 instaurer l\u2019e\u0301thique, pense\u0301e de l\u2019Autrui en son alte\u0301rite\u0301 irre\u0301ductible et infinie et responsabilite\u0301 originaire envers lui, comme philosophie premie\u0300re. Il en va d\u2019une re\u0301volte contre l\u2019ontologie, d\u2019un parti-pris pour l\u2019e\u0301tant contre l\u2019e\u0302tre, pour l\u2019infini contre la totalite\u0301 et d\u2019une reformulation a\u0300 nouveaux frais des notions sature\u0301es de sens qui hantent l\u2019histoire de la philosophie : Moi, De\u0301sir, Liberte\u0301.<\/p>\n<p>Pour Le\u0301vinas, l\u2019histoire de la philosophie occidentale ne pose le proble\u0300me de la ve\u0301rite\u0301 que dans la perspective d\u2019un de\u0301ploiement sans exte\u0301riorite\u0301. Ou pluto\u0302t d\u2019un e\u0301puisement de l\u2019exte\u0301riorite\u0301 jusque dans sa dissolution, par ou\u0300 e\u0301mergent autant d\u2019hypostases du Me\u0302me. Le Savoir absolu he\u0301gelien, ainsi que la me\u0301thode dialectique de re\u0301solution des contradictions, qui dans la figure de l\u2019Etat affirme la re\u0301conciliation de la Raison et de l\u2019Histoire, se trouvent particulie\u0300rement vise\u0301s. Mais Le\u0301vinas n\u2019he\u0301site pas a\u0300 revisiter aussi la phe\u0301nome\u0301nologie husserlienne, pourtant a\u0300 la naissance de sa vocation philosophique, et sa notion d\u2019ego transcendental.<\/p>\n<p>Au \u00a744 de ses Me\u0301ditations carte\u0301siennes de 1929 (a\u0300 la traduction desquelles E. Le\u0301vinas collabora), Husserl e\u0301crit : \u00ab Dans l\u2019attitude transcendantale j\u2019essaie, avant tout, de circonscrire, a\u0300 l\u2019inte\u0301rieur des horizons de mon expe\u0301rience transcendantale, ce qui m\u2019est propre (das Mir- Eigene). C\u2019est, tout d\u2019abord, le non-e\u0301tranger. \u00bb<\/p>\n<p>Du coup, aux \u00a755 et \u00a756, ou\u0300 dans le cadre de l\u2019intersubjectivite\u0301 l\u2019alte\u0301rite\u0301 de l\u2019Autre se constitue par esquisses se rapportant aux expe\u0301riences du Moi, il demeure pris, en tant qu\u2019autre-que-moi, dans la perspective du Me\u0302me. Pour qu\u2019il en soit autrement, faudrait-il peut-e\u0302tre ne pas penser Autrui dans la simultane\u0301ite\u0301 avec Moi, mais comme ante\u0301riorite\u0301 a\u0300 jamais reconnue. Et faudrait-il encore, c\u2019est la dette de Le\u0301vinas envers Bergson, ne pas penser la temporalite\u0301 sur le mode de la spatialite\u0301, mais la reconnai\u0302tre en tant que dure\u0301e. En de\u0301pouillant la conscience de son caracte\u0300re constituant on lui o\u0302te du me\u0302me coup le poids du monde, son corre\u0301lat, et on l\u2019ouvre a\u0300 une alte\u0301rite\u0301 en-soi, non pas autre-que-soi c\u2019est-a\u0300-dire monade pour une monade, non pas irre\u0301ductiblement autre, ce qui impliquerait une se\u0301paration radicale qui rendrait la rencontre proble\u0301matique, mais infiniment autre. L\u2019alte\u0301rite\u0301 n\u2019est jamais pose\u0301e en son e\u0302tre. Elle e\u0301chappe donc a\u0300 toute localisation qui lui imposerait un contenu, une identite\u0301 opposable a\u0300 une autre et qui la livrerait aux tentations de l\u2019appropriation, de la domination, de l\u2019exploitation et en fin de compte a\u0300 son alie\u0301nation dans une logique du me\u0302me. Ainsi, il ne semble pas ille\u0301gitime d\u2019opposer la de\u0301marche le\u0301vinassienne a\u0300 ce passage de Hegel, extrait de son introduction a\u0300 L\u2019Esthe\u0301tique : \u00ab L\u2019homme agit, du fait de sa liberte\u0301 de sujet, pour o\u0302ter au monde exte\u0301rieur son caracte\u0300re farouchement e\u0301tranger et pour jouir des choses que parce qu\u2019il y retrouve une forme exte\u0301rieure de sa propre re\u0301alite\u0301. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Elle e\u0301chappe e\u0301galement a\u0300 la possibilite\u0301 d\u2019une temporalite\u0301 historique. En celle-ci, des moments se succe\u0300deraient dialectiquement en s\u2019engendrant et se surmontant. L\u2019historicite\u0301 libe\u0301rerait certes l\u2019alte\u0301rite\u0301 de limites assigne\u0301es par une me\u0301taphysique de l\u2019Etre ou de l\u2019Un. Mais a\u0300 peine le moment de libe\u0301ration esquisse\u0301, se dessinerait une nouvelle alie\u0301nation a\u0300 l\u2019histoire pense\u0301e a\u0300 partir d\u2019une rationalite\u0301 sans re\u0301serve.<\/p>\n<p>L\u2019alte\u0301rite\u0301 est encore moins objet de connaissance. Relevant de l\u2019infini elle se livre en se de\u0301robant, passive dans son de\u0301pouillement, sa pauvrete\u0301, active en tant qu\u2019appel a\u0300 la responsabilite\u0301 e\u0301thique. Elle n\u2019est pas non plus transcendance extra-mondaine et absolument souveraine a\u0300 la manie\u0300re de Dieu.<\/p>\n<p>Cependant, la proble\u0301matique de l\u2019infini est inspire\u0301e a\u0300 Le\u0301vinas par la Troisie\u0300me me\u0301ditation me\u0301taphysique de Descartes. L\u2019ide\u0301e d\u2019infini y apparai\u0302t comme attestation de l\u2019existence de Dieu.<\/p>\n<p>\u00ab Partant il ne reste que la seule ide\u0301e de Dieu, dans laquelle il faut conside\u0301rer s\u2019il y a quelque chose qui n\u2019ait pu venir de moi-me\u0302me. Par le nom de Dieu j\u2019entends une substance infinie, e\u0301ternelle, immuable, inde\u0301pendante, toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi- me\u0302me et toutes les autres choses qui sont (s\u2019il est vrai qu\u2019il y en ait qui existent) ont e\u0301te\u0301 cre\u0301e\u0301es et produites. \u00bb Puis : \u00ab car, encore que l\u2019ide\u0301e de la substance soit en moi, de cela me\u0302me que je suis une substance, je n\u2019aurais pas ne\u0301anmoins l\u2019ide\u0301e d\u2019une substance infinie, moi qui suis un e\u0302tre fini, si elle n\u2019avait e\u0301te\u0301 mise en moi par quelque substance qui fu\u0302t ve\u0301ritablement infinie. \u00bb Et enfin : \u00ab je vois manifestement qu\u2019il se rencontre plus de re\u0301alite\u0301 dans la substance infinie que dans la substance finie, et partant que j\u2019ai en quelque fac\u0327on premie\u0300rement en moi la notion de l\u2019infini, que du fini, c\u2019est-a\u0300-dire de Dieu que de moi-me\u0302me. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Sans e\u0302tre proprement the\u0301ologique, car dans la perspective de Le\u0301vinas aucun logos &#8211; discours et raison, ou\u0300 pluto\u0302t discours a\u0300 partir de la raison -, ne saisirait ce dont Dieu est le nom, sans e\u0302tre religieuse dans une vocation e\u0301difiante ou le\u0301gislatrice, la pense\u0301e de Le\u0301vinas s\u2019ouvre a\u0300 un versant, ou\u0300 l\u2019interpellation par Autrui rencontre un souci d\u2019ordre religieux. Mais lorsque le religieux se manifeste justement comme souci, avec toute la charge e\u0301thique que ce mot implique, il ne peut pas se re\u0301soudre en un dogme et encore moins s\u2019enfermer dans la cate\u0301gorie totalisante du sacre\u0301. Certes transcendant, absolument autre en me\u0302me temps qu\u2019infiniment autre, ce Dieu qui vient a\u0300 l\u2019Ide\u0301e (titre d\u2019un livre important d\u2019Emmanuel Le\u0301vinas, publie\u0301 en 1982), permet l\u2019exte\u0301riorite\u0301 a\u0300 partir de laquelle la tentation du discours philosophique a\u0300 cheminer vers la totalite\u0301 se trouve de\u0301construite.<\/p>\n<p>Evidemment c\u2019est la\u0300 le versant juif qui se re\u0301ve\u0300le dans la langue de la Bible he\u0301brai\u0308que.<\/p>\n<p>Pour saisir cet engagement de\u0301cisif de la pense\u0301e de Le\u0301vinas il faudrait peut-e\u0302tre se re\u0301fe\u0301rer, en une petite digression, a\u0300 deux penseurs conside\u0301rables auquel Le\u0301vinas n\u2019a jamais manque\u0301 de se rapporter. Il s\u2019agit de Franz Rosenzweig (1886-1929), qui dans L\u2019Etoile de la Re\u0301demption (1921), rompt avec l\u2019he\u0301ge\u0301lianisme de sa jeunesse et rend compte de son retour a\u0300 un judai\u0308sme que par ailleurs il fonde plus qu\u2019il ne retrouve dans un recours a\u0300 la tradition. Il s\u2019agit e\u0301galement de Martin Buber (1878-1965) qui semble annoncer dans son court ouvrage Je et Tu (1923), conside\u0301re\u0301 comme son chef d\u2019\u0153uvre, en une autre langue que celle de la phe\u0301nome\u0301nologie, une bonne partie de la the\u0301matique le\u0301vinassienne. Rosenzweig et Buber appartiennent a\u0300 cette ligne\u0301e de la pense\u0301e jude\u0301o-allemande qui ne cesse d\u2019interroger la philosophie a\u0300 partir du judai\u0308sme et le judai\u0308sme a\u0300 partir de la philosophie. Les deux penseurs uniront leurs efforts pour une tentative de transposition en allemand de la langue he\u0301brai\u0308que de la Bible.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons retenu pour notre digression que la re\u0301fe\u0301rence a\u0300 Buber dans la mesure ou\u0300 L\u2019Etoile de la Re\u0301demption de Rosenzweig re\u0301clamerait une e\u0301tude bien plus importante.<\/p>\n<p>Pour Martin Buber, \u00ab Au commencement est la relation. \u00bb (Je et Tu, p.38). Celle-ci se re\u0301ve\u0300le dans des \u00ab mots principes \u00bb, couples de mots qui renvoient a\u0300 des expe\u0301riences radicalement diffe\u0301rentes. Mais Je n\u2019existe qu\u2019en relation ce qui suppose aussi qu\u2019il n\u2019y a aucune relation ou\u0300 Je ne soit pas pre\u0301sent. Je-Cela (Il ou Elle) renvoie a\u0300 une relation empirique au monde dans laquelle se re\u0301alisent la totalite\u0301 des activite\u0301s humaines, d\u2019expe\u0301rimentation, d\u2019appropriation et de domination. Mais selon Buber, \u00ab le Je du couple verbal Je-Tu est autre que celui du couple verbal Je-Cela. \u00bb. L\u2019un des termes de la relation a\u0300 un pouvoir d\u2019alte\u0301ration de l\u2019autre. A tel point que, selon Buber : \u00ab Dire Tu c\u2019est n\u2019avoir aucune chose pour objet. Car ou\u0300 il y a une chose il y a une autre chose, chaque Cela confine a\u0300 un autre Cela. Cela n\u2019existe que parce qu\u2019il est limite\u0301 par d\u2019autres Cela. Mais de\u0300s qu\u2019on dit Tu on n\u2019a en vue aucune chose. Tu ne confine a\u0300 rien. Celui qui dit Tu n\u2019as aucune chose, il n\u2019a rien. Mais il s\u2019offre a\u0300 une relation. \u00bb Et qu\u2019est-ce le monde de la relation ? \u00ab Il s\u2019e\u0301tablit dans trois sphe\u0300res. \u00bb Celle d\u2019une relation \u00ab obscure\u0301ment re\u0301ciproque et non explicite \u00bb lorsqu\u2019il s\u2019adresse a\u0300 la vie dans la Nature. Les animaux ne parlant pas, notre Tu qui leur est destine\u0301 ne nous est pas renvoye\u0301. Dans les relations interhumaines la re\u0301ciprocite\u0301 est possible. Mais c\u2019est dans la troisie\u0300me sphe\u0300re, celle de la \u00ab communion avec les essences spirituelles \u00bb, que le Tu atteint sa dimension la plus importante et la plus proble\u0301matique, car il conditionne le propre me\u0302me de l\u2019existence humaine, celle qui \u00ab suscite une voix \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>\u00ab Nous ne distinguons aucun Tu, mais nous nous sentons appele\u0301s et nous re\u0301pondons, nous cre\u0301ons des formes, nous pensons, nous agissons. Tout notre e\u0302tre dit alors le mot fondamental sans que nos le\u0300vres le puissent prononcer. Mais sommes-nous en droit d\u2019inte\u0301grer l\u2019ineffable dans le monde du mot fondamental ? \u00bb Peut-e\u0302tre que l\u2019on pense a\u0300 Dieu, comme nous le saisissons au paragraphe suivant. \u00ab Dans toute les sphe\u0300res, gra\u0302ce a\u0300 tout ce qui nous devient pre\u0301sent, nous effleurons du regard l\u2019ourlet du Tu e\u0301ternel, nous en sentons e\u0301maner un souffle venu de lui ; chaque Tu invoque le Tu e\u0301ternel, selon le mode propre a\u0300 chacune de ces sphe\u0300res. \u00bb Et peut-e\u0302tre finalement qu\u2019il ne s\u2019agit pas tout a\u0300 fait de Dieu.<\/p>\n<p>Sait-on, jamais ?<\/p>\n<p>En tous cas, avec Buber nous ne sommes plus dans l\u2019horizon de la phe\u0301nome\u0301nologie, bien que celui-ci en ait eu une tre\u0300s bonne connaissance, mais, de manie\u0300re crypte\u0301e, dans celui de la tradition juive de l\u2019herme\u0301neutique de la langue, pilpoul talmudique ou spe\u0301culation kabbalistique sur les noms divins comme seule voie par laquelle le monde est connaissable et habitable, celui de l\u2019e\u0301thique.<\/p>\n<p>On ne peut s\u2019empe\u0302cher d\u2019apercevoir dans la tentative d\u2019une refondation e\u0301thique de la me\u0301taphysique par Le\u0301vinas, l\u2019appel et la proximite\u0301 de Martin Buber.<\/p>\n<p>Mais ce qui devient proprement le\u0301vinassien et nous pre\u0301occupe ici, comme modeste tentative d\u2019e\u0301lucidation qui ne pre\u0301tend a\u0300 aucune exhaustivite\u0301, c\u2019est l\u2019articulation inaugurale entre \u00ab l\u2019e\u0301piphanie du visage \u00bb et \u00ab le miracle de la bonte\u0301 \u00bb, dans son affirmation e\u0301thique donc me\u0301taphysique.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019est par le mot \u00ab visage \u00bb, a\u0300 la fois e\u0301vident et inexplicable, que la pense\u0301e d\u2019Emmanuel Le\u0301vinas fait appel a\u0300 nous.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Dans sa de\u0301marche visant a\u0300 renverser l\u2019ordre ontologique de la me\u0301taphysique, Le\u0301vinas demeure philosophe. Son lexique, jusqu\u2019a\u0300 un certain point, s\u2019inscrit dans l\u2019histoire de la me\u0301taphysique. La subjectivite\u0301, questionne\u0301e a\u0300 partir de la primaute\u0301 en elle de l\u2019e\u0301goi\u0308te\u0301, ne se trouve pas pour autant abolie mais ramene\u0301e a\u0300 une condition ou\u0300 elle n\u2019est plus premie\u0300re et a\u0300 l\u2019initiative d\u2019une relation the\u0301orique et pratique avec le monde. Le Moi de\u0301sirant, une fois de\u0301passe\u0301e son implication dans une e\u0301conomie des besoins et dans la manifestation du de\u0301sir comme seule appropriation et consumation, de\u0301couvre en lui, par l\u2019appel d\u2019autrui, une passivite\u0301 fe\u0301conde.<\/p>\n<p>Le de\u0301sir demeure me\u0301taphysique dans son e\u0301nonciation, me\u0302me si c\u2019est une expe\u0301rience de la volupte\u0301 qui le convertit a\u0300 la relation avec autrui comme ouverture vers l\u2019infini.<\/p>\n<p>Dans Autrement qu\u2019e\u0302tre ou au-dela\u0300 de l\u2019essence, il y a une formule dont on ne peut manquer de signaler l\u2019e\u0301sote\u0301risme, tout en remarquant que son analyse me\u0300ne a\u0300 un e\u0301claircissement subit du proble\u0300me : \u201cla de\u0301nucle\u0301ation de la jouissance ou\u0300 se de\u0301noyaute le noyau du Moi.\u201d<\/p>\n<p>Le mot de\u0301nucle\u0301ation est un anglicisme, denucleation, qui signifie litte\u0301ralement l\u2019acte d\u2019arracher son noyau a\u0300 une cellule. De quoi est fait le noyau, le centre, ou l\u2019origine a\u0300 partir de laquelle se de\u0301ploie le phe\u0301nome\u0300ne de la jouissance ? C\u2019est a\u0300 partir de son noyau que croi\u0302t la jouissance et c\u2019est dans ce noyau qu\u2019elle se reconnai\u0302t comme jouissance, qu\u2019elle s\u2019y e\u0301tablit. Or ce noyau est le Moi sous l\u2019espe\u0300ce du Soi, dans son ipse\u0301ite\u0301, qui ne peut que se retourner vers soi et s\u2019y re\u0301fle\u0301chir en faisant de ce dont la jouissance se saisit un objet pour soi, approprie\u0301, de\u0301limite\u0301 a\u0300 son usage, violente\u0301. Le Soi convertit tout ce qui est hors de lui en une partie de lui-me\u0302me. Par la\u0300 il enferme le Moi, dont pourtant il proce\u0300de, en une solitude. Celle-ci, a\u0300 la manie\u0300re d\u2019un noyau dont l\u2019e\u0301corce trop e\u0301paisse, trop dense, interdit toute irradiation, toute fe\u0301condite\u0301, empe\u0302che toute sortie de soi. Solitude du Moi, enferme\u0301 dans le Soi, a\u0300 laquelle seul Autrui peut m\u2019arracher. Pour que cette rencontre soit possible, il faut que la jouissance se me\u0301tamorphose, se de\u0301partisse d\u2019un projet simplement appropriant, jouir d\u2019autrui, pour tendre vers autrui afin de l\u2019accueillir sans l\u2019enfermer.<\/p>\n<p>Et plus loin dans le texte, il est question \u201cd\u2019une passivite\u0301 de l\u2019e\u0302tre-pour-l&#8217;autre qui n\u2019est possible que sous les espe\u0300ces de la donation du pain me\u0302me que je mange.\u201d Donner sans attente d\u2019un retour, d\u2019une restitution, appartient aussi aux possibilite\u0301s de la jouissance.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Le jeu avec la langue poe\u0301tique, l\u2019intrusion de mots courants comme un de\u0301fi a\u0300 la technicite\u0301 conceptuelle du discours philosophique assume\u0301 par Le\u0301vinas, permettent peut-e\u0302tre l\u2019expression de cette \u201cexte\u0301riorite\u0301\u201d qui dans Totalite\u0301 et infini est invite\u0301e a\u0300 aider la philosophie a\u0300 se gue\u0301rir de ses obsessions totalisantes.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Ainsi commence le cheminement qui nous me\u0300ne de la caresse au visage.<\/p>\n<p>Pour Le\u0301vinas, le Moi est e\u0301rotique de part en part. Dans cet e\u0301ros se de\u0301voile une phe\u0301nome\u0301nologie de la caresse. Voici pour l\u2019illustrer un extrait de De l\u2019existence a\u0300 l\u2019existant, \u0153uvre de 1947 : \u201cLa positivite\u0301 me\u0302me de l\u2019amour est dans sa ne\u0301gativite\u0301. Le buisson qui alimente la flamme ne se consume pas. (&#8230;) Dans le de\u0301sordonne\u0301 des caresses, il y a l\u2019aveu d\u2019un acce\u0300s impossible, d\u2019une violence en e\u0301chec, d\u2019une possession refuse\u0301e. (&#8230;) Comme si on se trompait sur la nature du de\u0301sir confondu d\u2019abord avec la fin qui recherche quelque chose et que l\u2019on de\u0301couvrait alors comme une faim de rien. Autrui est pre\u0301cise\u0301ment cette dimension sans objet.\u201d<\/p>\n<p>La caresse se constitue en opposition a\u0300 la saisie, elle que\u0302te une fragilite\u0301, un perceptible qui e\u0301puise tout effort de totalisation de la perception.<\/p>\n<p>\u201cLa caresse comme le contact est sensibilite\u0301. Mais la caresse transcende le sensible. (&#8230;) La caresse consiste a\u0300 ne se saisir de rien, a\u0300 solliciter ce qui s\u2019e\u0301chappe sans cesse de sa forme vers un avenir \u2013 jamais assez avenir &#8211; a\u0300 solliciter ce qui se de\u0301roule comme s\u2019il n\u2019e\u0301tait pas encore. Elle cherche, elle fouille. Ce n\u2019est pas une intentionnalite\u0301 de de\u0301voilement, mais de recherche : une marche a\u0300 l\u2019invisible.\u201d<\/p>\n<p>Dans cette marche s\u2019annonce la transcendance de l\u2019Etre par le Bien. Toujours philosophe dans ses re\u0301fe\u0301rences, Le\u0301vinas se re\u0301clame de Platon et de la fameuse formule socratique de La Re\u0301publique (VI, 509B) : \u201cle Bien de\u0301passe l\u2019Etre en dignite\u0301 et en puissance\u201d.<\/p>\n<p>Il nous semble par ailleurs que l\u2019explication de cette formule par A.J. Festugie\u0300re dans Contemplation et vie contemplative selon Platon, aurait pu inspirer Le\u0301vinas : \u201cLe Bien est au- dessus des Ide\u0301es, des essences. Il est existence pure. Il est l\u2019e\u0302tre dont l\u2019essence se confond avec l\u2019existence. (&#8230;) La connaissance qu\u2019on en a n\u2019est plus la compre\u0301hension d\u2019une essence. Elle ne se traduit pas sous la forme d\u2019une de\u0301finition. Elle ne se pre\u0302te plus a\u0300 un discours. Elle est seulement le contact d\u2019une pre\u0301sence.\u201d<\/p>\n<p>Ce qui se\u0301pare le pe\u0300re dominicain Festugie\u0300re de Le\u0301vinas, est que chez ce dernier ce renversement est a\u0300 l\u2019origine me\u0302me du discours qui dans son articulation supre\u0302me s\u2019e\u0301nonce comme bonte\u0301 sans re\u0301serve. L\u2019issue est d\u2019ordre mystique pour le pre\u0302tre catholique, elle est e\u0301thique chez Le\u0301vinas.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Cependant, celui-ci se me\u0301fie de la morale, comme il le dit au de\u0301but de Totalite\u0301 et Infini. Il s\u2019agit de ne pas en e\u0302tre dupe. C\u2019est la possibilite\u0301 de la morale qui l\u2019inte\u0301resse davantage que la morale elle-me\u0302me. Il ouvre l\u2019acce\u0300s a\u0300 Autrui dans la langue de la phe\u0301nome\u0301nologie. Puis en une sorte de de\u0301rive contro\u0302le\u0301e, il l\u2019approche par les figures du fe\u0301minin ou du paternel.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Sur ce dernier point, qu\u2019en est-il de l\u2019Autre et du Me\u0302me dans la distinction du parent et de l\u2019enfant ?<\/p>\n<p>Il l\u2019explore enfin dans les situations ou\u0300 le Moi expe\u0301rimente la passivite\u0301 jusqu\u2019au de\u0301sarroi : fatigue, solitude, insomnie, paresse, comme dans De l\u2019existence a\u0300 l\u2019existant. S\u2019y annonce la pre\u0301e\u0301minence de l\u2019e\u0301tant sur l\u2019e\u0302tre. Au terme de ce travail spe\u0301culatif, Le\u0301vinas s\u2019adonne a\u0300 un coup d\u2019e\u0301clat philosophique au c\u0153ur de la philosophie.<\/p>\n<p>Autrui est \u201ce\u0301piphanie du visage\u201d.<\/p>\n<p>Nul concept ne cueille a\u0300 priori Autrui pour en de\u0301limiter la ve\u0301rite\u0301 et en de\u0301terminer l\u2019usage dans un syste\u0300me de repre\u0301sentations ordonne\u0301 par un logos. C\u2019est dans le face a\u0300 face avec Autrui que le logos commence et c\u2019est a\u0300 partir de lui qu\u2019il interpelle. Est e\u0301piphanique ce qui se pre\u0301sente dans son e\u0301clat sous le mode de l\u2019e\u0301vidence. On ne peut se de\u0301rober a\u0300 l\u2019e\u0301piphanique dans la mesure ou\u0300 en en apparaissant il nous engage a\u0300 une responsabilite\u0301 pour lui. Il nous somme a\u0300 en tenir compte. La sommation ne\u0301anmoins n\u2019est pas impe\u0301rieuse, elle ne s\u2019e\u0301nonce pas comme telle. L\u2019expression du visage rappelle son ante\u0301riorite\u0301 sans en faire une position de surplomb. L\u2019infini n\u2019est pas e\u0301loignement car tout e\u0301valuation d\u2019une distance supprimerait imme\u0301diatement sa qualification comme infini. C\u2019est la\u0300 que Le\u0301vinas assume la dimension religieuse de sa proble\u0301matique mais s\u2019abstient de toute the\u0301ologie. En cela se de\u0301voile le versant juif de sa pense\u0301e sans qu\u2019a\u0300 aucun moment ne soit quitte\u0301 le versant philosophiquement grec ou peut-e\u0302tre devrait- on dire me\u0301taphysiquement grec. Il n\u2019y a pas de the\u0301ologie juive. Il n\u2019y a pas de logos de Celui dont on ne peut prononcer le nom. Au-dela\u0300 de l\u2019horizon me\u0301tonymique des prie\u0300res et de l\u2019Ecriture, ou\u0300 on l\u2019appelle, entre autres, Avinou (notre pe\u0300re), Malkenou (notre roi), Adonai\u0308 (seigneur), Ha Kadosh (le saint), ce qui suppose a\u0300 chaque fois une de\u0301finition donc une limitation, il est HaChem (Le Nom). Il n\u2019y a pas de repre\u0301sentation de Celui pour lequel le mot he\u0301brai\u0308que Ein Sof, qui voudrait dire \u201csans fin\u201d, ne dispose pas de conditions d\u2019e\u0301nonciation communes avec le latin infinitum ou le grec ape\u0301i\u0308ron. Ce sont la\u0300 les joies de l\u2019alte\u0301rite\u0301.<\/p>\n<p>Ein Sof ce n\u2019est pas ce qui est infini mais l\u2019infini me\u0302me. Il n\u2019y rien d\u2019une cosmologie dans l\u2019infini he\u0301brai\u0308que, mais un lien par la donation de l\u2019enseignement de la Loi (Thora), imme\u0301diatement e\u0301thique.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Ce souci et cette fide\u0301lite\u0301 travaillent la pense\u0301e de Le\u0301vinas.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Voici comment il s\u2019explique avec eux a\u0300 la fin d\u2019un texte extrait du recueil Difficile liberte\u0301 au titre e\u0301loquent Aimer la Thora plus que Dieu : \u201cUn Dieu personnel, un Dieu unique, cela ne se re\u0301ve\u0300le pas comme une image dans une chambre noire ! Le texte que nous venons de commenter montre comment l\u2019e\u0301thique et l\u2019ordre des principes instaurent un rapport personnel digne de ce nom. Aimer la Thora plus encore que Dieu, c\u2019est cela pre\u0301cise\u0301ment acce\u0301der a\u0300 un Dieu personnel contre lequel on peut se re\u0301volter c\u2019est-a\u0300-dire pour qui on peut mourir.\u201d<\/p>\n<p>Mais le visage n\u2019est pas Dieu.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le visage ou pluto\u0302t comment l\u2019envisager ?<\/p>\n<p>Il est, indubitablement, pour Le\u0301vinas, l\u2019autre homme e\u0301tant dans le champ d\u2019immanence du social, qui se passe de tout rappel a\u0300 l\u2019Etre, pour se pre\u0301senter a\u0300 moi. Il ne faut pas le penser ne\u0301anmoins comme particularite\u0301 physionomique, reconnaissable par ses traits, a\u0300 la manie\u0300re d\u2019un portrait ou d\u2019une photographie. Son regard pose\u0301 sur moi ne rele\u0300ve d\u2019aucune apparence esthe\u0301tique. \u201cJe peux ignorer la couleur de ses yeux\u201d, dit Le\u0301vinas. Par ailleurs, s\u2019il peut e\u0302tre qualifie\u0301, il m\u2019apparai\u0302t toujours dans des hypostases du manque : de\u0301nuement, fragilite\u0301, faim. Son absolue faiblesse me renvoie au commandement divin : \u201cTu ne tueras point !\u201d Par la\u0300 il libe\u0300re en moi la possibilite\u0301 de le tuer. Rien ne peut abolir en moi une volonte\u0301 libre. La non-violence pre\u0301suppose la possibilite\u0301 de la violence. Pour que la paix s\u2019e\u0301tablisse, pour qu\u2019elle soit reconnaissable il faut qu\u2019elle soit pre\u0301ce\u0301de\u0301e par la guerre. Le passage a\u0300 une relation de bonte\u0301 avec autrui, la sortie du solipsisme vers la parole ouverte a\u0300 l\u2019infini est due a\u0300 la ressource la plus fondamentale du visage, son appel a\u0300 subordonner ma liberte\u0301 ou pluto\u0302t a\u0300 la conditionner a\u0300 ma responsabilite\u0301. Le visage ne me rend pas responsable de lui mais responsable pour lui, il m\u2019endette mais vis-a\u0300-vis de moi-me\u0302me. Le mot responsabilite\u0301 de\u0301gage l\u2019e\u0301thique le\u0301vinassienne de toute tentation pathologique : sympathie, compassion, pitie\u0301. L\u2019amour du prochain n\u2019est pas sentimental. Il est encore moins fusionnel. D\u2019ailleurs, si le visage est proche au point que je ne puis pas ne pas le regarder, ce n\u2019est pas par la proximite\u0301 de ce regard que s\u2019enclenche en moi l\u2019appel a\u0300 la responsabilite\u0301, mais par la parole, la formulation d\u2019une exigence a\u0300 laisser autrui, de l\u2019ante\u0301riorite\u0301 d\u2019ou\u0300 il provient, me passer devant. \u201cApre\u0300s vous !\u201d est ma manie\u0300re d\u2019accueillir l\u2019appel qu\u2019il me lance. Le\u0301vinas note que l\u2019e\u0301thique dont il traite, a\u0300 l\u2019encontre de la possibilite\u0301 de la morale chez Kant, qui de\u0301finit l\u2019autonomie du sujet, est de\u0301finie par l\u2019he\u0301te\u0301ronomie. Elle ne manque cependant pas d\u2019e\u0302tre rationnelle. La responsabilite\u0301 n\u2019est pas effacement du Moi mais mise a\u0300 disposition de celui-ci, assomption dans une responsabilite\u0301 qui ne s\u2019assure de sa pertinence qu\u2019en n\u2019e\u0301tant pas d\u2019abord responsabilite\u0301 de soi. Dans ce mouvement, ma volonte\u0301 ne s\u2019abolit pas ni se se\u0301pare de la raison. Une subjectivite\u0301 conc\u0327ue sur une opposition entre raison et volonte\u0301 cultiverait la possibilite\u0301 d\u2019une \u201cvolonte\u0301 arbitraire\u201d, a\u0300 l\u2019origine d\u2019une violence ou\u0300 le Moi se tournerait contre lui-me\u0302me. Autrui, dans son alte\u0301rite\u0301 radicale et a\u0300 jamais irre\u0301ductible a\u0300 une totalite\u0301, a\u0300 jamais irre\u0301ductible a\u0300 une communion imaginaire ou\u0300 moi et les autres nous nous confondrions dans la pacification illusoire de l\u2019e\u0302tre-ensemble. Une relation exigeante passe par la condition d\u2019une se\u0301paration.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" style=\"text-align: justify;\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Sinon, pourquoi autrui serait-il autre ?<\/p>\n<p>Autrui, dans la ple\u0301nitude de sa signification, est qualifie\u0301 par Le\u0301vinas comme \u201csurgissement me\u0302me du rationnel\u201d. La relation donc, rele\u0300ve de l\u2019appel du visage, de ce qui en lui fait signe vers un avenir de renouvellement et non de recommencement. S\u2019y esquisse une utopie raisonne\u0301e du de\u0301passement de la violence. La responsabilite\u0301 pour autrui, que le visage impose, repre\u0301sente dans ce sens un de\u0301fi pour la volonte\u0301, qu\u2019elle ne peut relever qu\u2019en se rapportant a\u0300 la raison.<\/p>\n<p>\u201cLa volonte\u0301 est libre d\u2019assurer cette responsabilite\u0301 dans le sens qu\u2019elle voudra, elle n\u2019est pas libre de refuser cette responsabilite\u0301 elle-me\u0302me, elle n\u2019est pas libre d\u2019ignorer le monde sense\u0301 ou\u0300 le visage d\u2019autrui l\u2019a introduite. Dans l\u2019accueil du visage la volonte\u0301 s\u2019ouvre a\u0300 la raison.\u201d Totalite\u0301 et Infini, 8 Volonte\u0301 et raison.<\/p>\n<p>L\u2019ide\u0301e d\u2019infini comme \u201cnouveau dans une pense\u0301e\u201d, permet a\u0300 la raison de s\u2019expe\u0301rimenter dans \u201cl\u2019absolument nouveau\u201d qu\u2019est Autrui.<\/p>\n<p>La violence tient une place de\u0301cisive dans ce jeu : \u201cLa pre\u0301sence e\u0301thique est a\u0300 la fois autre et s\u2019impose sans violence. L\u2019activite\u0301 de la raison commenc\u0327ant avec la parole, le sujet n\u2019abdique pas son unicite\u0301, mais confirme sa se\u0301paration.\u201d Idem<\/p>\n<p>La rationalite\u0301 de la parole provient de la condition me\u0302me du dialogue. Cela rend la figure du visage ne\u0301cessaire, car on se parle face a\u0300 face.<\/p>\n<p>\u201cLe passage au rationnel n\u2019est pas une de\u0301sindividuation, pre\u0301cise\u0301ment parce qu\u2019il est langage, c\u2019est-a\u0300-dire re\u0301ponse a\u0300 l\u2019e\u0302tre qui lui parle dans le visage et qui ne tole\u0300re qu\u2019une re\u0301ponse personnelle, c\u2019est-a\u0300-dire un acte e\u0301thique.\u201d Idem<\/p>\n<p>Mais dans ce dialogue, par ou\u0300 la responsabilite\u0301 se constitue et s\u2019articule en bonte\u0301, don sans attente de retour, dessaisissement de ce qui m\u2019est propre, le plus propre, \u201cle pain de la bouche\u201d, pour autrui se constitue aussi un horizon d\u2019attente. Le Moi de\u0301couvre la\u0300 sa passivite\u0301 par rapport a\u0300 l\u2019e\u0301ve\u0301nement dont Autrui, sur le fond d\u2019infini qui est le sien, est porteur. La conflictualite\u0301 n\u2019est pas exclue de la promesse mais elle demeure toujours a\u0300 porte\u0301e de la re\u0301solution a\u0300 la de\u0301passer. La rationalite\u0301 de la relation n\u2019empe\u0302che pas l\u2019impre\u0301visibilite\u0301 que le visage, jamais fige\u0301 en une de\u0301termination unique, suppose.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 11\">\n<div class=\"layoutArea\" style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"column\">\n<p>Il n\u2019est pas Dieu, mais peut-e\u0302tre le messie.<\/p>\n<p>Voici que Le\u0301vinas, pour parodier le titre d\u2019un livre d\u2019Henri Meschonnic, ne peut s\u2019empe\u0302cher de donner \u00ab un coup de Bible dans la philosophie \u00bb. L\u2019horizon dont il est question est associe\u0301 a\u0300 \u201cl\u2019eschatologie messianique\u201d. C\u2019est pour cela que l\u2019on ne peut penser l\u2019e\u0301thique le\u0301vinassienne et la reconnai\u0302tre en ce qu\u2019elle a d\u2019ine\u0301dit, qu\u2019en se tenant sur ses deux versants a\u0300 la fois : philosophie et judai\u0308sme.<\/p>\n<p>Il a eu par ailleurs le don d\u2019irriter des deux co\u0302te\u0301s. Trop philosophe pour les talmudistes et trop talmudiste pour les philosophes. Toujours dans \u201cl\u2019exte\u0301riorite\u0301\u201d.<\/p>\n<p>Il y a peut-e\u0302tre une troisie\u0300me voix, qui n\u2019estompe pas les re\u0301sonances des deux premie\u0300res, l\u2019une de ces sources vives auxquelles Le\u0301vinas a bu de\u0300s son adolescence, la litte\u0301rature, et en particulier la litte\u0301rature russe et plus pre\u0301cise\u0301ment l\u2019\u0153uvre de Fe\u0301odor Dostoi\u0308evski (1821-1881).<\/p>\n<p>Dans Les fre\u0300res Karamazov (1880), Aliocha, le plus innocent des trois fre\u0300res, s\u2019exclame :<\/p>\n<p>\u00ab Chacun de nous est coupable devant tous, pour tous et pour tout, et moi plus que les autres. \u00bb<\/p>\n<p>A chaque fois que le russophone Le\u0301vinas se re\u0301fe\u0300re a\u0300 cette citation, il ne manque pas de dire \u00ab responsable \u00bb a\u0300 la place de \u00ab coupable \u00bb.<\/p>\n<p>Daniel Pujol<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conf\u00e9rence \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger ici Depuis les anne\u0301es 80, la philosophie d\u2019Emmanuel Le\u0301vinas ne cesse de se manifester comme l\u2019une des plus importantes du XXe\u0300me sie\u0300cle. 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